IDÉE D^UN DIEU CHEZ TOUS LES PEUPLES
Devant l'Etre éternel tous les peuples s'abaissent ; Toutes les nations en tremblant le confessent. Quelle force invisible a soumis l'univers ? L'homme a-t-il mis sa gloire à se forger des fers ?
Oui, je trouve partout des respects unanimes , Des temples, des autels, des prêtres, des victimes. Le ciel reçut toujoui's nos vœux et notre encens. Nous pouvons , je l'avoue , esclaves de nos sens, De la Divinité défigurer l'image :
A des dieux mugissans l'Egypte rend hommage ; Mais, dans ce bœuf impur qu'elle daigne honorer, C'est un Dieu cependant qu'elle croit adorer. L'esprit humain s'égare, et, follement crédules Ces peuples se sont fait des maîtres ridicules. Ces maîtres toutefois, par Terreur encensés, Jamais impunément ne furent offensés : On détesta Mézence ainsi que Salmonée, Et l'horreur suit encor le nom de Capanée. Un impie en tout temps fut un monstre odieux : Et quand , pour me guérir de la crainte des Dieux, Epicure en secret médite son système.
Aux pieds de Jupiter je l'aperçois lui-même. Surpris de son aveu, je l'entends en effet Reconnaître un pouvoir dont l'homme est le jouet. Un ennemi caché qui réduit en poussière
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE .Î8i
De toutes nos grandeurs la pompe la plus fière.
Peuples, Rois, vous mourrez^ et vous, villes, aussi (i).
Là , gît Lacédémone ; Athènes fut ici.
Quels cadavi'es épars dans la Grèce déserte !
Eh! que vois-je partout? La terre n'est couverte
Que de palais détruits, de trônes renversés,
Que de lauriers flétris, que de sceptres brisés.
Où sont, fière Memphis , tes merveilles divines?
Le temps a dévoré jusques à tes ruines.
Que de riches tombeaux élevés en tous lieux,
Superbes monumens qui portent jusqu'aux cieux
Du néant des humains l'orgueilleux témoignage !
A ce pouvoir si craint tout mortel rend hommage;
Et, devant son idole un barbare à genoux,
D'un être destructeur croit fléchir le courroux (2).
Raci>"E le fils, Jai Bcligion.
L'Immortalité de l'Ame.
Pères des fictions , les poètes menteurs De ces dogmes , dit-on , furent les inventeurs ; Et sitôt que la Grèce, ivre de son Homère , Eut de l'Empire sombre admiré la chimère , Le peuple, qu'effrayaient Tisiphone et ses soeurs, D'un charmant Elysée espéra les douceurs. Pluton fut leur ouvrage, et leurs mains, je l'avoue , Etendirent jadis Ixion sur sa roue.
L'onde affreuse du Styx qui coulait sous leurs lois Ferma les noirs cachots qu'elle entoura neuf fois. Ils livrèrent Tantale à des ondes perfides. Qui sans cesse échappaient à ses lèvres arides. » *
(i) Voyez les Leçons Latines anciennes.
(2) Comparez ce morceau et le précédent siu' {'Existence de JJieu , avec les mêmes en prose.
Parl'arne de Minos, et ses arrêts cruels,
Ils jetèrent l'effroi dans l'âme des mortels.
Ils leur firent entendre une ombre malheureuse,
Qui , poussant vei^s le ciel une voix douloureuse ,
S'écriait : Par les maux que je souffre en ces lieux,,
Apprenez^ 6 mortels, à respecter les Dieux (i)!
Hai'dis fabricateurs de mensonges utiles , Eussent- ils pu trouver des auditeurs dociles , Sans la secrète voix, plus forte que la leur, Cette voix qui nous crie , au fond de notre cœur, Qu'un juge nous attend , dont la main équitable Tient de nos actions le compte redoutable ? Il ne laissera point l'innocent en oubli : Espérons , et souffrons; tout sera rétabli (2).
Le même.
Même sujet.
Oui , Platon , tu dis vrai : notre âme est immortelle; C'est un Dieu qui lui parle, un Dieu qui vit en elle. Eh ! d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment, Ce dégoût des faux biens , cette horreur du néant? Vers des siècles sans fin je sens que tu m'entraînes; Du inonde et de mes sens je vais briser les chaînes , Et m'ouvrir loin du corps, dans la fange arrêté, Les portes de la vie et de l'éternité. L'éternité ! quel mot consolant et terrible ! O lumière î ô nuage 1 ô profondeur horrible ! Que dis-je ? où suis-je ? où vais-je ? et d'où suis-je tiré ? Dans quels climats nouveaux, dans quel monde ignoré Le moment du trépas va-l-il plonger mon être ? Où sera cet esprit qui ne peut se connaître ?
(i) Virgile, Enéide, liv. VI.
(2) Voyez 1. 1 i et les Leçons Latines anciemies, 1. 1, même sujet»
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 383
Que me préparez-vous , abîmes ténébreux ?
Allons, s'il est un Dieu, Platon doit être heureux.
Il en est un, sans cloute, et je suis son ouvrage;
Lui-même au cœur du juste il empreint son image.
Il doit venger sa cause , et punir les pervers.
Mais comment? dans quel temps? et dans quel univers?
Ici la vertu pleure, et l'audace l'opprime ;
L'innocence à genoux y tend la gorge au crime ;
La fortune y domine, et tout y suit son char.
Ce globe infortuné fut formé pour César.
Hâtons-nous de sortir d'une prison funeste.
Je te verrai sans ombre , ô Vérité céleste I
Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil;
Cette vie est un songe, et la mort un réveil.
Voltaire. Imité du Caton d'Addison.
La Conscience.
C'EST pour moi que je vis; je ne dois rien qu'à moi. La vertu n'est qu'un nom ; mon plaisir est ma loi : Ainsi parle l'impie, et lui-même est l'esclave De la foi, de l'honneur, delà vertu , qu'il brave. Dans ses honteux plaisirs s'il cherche à se cacher , Un éternel témoin les lui vient reprocher. Son juge est dans son cœur, tribunal où réside Le censeur de l'ingrat , du traître , du perfide. Par ses affreux complots nous a-t-il outragés , La peine suit de près , et nous sommes vengés : De ses remords secrets triste et lente victime , Jamais un criminel ne s'absout de son crime. Sous des lambris dorés ce triste ambitieux , Vers le ciel, sans pâlir, n'ose lever les yeux; Suspendu sur sa tête, un glaive redoutable Rend fades tous les mets dont on couvre sa table. Le cruel repentie est le premier bourreau
Qui dans un sein coupable enfonce le couteau.
Des chagrins de'voians attachés sur Tibère, La Cour de ses flatteurs veut en vain le distraire. Maître du monde entier, qui peut l'inquiéter? Quel juge sur la terre a-t-il à redouter? Cependant il se plaint, il gémit; et ses vices Sont ses accusateurs, ses juges, ses supplices. Toujours ivre de sang, et toujours altéré , Enfin par ses forfaits au désespoir livré , Lui-même étale aux yeux du Se'nat qu'il outrage De son cœur déchiré la déplorable image. Il périt chaque jour consumé de regrets. Tyran plus malheureux que ses tristes sujets.
Ainsi de la vertu les lois sont éternelles ; Les peuples ni les Rois ne peuvent rien contre elles. Je l'apporte en naissant, elle est écrite en moi, Cette loi qui m'instruit de tout ce que je doi A mon père, à mon fils , à ma femme , à moi-même. A toute heure je lis dans ce code suprême La loi qui me défend le vol, la trahison, Cette loi qui précède et Lycurgue et Solon. Avant même que Rome eût gravé douze tables, Mélius et Tarquin n'étaient pas moins coupables.
Je veux perdre un rival : qui me retient le bras? Je le veux , je le puis, et je n'achève pas. Je crains plus de mon cœur le sanglant témoignage, Que la sévérité de tout l'Aréopage.
La vertu, qui n'admet que de sages plaisirs, Semble d'un ton trop dur gourmander nos désirs; Mais , quoique pour la suivre il coûte quelques larmes, Tout austère qu'elle est , nous admirons ses charmes. Jaloux de ses appas dont il est le témoin. Le vice, son rival, la respecte de loin. Sous ses nobles couleurs souvent il se déguise, Pour consoler du moins l'âme qu'il a surprise.
Adnral»le vertu , que 1rs divins .itiraiis
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 385
Dans lin cœur qui te perd laissent de longs regrets !
De celui qui te hait ta vue est le supplice :
Parais ! que le méchant te regarde , et frémisse !
La richesse, il est vrai, la fortune te fuit;
Mais la paix t'accompagne, et la gloire te suit ;
Et, perdant tout pour toi, l'heureux mortel qui t'aime,
Sans bien , sans dignités , se suffit à lui-même (i).
Racine le fils.
Même sujet.
Non , le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain ; Sur le front des mortels il mit son sceau divin ; Je ne puis ignorer ce qu'ordonna mon maître ; Il m'a donné sa loi, puisqu'il m'a donné l'être. La morale , uniforme en tout temps , en tout lieu , A des siècles sans fin parle au nom de ce Dieu. C'est la loi de Trajan , de Socrate , et la vôtre : De ce culte éternel la nature est l'apôtre, Le bon sens la reçoit, et les remords vengeurs, Nés dans la conscience, en sont les défenseurs.
J'entends, avec Cardan, Spinosa qui murmure : Ces remords , me dit-il , ces cris de la nature , Ne sont que l'habitude et les illusions Qu'un besoin mutuel inspire aux nations. Raisonneur malheureux, ennemi de toi-même ! D'où nous vient ce besoin? pourquoi l'Etre Suprême Mit-il dans notre cœur, à l'intérêt porté, Un instinct qui nous lie à la société? Les lois que nous faisons, fragiles, inconstantes, Ouvrages du moment , sont partout différentes.
(i) Voyez niéiiic sujet , en prose | et les Leçons Latines anciennes cf inoflevttes.
Sous le fer du méchant le juste est abattu^
Hé bien ! conclurez-vous qu'il n'est point de vertu?
Tous les divers fléaux dont le poids nous accable,
Du choc des élémens effet inévitable ,
Des biens que nous goûlons corrompent la douceur j
Mais tout est passager , le crime et le malheur.
De nos désirs fougueux la tempête fatale Laisse au fond de nos cœurs la règle et la morale. C'est une source pure : en vain dans ses canaux Les vents contagieux en ont troublé les eaux ^ En vain sur sa surface une fange étrangère Apporte, en bouillonnant, un limon qui l'altère j L'homme le plus injuste et le moins policé S'y contemple aisément quand l'orage est passé. Tous ont reçu du Ciel , avec l'intelligence, Ce frein de la justice et de la conscience : De la raison naissante elle est le premier fruit ; Dès qu'on la peut entendre , aussitôt elle instruit. Contre-poids toujours prompt à rendre l'équilibre Au cœur plein de désirs , asservi , mais né libre 5 Arme que la nature a mise en notre main , Qui combat l'intérêt pour l'amour du prochain ; , De Socrate , en un mot , c'est là l'heureux génie ; C'est là ce Dieu secret qui dirigeait sa vie j Ce Dieu qui jusqu'au bout présidait à son sort, Quand il but, sans pâlir, la coupe de la mort. Quoi ! cet esprit divin n'est-il que pour Socrate ? Tout le monde a le sien qui jamais ne le flatte.
Voltaire.
Rien n'est beau que le Vrai.
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable; Il doit régner partout, et même dans la fable. De toute fiction l'adroite fausseJé
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 387
Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
C'est la nature en tout qu'on admire et qu'on aime. Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même. Chacun pris dans son air est agréable en soi : Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi.
Vois-lucet importun que tout le monde évite, Cet homme à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte? Il n'est pas sans esprit , mais né triste et pesant , Il veut être folâtre , évaporé , plaisant : Il s'est fait de sa joie une loi nécessaire, Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire. La simplicité plaît, sans étude et sans art. Tout charme en un enfant , dont la langue sans fard, A peine du filet encor débarrassée.
Sait d'un air innocent bégayer sa pensée. L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté ; Hien n'est beau , je reviens, que parla vérité. C'est par elle qu'on plaît et qu'on peut long -temps plaire; L'esprit lasse aisément , si le cœur n'est sincère.
Mais la seule vertu peut souffrir la clarté. Le vice, toujours sombre , aime l'obscurité : Pour paraître au grand jour, il faut qu'il se déguise; C'est lui qui de nos mœurs a banni la franchise. Jadis l'homme vivait au travail occupé , Et, ne trompant jamais , n'était jamais trompé. On ne connaissait point la ruse et l'imposture; Le Normand même alors ignorait le parjure. Aucun rhéteur encore , arrangeant les discours, N'avait d'un art menteur enseigné les détours. Mais sitôt qu'aux humains , faciles à séduire , L'abondance eut donné le loisir de se nuire, La mollesse amena la fausse vanité 3 Chacun chercha pour plaire un visage emprunté. Pour éblouir les yeux, la fortune arrogante Affecta d'étaler une pompe insolente :
L'or éclata partout sur les riches habits j
388 iMORALK RELIGIEUSE,
On polll l'émeraude , on tailla le rubis;
Et la laine et la soie en cent façons nouvelles
Apprirent à quitter leurs couleurs naturelles.
La trop courte beauté monta sur des patins ,
La coquette tendit ses lacs tous les malins ,
Et , mettant la céruse et le plâtre en usage,
Composa de sa main les fleurs de son visage.
L'ardeur de s'enrichir chassa la bonne foi.
Le courtisan n'eut plus de sentiment à soi.
Tout ne fut plus que fard , qu'erreur , que tromperie:
On vit partout régner la basse flatterie.
Le Parnasse surtout, fécond en imposteurs,
Diffama le papier par ses propos menteurs (i).
BoiLEAU. Epître IX.
Bornes des Recherches philosophiques.
• La Raison te conduit : avance à sa lumière; Marche encor quelques pas, mais borne ta carrière. Aux bords de l'infini tu te dois arrêter ; Là commence un abîme, il le faut respecter. Réaumur, dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature, M'apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts L'éternel artisan fait végéter les corps ï Pourquoi l'aspic affreux, le tigre, la panthère, N'ont jamais adouci leur cruel caractère , Et que, reconnaissant la main qui le nourrit. Le chien meurt en léchant le maître qu'il cliérit? D'où vient qu'avec cent pieds, qui semblent inutiles. Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles ? Pourquoi ce ver changeant se bâtît un tombeau, S'enterre, et ressuscite avec un corps nouveau ,
(i) Voyez t. 1 , tn^ine partie.
ou PHILOSOPHIE PPxATlQUE. 089
Et, le front couronné , tout brillant d'étincelles, S'élance dans les airs, en déployant ses ailes? Le sage Du Faï, parmi ces plants divers, Végétaux rassemblés des bouts de l'univers, Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive Se flétrit sous nos mains , honteuse et fugitive ? Malade , et dans un lit, de douleur accablé, Par l'éloquent Silva vous êtes consolé ; 11 sait l'art de guérir autant que l'art de plaire. Demandez à Silva par quel secret mystère Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré. Se transforme en un lait doucement préparé r* Cormnent, toujours filtré dans ses routes certaines, J£n longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines , A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau, Fait palpiter mon cœur et penser mon cerveau ? Il lève au ciel les yeux, il s'incline, il s'écrie : « Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie (1) ! »
Voltaire.
Rois et Sujets.
Le premier qui du sceptre exerça la puissance N'avait que ses enfans sous son obéissance. Les enfans, à leur tour, dans ce chef révéré Obéissaient à Dieu qui l'avait consacré. Dans ces nœuds que forma la Sagesse divine , Du vrai gouvernement nous trouvons l'origine: Sur l'intérêt commun ses titres sont fondés. Vous que régit un maître , et vous qui commandez, Conservez à jamais de si doux caractères : Rois, voilà vos enfans! sujets, voilà vos pères!
Ce sont là les pasteurs, ce sont les Souverains
(1) Voyez t. I, H f orale religieuse.
Sgo MORALE RELIGIEUSE,
A qui le Roi des Rois confia les humains. Ils régnent comme lui par l'amour et la crainte ; Il les a couronnés de sa majesté sainte; Ils tiennent de lui seul l'Empire des mortels. Images du Très-Haut , vengeurs de ses autels, Il dépose en leurs mains sa balance et sa foudre, Et le droit de juger, de punir el d'absoudre. Mais dans ce rang divin dont ils sont revêtus , Qu'ils trouvent de devoirs, et qu'il faut de vertus! Un Monarque pieux n'en sera que plus juste : Mieux qu'un autre il remplit son ministère auguste. De la Religion la Justice est la sœur 5 Dieu la donne en partage aux Rois selon son cœur. Assise en leurs conseils , qu'elle seule y décide j Que le pauvre, la veuve et l'orphelin timide, Sans terreur et sans honte approchent de ce lieu : Le palais d'un Roi juste est le temple de Dieu. Sa bouche en est l'organe , et sa voix son oracle 5 La vérité lui parle, et ne craint point d'obstacle, Il l'écoute , il l'honore ; et, par un seul regard , Du mensonge perfide il déconcerte l'art.
Le Franc de Pompignan.
Infhience d'un bon ou d'un mauvais Gouvernement.
Sous un Prince adoré, tout fleurit, tout prospère j S'il commande en Monarque, il administre en père. Il aide ses sujets dans les jours de malheurs j Econome attentif de ses biens et des leurs. Ardent à les venger, si quelqu'un les opprime. Lui-même apprend aux Rois cette sainte maxime: Que les dons, les tributs, fruits de tant de soupirs. Sont faits pour les besoins , et non pour les plaisirs.
Loin des yeux , loin du cœur d'un Monarque sensible
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 391
Les tableaux douloureux, le spectacle terrible
Des maux , de la misère, et du long désespoir
De tant d'infortunés soumis à son pouvoir.
Ou plutôt offrons-lui ces touchantes images :
Des mortels abrutis et devenus sauvages ;
Des familles en pleurs importunant les deux 5
Des pays autrefois peuplés , industrieux ,
Où l'art du laboureur, ce premier art des hommes,
Cet art qui nous fait vivre , injustes que nous sommes,
Cet art que tant de Rois ont honoré, chéri.
Est par un vil service indignement flétri;
Des vallons , des coteaux et des plaines fertiles ,
Où le cultivateur qui de ses mains utiles
A conduit la charrue et manié la faux ,
Ne trouve que la faim au bout de ses travaux ;
Des domaines entiers sans maître et sans culture,
Des bois et des sillons pleins d'une bourbe impure;
Des chemins effacés, des villages détruits,
Et des prés sans herbage, et des vergers sans fruits;
Des murs abandonnés, où, parmi les reptiles,
Des troupeaux sans pasteurs, des vieillards sans asiles,
Sont ensemble couchés sous des toits entr'ouverts.
Là de faibles enfans, victimes des hivers.
Sous un ciel étranger suivent leur triste mère ,
Qui déplore avec eux le trépas de leur père.
Ici l'épouse enceinte, au fort de ses douleurs,
De l'extrême indigence éprouve les horreurs ;
Succombant aux besoins autant qu'à son mal même.
Elle tient dans ses bras le tendre époux qu'elle aime,
Et qui de tout son sang voudrait la secourir,
Le quitte avec regret, et meurt avec plaisir.
O Rois , l'ignorez-vous .'' Vos sujets sont vos frères ; C'est à vous, à vous seuls d'adoucir leurs misères.
Qu'il est beau de régner sur des peuples nombreux ! C'est la force du maître, il n'est grand que par eux. Un Royaume désert est la honte du Prince;
So'^ MORALE IIELIGIEUSE,
La plus brillante Cour vaut moins qu'une province. Un Monarque éclairé porte au loin ses regards, Rend la vie et le zèle au peuple comme aux arts. Conduite par l'amour, sa douceur bienfaisante, Partout inépuisable, et partout agissante , "Vole, franchit les airs de climats en climats, Jusqu'aux extrémités de ses vastes Etats. Son front calme et serein dissipe les alarmes : Les yeux à son aspect ne versent plus de larmes : C'est le soleil du pauvre, et l'astre du bonheur. La terre et les humains ressentent sa faveur. Telle est au point du jour cette fraîche rosée , Secours délicieux d'une plante épuisée , Source de ces parfums qu'au retour du printemps Exhalent à l'envi les jardins et les champs. Telle est la douce pluie en automne attendue. Qui, sans bruit, sans orage, à grands flots répandue, Vient donner aux raisins, trop durcis par l'été, Leur couleur transparente et leur maturité.
Cependant l'industrie et les hommes renaissent j Le commerce fleurit, les moissons reparaissent; Le coteau retentit des chants du vigneron j L'écho des bois s'éveille aux airs du bûcheron ; Le laboureur, content, vers son hameau ramène Les taureaux vigoureux qui sillonnent la plaine ; La flûte et le hautbois assemblent les troupeaux j Le moissonneur, chargé de ses propres fardeaux, Qui de l'âpre exacteur ne seront plus la proie, Aux mains de ses enfans les remet avec joie. C'est le prix des sueurs, et ce prix est sacré. Le champêtre repas est déjà préparé , Repas d'hommes contens, banquet de la sagesse, Commencé sans ennui , terminé sans ivresse. L'envieux , le méchant n'y portent point leur fiel ; On y bénit le Prince, on y rend grâce au Ciel.
Quelle félicité ! quel maître et quel empire !
ou PHILOSOPHIE PUATKMJE. ^^o
L'étranger est jaloux, et l'univers admire (i).
Le même.
La Rébellion et ses suites. La Soumission aux Princes et aux Lois.
Vivons en citoyens, vivons soumis, paisibles. De la rébellion les suites sont horribles. Quel changement heureux , quel bien dans les Etats Ont produit les complots, les partis, les combats? C'est vous que j'interroge, auteurs de ces intrigues Qui, dans le sein du trouble , ont enfanté les ligues ; Vous qui, pour vos plaisirs, dévorant les tributs, Parlez de maux publics, et d'excès , et d'abus j Qui trompez le vulgaire , allumez l'incendie, Et, pour guérir l'Etat, immolez la patrie. Il est des malheureux , il est des oppresseurs , On le sait : mais faut-il, pour finir ces malheurs, Au briiit de la trompette arborer dans nos villes L'effroyable étendard des discordes civiles? Du sage patriote êtes-vous secondés?
Etes-vous son espoir, son salut ? Répondez. Les traîtres n'oseraient : eux-mêmes se condamnent; Ils usurpent en vain des titres qu'ils profanent. L'intérêt personnel, sous des noms spécieux, Conduit secrètement leurs coups ambitieux. Le peuple n'a jamais profité de leur crime 5 Il en fut le prétexte, il en est la victime.
Ce n'est pas qu'adoptant un système fatal, Je rende au despotisme un hommage vénal, Que j'accorde à des Rois ce que Dieu leur refuse, ]Si dans leurs attentats que ma voix les excuse. Non^ je connais trop bien leurs devoirs différens
(l) Voyez dans les Leçons Latines anciennes , L.l, le Bon Roi.
Je hais la tyrannie, et je plains les tyrans. Mais si le droit divin, mais si les lois humaines, Contre leurs passions sont des barrières vaines j Si, jusqu'en ses foyers, l'innocent craint pour lui, N'est-il donc pas contre eux de légitime appui , Des règles que le Ciel, que la nature ait faites. Des juges dont le soin.... Ce n'est pas vous qui l'êtes Soldats, peuple, ni grands, prêtres, ni magistrats; Le serment de vos cœurs enchaîne aussi vos bras. Qui détrône les Rois, bientôt les assassine. Périsse pour toujours l'exécrable doctrine Qui de l'oint du Seigneur combattrait le pouvoir, Et d'un crime d'Etat ferait un saint devoir !
Des maîtres que le Ciel établit sur nos têtes , La chute ou les revers sont pour nous des tempêtes. La sûreté publique à leur sort nous unit : Dieu seul, quand il le veut, les juge et les punit. Mais ceux que la pitié ni la gloire ne touche , Les tyrans, en un mot , apprendront par ma bouche Qu'ils n'ont, après leur mort, ni sujets ni flatteurs, Que leurs propres enfans leur refusent des pleurs. Que la postérité, que le temps et 1 histoire A l'opprobre , à l'horreur consacrent leur mémoire j Que tel est leur destin dans ce séjour mortel : Mais qu'il est d'autres maux dans l'abîme éternel ; Qu'ils y trouvent un Dieu terrible , inexorable j Les cris de l'opprimé, les pleurs du misérable ; Le sang des nations, follement répandu Pour un droit chimérique, ou trop mal défendu. Les crimes qu'ils ont faits , ceux qu'on fit pour leur plaire. Les imprécations contre un règne arbitraire. L'accablant souvenir de ce qu'ils ont été. Et des méchans entre eux l'affreuse égalité. Epouvantable fin d'une illustre carrière! De quoi leur a servi cette majesté fière , Tant de gardes armés , tant de pompe et d'orgueil .''
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. SqÔ
Le sceptre est un fardeau , le trône est un écueil. Il n'est rien qui du peuple écarte les Injures. Souvent le meilleur Prince a causé des murmures , Que n'exigeons-nous pas , impérieux sujets ! Des talens, des vertus, et même des succès? Vous dont le cœur est droit, l'âme tranquille et saine, Parcourez les devoirs de cette vie humaine , Observez bien les Rois, et vous direz : Hélas! Trop heureux qui sait l'être : heureux qui ne l'est pas ?
Le même. Bise, philos.
Aux Enfans des Souverains.
Aux Fils des Souverains je consacre mes sons : Venez , Princes, nos champs vous offrent des leçons. Jadis des Dieux bergers foulaient les fleurs champêtres ; Un trône de gazon vous attend sous des hêtres 5 Vous porterez un jour le doux nom de Pasteur^ Ce nom est pour un Roi le nom le plus flatteur; Des devoirs qu'il impose aimez à vous instruire^ Le Ciel dans ses décrets vous réserve à conduire Un troupeau qui, docile aux lois de ses bergers, Ne s'égare jamais sur des bords éti'angers. Il est dans nos hameaux des Socrales champêtres : « Les R ois , vous diront-ils , sont plus pères que maîtres ; Le premier tiône était un gazon façonné, Et le premier Monarque un pasteur couronné. La douceur du berger, ses soins , sa vigilance , Sont les devoirs des Rois au sein de leur puissance ; Trop heureux s'ils goûtaient la paix que nous goûtons ! » Venez, Princes, nos champs vous offrent des leçons , De fertiles gucrets, de rians paysages, Les moulons bondissant sur de gras pâturages ; Des Muses de nos bois les paisibles combats Traceront à vos yeux l'image des Etats,
De ces Etals heureux qui bravent l'indigence ,
Où les arts, les plaisirs , naissent de l'abondance.
La richesse du peuple est le trésor des Rois ,
Qu'elle soit et le but et le prix de vos lois.
La Seine coulera sur les rives de PHèbre ;
Lorsque nous oublîrons ce Monarque célèbre
Qui jusqu'à nos hameaux abaissa sa bonté :
Henri voulut bannir la dure pauvreté
Des champêtres repas que Thestylis apprête,
Et de ses tendres soins marquer nos jours de fêle.
Henri vit dans nos cœurs , il vit dans nos chansons ;
Venez, Princes, nos champs vous offrent des leçons;
Le cristal de nos eaux estvm miroir fidèle,
Il forme des objets l'image naturelle ;
Aux Rois comme aux bergers il ose reprocher
Les défauts qu'un flatteur sait parer ou cacher.
Vous le consulterez aux bords d'une onde pure ;
Vous y verrez du vrai la naïve peinture.
On dit que ce spectacle est des Rois peu connu ;
Rien ne s'offre à leurs yeux sous un air ingénu.
Telle qu'est à la Cour une jeune bergère ,
Qui se cache , rougit , près du trône étrangère ,
L'aimable Vérité tremble devant les Rois ;
Timide , embarrassée , elle fuit dans nos bois ,
Et revient parmi nous dissiper ses alarmes.
Parmi nous on apprend à respecter ses charmes ;
Elle pare nos mœurs, préside à nos chansons.
Venez , Princes , nos champs vous offrent des leçons.
Le pasteur qui prétend au titre heureux de sage ,
Eloigne les périls du troupeau qu'il ménage ;
Son paisible bercail, inaccessible aux loups ,
N'en redoute jamais l'homicide courroux.
Les bergères de fleurs couronnent sa houlette,
Et pour lui les bergers réveillent leur musette.
Satisfait de ses champs, il borne ses desseins
A maintenir la paix dans les hameaux voisins.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 89;
Mais pourquoi vous Iracer cette image rustique!
La France vous présente un héros pacifique
Qui des bergers du Nord assure le repos,
Et règle le destin de leurs divers troupeaux j
On le nomme partout le Dieu des bergeries.
Pour orner ses autels, sur nos rives chéries
Nous cueillerons des fleurs dans toutes les saisons.
Venez, Princes, nos champs vous offrent des leçons.
Ci'oissez parmi nos vœux mêle's à notre hommage,
Souffrez encor nos airs : les vertus de votre âge ,
Ses grâces , sa candeur, bien nés dans les hameaux ,
Sont réservés aux sons des simples chalumeaux.
Ils viendront ces beaux jours où , sur des tons sublimes,
La lyre chantera vos vertus magnanimes 3
Par la gloire conduits sur les pas des Bourbons,
Vos exemples aux Rois serviront de leçons.
Le P. Lombard, Jésuite.
L'Education des Filles.
Ce sont les arts qui font le charme de la vie, Et par eux une femme est toujours embellie. Votre sexe avec nous peut bien les partager, Rien d'aimable ne doit lui rester étranger. 11 est doux de trouver dans une épouse chère. Des arts consolateurs qui saclient nous distraire, De pouvoir, sans quitter son modeste séjour, Se reposer le soir des fatigues du jour. Ayez donc des talens! Mais il est nécessaii'e Qu'on en fasse un plaisir, et non pas une affaire. Chacun veut aujourd'hui briller, voilà le mal! Ce vice est parmi nous devenu général j Il est dans tous les rangs. Le marchand le plus mince Elève ses enfans comme des fils de prince. Sa fille, qu'en tous lieux il se plaît h vanter,
SgS MORALE RELIGIEUSE,
N'entend rien au ménage , et ne sait pas compter; En revanche elle fait des vers, de la musique. Et l'on trouve un piano dans l'arrière-boutique.
Casimir BoNJOUR. L'Education , ou les Deux Cousines , act. III, se. X.
Aidons-nous mutuellement.
Dans nos jours passagers de peines, de misères, Enfans d'un même Dieu, vivons du moins en frères; Aidons-nous l'un et l'autre à porter nos fardeaux ; Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux; Mille ennemis cruels assiègent notre vie, Toujours par nous maudite, et toujours si chérie. Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs, Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs ', Mais le plaisir s'envole, et passe comme une ombre : Nos chagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre. Notre cœur égaré, sans guide et sans appui. Est brûlé de désirs, ou glacé par l'ennui. Nul de nous n'a vécu sans connaître les larmes. De la société les secourables charmes Consolent nos douleurs au moins quelques instans ; Remède encor trop faible à des maux si constans. Ah ! n'empoisonnons pas la douceur qui nous reste. Je crois voir des forçats , dans leur cachot funeste, Se pouvant secourir, l'un sur l'autre acharnés, Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.
Voltaire.
Douceui-s de la Vie champêtre.
TiRCiS, il faut songer à faire la retraite; La course de nos jours est plus qu'à demi faite;
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 899
L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce inonde Errer au gré des vents notre nef vagabonde : Il est temps de jouir des délices du port.
Le bien de la fortune est un bien périssable j Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable j Plus on est élevé , plus on court de dangers : Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête , Et la rage des vents brise plutôt le faîte Des maisons de nos Rois que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs , Et qui, loin retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison , content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs !
Il laboure le champ que labourait son père^ Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés. Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages , Et n'observe des vents les sinistres présages Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire^ Son fertile domaine est son petit empire j Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau. Ses champs et ses jardins sont autant de provinces ; Et sans porter envie à la pompe des Princes , Il est content chez lui de les voir en tableau.
Il voit de toutes parts combler d'heur sa famille , La javelle à plein poing tomber sous sa faucille , Le vendangeur plier sous le faix des paniers. Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes , Les humides vallons, et les grasses campagnes S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Il sait aucunes fois un cerf par les foulées, Dans ces vieilles forêts du peuple reculées ,
4oo MORALE RELIGIEUSE,
Et qui même du jour ignorent le flambeau; Aucunes fois des chiens il suit les voix confuses. Et voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses, Du lieu de sa retraite en faire son tombeau.
Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse A vu dans le berceau ses bras emmaillotte's; 11 tient par les moissons registre des années, Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées Faire avec lui vieillir les bois qu'il a plantes.
Il ne va poiijt fouiller aux terres inconnues, A la merci des vents et des ondes chenues, Ce que nature avare a caché de trésors. Il ne recherche point, pour honorer sa vie, De plus illustre mort ni plus digue d'envie, Que de mourir au lit où ses pères sont morts.
S'il ne possède point ces maisons magnifiques. Ces tours , ces chapiteaux , ces superbes portiques Où la magnificence étale ses attraits.
Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles. Il voit de la verdure et des fleurs naturelles. Qu'en ces riches lambris on ne voit qu'en portraits.
Agréables de'serts, séjour de l'innocence; Où , loin des vanités de la magnificence , Commence mon repos et finit mon tomment j Vallons, fleuves, rochers, aimable sohlude, Si vous fûtes témoins de mon iuquie'tude, Soyez-le désormais de mon conteulement (i).
Racan.
Amour de la Retraite.
Je voudrais inspirer l'amour de la retraite. Elle offre à ses amans des biens sans embarras
(i) Voyez t. I ; Tableaux, Descnptions et Morale, raéine sujet,
et Ip" r.ernns Lntinc: (ivrini<\ef. rf mod-rnes.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4oi
Biens purs, présens da Ciel, qui naissent sous ses pas. Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours , ne pourrai-je jamais , Loin du monde et du bruit , goûter l'ombre et le frais ! Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles? Quand pourront les neuf Sœurs, loin des Cours et des villes, M'occuper tout entier , et m'apprendre des cieux Les mouvemens divers inconnus à nos yeux^ Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ? Que si je ne suis né pour de si grands projets , Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets , Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie. La Parque à filets d'or n'ourdira point ma Vie; Je ne dormirai point sous de riches lambris : Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond , et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices. Quand le moment viendra d'aller trouver les morts, J'aurai ve'cu sans soins, et mourrai sans remords (i>
La FoKTAiNE. Fables.
La Retraite.
Retraite d'Argental, vallon tranquille et sombre, Qu'habitent le travail, la paix et le bonheur. Que j'aime à respirer ce reste de fraîcheur, A l'ardeur des étés échappé sous ton ombre ! Le zéphyre se plaît dans tes longs peupliers ; Ces monts , où deux forêts balancent leur verdure, Environnent ton sein d'une double ceinture. Courbez-vous sur mon front , rameaux hospitaliers; Source fraîche, où ma main recueille une onde pure,
(i) Voyez t. I, Morale religieuse, ou Philosophie pratique, et les Leçons Latines anciennes et modernes.
2, — ab.
4o2 MORALE RELIGIEUSE,
Reviens par cent détours aux bords que tu chéris ;
Poursuis : que ton murmure, en charmant mes oreilles,
Se mêle au bruit léger de cet essaim d'abeilles
Qui vole en bourdonnant sur les buissons fleuris.
Des chênes ébranlés mutilant les racines,
Puissent les noirs torrens dont le cours inégal
Dans un lit de gravier gronde au pied des collines,
Ne jamais obscurcir ton paisible cristal !
Puissent le dieu des champs , et ses nymphes divines,
Ecarter loin de toi le chasseur inhumain ,
Quand , l'oreille aux aguets, sortant du bois voisin,
La biche au pied léger, ou le chevreuil timide ,
Vient se désaltérera ta source limpide!
Ah ! si jamais le ciel, soigneux de mes plaisirs ,
Fixe ma vie errante au milieu de ces plaines,
Je veux que leur enceinte enferme mes désirs,
Que mon travail soit libre ainsi que mes loisirs :
J'y veux couler en paix des jours exempts de peines.
Quand l'ardent Sirius blanchit l'azur des deux,
Quel bonheur de fouler des herbes verdoyantes;
Ou dans les nuits d'hiver , quand un vent pluvieux
Vient battre à coups pressés les vitres frémissantes ,
De rêver à ce bruit qui vous ferme les yeux !
SI je meurs entouré de riantes images ,
Je ne veux pour tombeau que ces gazons épais.
Les passans fatigués de quelques longs voyages.
Pourront s'y reposer sous des peupliers frais;
Mon ombre écartera de leur couche tranquille.
L'insecte malfaisant, le reptile odieux ;
Un regret, un soupir , en quittant ces beaux lieux ,
Me pairont au-delà mes soins et mon asile.
Voilà mes seuls désirs : puissent-ils plaire aux Dieux!
O vallon fortuné! paisibles promenades!
Tout ce faste imposant que Paris va m'offrlr.
Ces palais , ces jardins , et leurs tristes Naïades,
Du besoin de vous voir ne sauraient me guérir;
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4o3
Entre vos monts altiers , au bruit de vos cascades , Que ne m'est-il donné de vivre et de mourir !
Casimir Delavigne.
La Paix des Champs , et l'Agitation des Villes.
Propice agriculture, art des premiers humains, L'homme a trop dédaigné la tâche de ses mains j Mais, en quittant le soc que guidaient ses ancêtres, H a payé bien cher l'oubli des soins champêtres. Loin du bruit des combats, loin d'un féroce honneur, Sous un abri de chaume il trouvait le bonheur. La terre, à ses besoins prodiguant ses largesses , Faisait germer pour lui d'innocentes richesses. Il avait pour trésors des grottes, des ruisseaux. Des fontaines, des lacs et de rians coteaux , La force, la santé, le sommeil sous un hêtre , La paix, la paix du cœur, fruit du travail champêtre, Une table frugale et ses enfans autour, Compagnons de sa peine, et doux objets d'amour. Quel insensé quitta ces demeures tranquilles. Pour grossir un vain peuple assemblé dans les villes. Pour courir en esclave aux portes des palais Mendier le coup d'oeil d'un tyran sous le dais ? Quel barbare mortel reforgea pour la guerre. Le fer qui dans nos mains fertilisait la terre , Chassa le laboureur d'un champ riche et fécond, Que hérissa bientôt la ronce et le chardon ; Au lieu des blonds épis éleva dans les plaines Les panaches flottans des légions hautaines , Et dans le choc pressé de tant de bataillons , Par des ruisseaux de sang inonda les sillons (i) ?
Lemière. Les Fastes^ ch. IV.
(i) Voyez t. I, mcmp sujet ; et les Leçons Latines anciennes et modernes.
4o4 MORALE RELIGIEUSE,
L'Homme de bon sens.
A SA juste valeur j'estime la noblesse. Qu'on reçoive chez soi marquis, duc ou duchesse, C'est bien, si l'on est duc , et je ne le suis pas. Ma maison me convient^ mais si je risque un pas Dans ce cercle titré dont l'éclat vous transporte, A cent devoirs fâcheux je cours ouvrir ma porte. Mon appétit s'en va lorsque je vois siéger Tout l'ennui des grands airs dans ma salle à manger. Ma langue est paresseuse à rompre le silence S'il faut, au lieu de vous , dire votre excellence ^ Ou, Mécène du jour, flatter les favoris De l'Apollon bâtard qu'on adore h Paris. Je ne sais pas encor de quel air on écoute Vos auteurs nébuleux auxquels je n'entends goutte, Et tout leur bel esprit ne fait que m'étourdir , Moi, qui cherche à comprendre avant que d'applaudir, De traiter ces Messiem's j'aurais eu la manie , Si j'étais assez sot pour me croire un génie : Mais, grâce à du bon sens , je sais ce que je vaux. Jouissez sans fracas du fniit de mes travaux, Avec de bonnes gens, des gens qu'on puisse entendre. Qui de leur nom pour nous n'aient pas l'air de descendre , Qui ne m'observent pas pour me prendre en défaut Si je parle sans gêne ou si je ris trop haut, Et ne croient pas me faire une grâce infinie En me trouvant chez moi de bonne compagnie. Voilà mes gens , voilà les amis que je veux. Sûr qu'ils seront pour moi ce que je suis pour eux.
Casimir DelAVIGNE. L'Ecole des Vieillards j act. II , se. VIL
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4oB
Le Sage.
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. Ces deux divinités n'accordent à nos vœux Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille. Des soucis dévorans c'est l'e'ternel asile ', Véritable vautour que le fils de Japet Représente enchaîné sur son triste sommet. L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste ; Le sage y vit en paix, et me'prlse le reste. Content de ses douceurs, errant parmi les bois, Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ; Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. Approche-t-il du but? quitte-t-il ce séjour? Rien ne trouble safm : c'est le soir d'un beau jour (i). La Fontaine. Philémon et Baucis.
Le Testament de Delille.
Viens là, viens, disait-il , ô toi que j'aimai tant! Né pauvre, je meurs pauvre, et j'ai vécu content. Ah ! c'en est fait ! reçois de ma reconnaissance Ce peu que notre amour changeait en opulence, Tout ce luxe indigent qui , sous nos humbles toits , Egalait à nos yeux la richesse des Rois. Vois ces vases sans art ; leurs formes sont vulgaires. Mais nos chiffres unis te les rendront plus chères j Mais ils faisaient l'honneur de ce léger festin Qui charmait près de toi les heures du matin. Hélas 1 le Ciel pour moi ne marquera plus d'heures. Reçois encor de moi, de l'ami que tu pleures ,
(i) Voyez les Leçons Latines anciennes et modernes.
Cette image du Temps dont tu trompais le cours : Puisse-t-elle après moi te marquer d'heureux jours! Cette boîte en mon sein si doucement cachée, Qui, par le trépas seul, pouvait m'être arrachée, Et qui, de ton absence adoucissant l'ennui , Sentait battre ce coeur , et reposait sur lui , Détache-la ! je souffre à me séparer d'elle 3 Mais j'emporte en mon âme un portrait plus fidèle : Le mien sera-t-il cher à tes tendres douleurs? Sera-t-il en secret mouillé de quelques pleurs? Ce fidèle animal , témoin de nos tendresses , Qui long-temps entre nous partagea ses caresses, Que j'ai vu si souvent, fier de me devancer. Reconnaître ton seuil, bondir et m'annoncer. Et qui , dans ce moment les yeux gonfle's de larmes. Semble prévoir ma fin et sentir tes alarmes , Je le lègue à tes soins : puisse de nos amours Le doux ressouvenir protéger ses vieux jours ! Vois-tu cette tablette où sans faste s'assemble Ce peu d'auteurs choisis que nous lisions ensemble ? Mon crayon y marqua les traits goûtés par toi ;
Tu ne les liras pas sans t'attendrir sur moi
DëLILLE. L'Imagination.
L'Art de jouir.
O VOUS, qui ramenez dans les murs de Paris Tous les excès honteux des mœurs de Sybaris, Qui , plongés dans le luxe , énervés de mollesse , Nourrissez dans voire âme une éternelle ivresse , Apprenez, insensés qui cherchez le plaisir, Et l'art de le connaître , et celui d'en jouir. Les plaisirs sont les fleurs que notre divin Maître Dans les ronces du monde autour de nous fait naître. Chacun a sa saison; et par des soins prudens
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 407
On peut en conserver dans l'hiver de nos ans. Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légère ; On flétrit aisément leur beauté passagère. N'offrez pas à vos sens, de mollesse accablés , Tous les parfums de Flore à la fois exhalés. Il ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre : Quittons les volupte's pour savoir les reprendre. Le travail est souvent le père du plaisir. Je plains l'homme accable' du poids de son loisir. Le bonheur est un bien que nous vend la nature: 11 n'est point ici-bas de moissons sans culture ; Tout veut des soins, sans doute, et tout est acheté.
Voltaire. Discours sur la Modération.
Même sujet.
En retranchant de notre vie Les façons, la cérémonie, Et tout populaire fardeau , Loin de l'humaine comédie , Et comme eu un monde nouveau.
Dans une charmante pratique Nous re'aliserons enfin Cette petite république Si long-temps projetée en vain.
Une divinité commode , L'Amitié, sans bruit, sans éclat, Fondera ce nouvel Etat :
La Franchise en fera le code , Les Jeux en seront le sénatj Et sur un tribunal de roses, Sie'ge de notre consulat , L'Enjoûment jugera les causes.
On exclura de ce climat Tout ce qui porte l'air d'étude ;
La Raison, quittant son ton rude,
Prendra le ton du sentiment :
La Vertu n'y sera point prude ,
L'Esprit n'y sera point pédant ;
Le Savoir n'y sera mettable
Que sous les traits de l'agrément :
Pourvu que l'on sache être aimable,
On y saura suffisamment.
On Y proscrira l'étalage
Des phrasiers , des ihéteurs bouffis :
Rien n'y prendra le nom d'ouvrage;
Mais sous le nom de badinage.
Il sera quelquefois permis
De rimer quelques chansonnettes ,
Et d'embellir quelques sornettes
Du poétique coloris ,
En répandant avec finesse
Une nuance de sagesse
Jusque sur Bacchus et les Ris.
Par un arrêt en vaudevilles
On bannira les faux plaisans,
Les cagots fades et rampans.
Les complimenteurs imbéciles ,
Et le peuple des froids savans.
Enfin , cet heureux coin du monde N'aura pour but dans ses statuts Que de nous soustraire aux abus Dont ce bon univers abonde.
Toujours sur ces lieux enchanteure Le soleil levé sans nuages Fournira son cours sans orages.
Et se couchera dans les fleurs.
Pour prévenir la décadence Du nouvel établissement, Nul indiscret, nul inconstant, N'entrera dans la confidence:
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 409
Ce canton vent être inconnu.
Ses charmes, sa be'atitude, Pour base ayant la solitude, S'il devient peuple, il est perdu.
Les Etats de la république Chaque automne s'assembleront; Et là , notre regret unique', Nos uniques peines seront De'^ne pouvoir toute l'année Suivre cette loi fortunée De philosophiques loisirs, Jusqu'à ce moment où la Parque Emporte dans la même barque Nos jeux , nos cœurs et nos'plaisirs.
Gresset. La Chartreuse.
L'Amitié.
Noble et tendre amitié, je te chante en mes vers : Du poids de tant de maux semés dans l'univers. Par tes soins consoians , c'est toi qui nous soulages. Trésor de tous les lieux, bonheur de tous les âges, Le Ciel te fit pour l'homme, et tes charmes toucbans Sont nos derniers plaisirs , sont nos premiers penchans. Qui de nous, lorsque l'âme encor naïve et pure Commence à s'émouvoir, et s'ouvre à la nature, N'a pas senti d'abord , par un instinct heureux. Le besoin enchanteur , ce besoin d'être deux. De dire à son ami ses plaisirs et ses peines ?
D'un zéphyr indulgent si les douces haleines Ont conduit mon vaisseau sur des bords enchantés, Sur ce théâtie heureux de mes prospérités , Srillant d'un vain éclat, et vivant pour moi-même, Scuis épancher mon cœur, sans un ami qui m'aime, Porterai-je moi seul , de mon ennui chargé,
4io MORALE RELIGIEUSE,
Tout le poids d'un bonheur qui n'est point partagé? Qu'un ami sur mes bords soit jeté par l'orage , Ciel! avec quel transport je l'embrasse au rivage! Moi même entre ses bras si le flot m'a jeté. Je ris de mon naufrage et du flot irrité.
Oui, contre deux amis la fortune est sans armes ; Ce nom répare tout : sais-je, grâce à ses charmes. Si je donne ou j'accepte? Il efface à jamais Ce mot de bienfaiteur, et ce mot de bienfaits.
Si , dans l'été brûlant d'une vive jeunesse , Je saisis du plaisir la coupe enchanteresse , Je veux , le front ouvert, de la feinte ennemi , Voir briller mon bonheur dans les yeux d'un ami. D'un ami ! ce nom seul me charme et me rassure. C'est avec mon ami que ma raison s'épure, Que je cherche la paix, des conseils, un appui; Je me soutiens, m'éclaire, et me calme avec lui. Dans des pièges trompeurs si ma vertu sommeille, J'embrasse , en le suivant, sa vertu qui m'éveille : Dans le champ varié de nos doux entretiens , Son esprit est à moi , ses trésors sont les miens. Je sens dans mon ardeur , par les siennes pressées , Naître, accourir en foule, et jaillir mes pensées. Mon discours s'attendrit d'un charme intéressant. Et s'anime à sa voix du geste et de l'accent (i).
DuciS. Epure sur VAmitic.
Même sujet.
Otez l'Amitié de la vie ,
Ce qui reste de biens est peu digne d'envie : On n'en jouit qu'autant qu'on peut les partager.
(i) Voyez t. I, même sujet; Narrations et JfforaLi ; et les Leçons Laiines anciennes et modernes.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4ii
L'Amour, ce sentiment aveugle et passager , Est souvent un tourment et toujours un délire : Loin de remplir le cœur , sans cesse il le de'chire. L'Amitié lui fournit tout ce qu'il a de bon; Pour se faire écouter il emprunte son nom. La perte des amis est la seule réelle ; Leur mémoire est pour nous une dette éternelle ; Et ne croyons jamais que pour un nœud si beau , Il n'est plus de devoir au-delà du tombeau. Désir de tous les cœurs , plaisir de tous les âges , Trésor des malheureux, divinité des sages, L'Amitié vient du ciel habiter ici-bas , Elle embellit la vie, et survit au trépas (i).
Desmahis. L'Honnête Homme ^ act. II, se. IL
Le Duel.
Ne verrons-nous jamais délivrer la patrie D'un monstre que jadis vomit la barbarie? Ne le verrons-nous point à ses pieds abattu? L'audace est donc sans frein, et la loi sans vertu, Si chaque citoyen, pour venger son injure, Rentre, quand il lui plaît dans l'état de nature ; Et je dois donc livrer ma' vie à l'insensé Qui veut risquer la sienne à titre d'offensé?
Si dans le sang l'offense était toujours lavée, Bientôt la terre entière en serait abreuvée. Que sert d'avoir quitté les antres et les bois, De s'être réunis sous de communes lois, De vivre rassemblés dans l'enceinte des villes. Dès que ces mêmes lois deviennent inutiles? On dit que la fureur des combats sin^uHers De tous les citoyens fait autant de guerriers ;
(i) Voyez en prose; et les Leçons Latines anciennes.
/Ji2 MORALE RELIGIEUSE,
Qu'elle entretient, au moins dans l'ordre militaire, Ce mépris de la mort, aux guerriers nécessaire. Quel délire! en valeur les Francs et les Germains Ont-ils donc surpassé les Grecs et les Romains? Chaque jour le Pirée et les rives du Tibre Etaient couverts des flots d'un peuple fier et libre, Sans qu'Athènes ou Rome ait vu ses habitans, Seul à seul, sous ses murs, chaque nuit combattans. Rome n'égala point au brave capitaine Le vil gladiateur triomphant sur l'arène. Et le Français, barbare, au mépris de sa foi, Du Ciel, de la raison, de l'ordre, de la loi, Du véritable honneur, restera tributaire D'un honneur fantastique, idole sanguinaire; Tyran , fléau sacré , plus terrible cent fois Que l'affreux Teutatès, adoré des Gaulois !
Ah! c'est pour le braver qu'il faut un vrai courage, Non pour suivre à l'aveugle une imbécile rage. Le courage à mes yeux n'est que férocité, S'il ne tend pas au bien de la société. Où règne la justice, il devient inutile. S'il vient, audacieux , en cruauté fertile. Ensanglanter la paix et violer les lois. Brisons leur joug, ou bien qu'il en sente le poids. Aux barbai'es laissons ces coutumes fatales , Héritage odieux des Goths et des Vandales. De lâcheté Turenne était-il accusé?
Cependant un cartel fut par lui refusé. Détestons, proscrivons ces hommes dont l'épée, Coupant tous les liens, à nos yeux est trempée Du sang de leurs pareils, du sang de leurs amis, Peut-être pour un mot, ou pour une Laïs.
Si quelqu'un ne craint pas de vous faire une injure, Pour vous-même écoutez le cri de la nature ; Epargnez votre sang en épargnant le sien j Et songez que comme homme et comme citoyen ,
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4i3
Fous n'êtes point à vous (i).
Le même. Ibid. act. IV.
L'Estime, l'Union qui doivent régner entre les Hommes de talent.
A LA voix de Colbert, Bernini vint de Rome; De Perrault dans le Louvre il admira la main. « Ah ! dit-il , si Paris renferme dans son sein Des travaux si parfaits , un si rare génie , Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie? »
Voilà le vrai mérite. Il parle avec candeur ; L'envie est à ses pieds ; la paix est dans son cœur. Qu'il est grand , qu'il est doux de se dire à soi-même : Je n'ai point d'ennemis; j'ai des rivaux que j'aime ; Je prends part à leur gloire , à leurs maux , à leui's biens! Les arts nous ont unis ; leurs beaux jours sont les miens, C'est ainsi que la terre avec plaisir rassemble Ces chênes , ces sapins , qui s'élèvent ensemble : Un suc toujours égal est préparé pour eux ; Leur pied touche aux enfers , leur cime est dans les cieux; Leur tronc inébranlable et leur pompeuse tête Résiste en se touchant aux coups de la tempête. Ils vivent l'un pour l'autre , ils triomphent du temps , Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpens, Se livrer, en sifflant, des guerres intestines, Et de leur sang impur arroser leurs i-acines.
Voltaire. Discours sur l'Envie,
Utilité des Ennemis.
Sitôt que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré ,
(i) Voyez t. I ; et les Laçons Latines modernes, t> 1 et II> même sujet.
4i4 MORALE KELIGIEUSE,
En cent lieux contre lui les cabales s'amassent ; Ses rivaux obscurcis autour de lui croassent ; Et son trop de lumière , importunant les yeux , De ses propres amis lui fait des envieux : La mort seule ici-bas , en terminant sa vie, Peut calmer sur son nom l'injustice et l'envie ; Faire au poids du bon sens peser tous ses écrits , Et donner à ses vers leur légitime prix.
Toi donc qui , t'élevant sur la scène tragique , Suis les pas de Sophocle, et seul, de tant d'esprits, De Corneille vieilli sais consoler Paris, Cesse de t'étonner si l'envie animée , Attachant à ton nom sa rouille envenimée, La calomnie en main quelquefois te poursuit. En cela comme en tout, le Ciel qui nous conduit. Racine , fait briller sa profonde sagesse. Le mérite en repos s'endort dans la paresse ; Mais par les envieux un génie excité , Au comble de son art est mille fois monté : Plus on veut l'affaiblir, plus il croît et s'élance. Au Cid persécute' Cinna doit sa naissance ; Et peut-êLi'e ta plume , aux censeurs de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Buri'hus.
Moi-même dont la gloire, ici moins répandue. Des pâles envieux ne blesse point la vue, Mais qu'une humeur trop libre , un esprit peu soumis, De bonne heui-e a pourvu d'utiles ennemis , Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue, Qu'au faible et vain talent dont la France me loue. Leur venin, qui sur moi brûle de s'épancher, Tous les jours en marchant m'empêche de bronclier. Je songe, à chaque trait que ma plume hasarde, Que d'un œil dangereux leur troupe me regarde ; Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs , Et je mets à profit leurs malignes fureurs.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. /;i5
Sitôt que sur un vice ils pensent me confondre, C'est en me guérissant que je sais leur répondre j Et , plus en criminel ils pensent m'ériger, Plus, croissant en vertu, je songe à me venger.
Imite mon exemple; et lorsqu'une cabale, Un flot de vains auteurs follement te ravale, Profite de leur haine et de leur mauvais sens, Ris du bruit passager de leurs cris impùissans. Que peut contre tes vers une ignorance vaine? Le P.arnasse français, ennobli par ta veine, Contre tous ces complots saura te maintenir, Et soulever pour toi l'équitable avenir (i).
BoiLEAU. EpUre FIT.
Même sujet.
Le bol honneur d'attrouper les passans Au bruit honteux de nos cris inclécens ! Quelle pitié de prendre ainsi le change ! N'allons donc point, pour blamc ou pour louange, Dépayser les talens estimés , Et du public peut-être réclamés, En détournant leur légitime usage A des emplois indignes d'un vrai sage , Et, nous vengeant par de plus nobles traits. Songeons au fruit qu'à de bien moindres frais , Peut retirer un solide mérite Des ennemis que le sort lui suscite.
Tous ces travaux dont il est combattu Sont l'aliment qui nourrit sa vertu :
Dans le repos elle s'endort sans peine ; Mais les assauts la tiennent en haleine. Un ennemi, dit un célèbre auteur,
(i) Voyez les leçons Latines modernes, t. I, même sujet.
4i6 MORALE RELIGIEUSE,
Est un soigneux, un docte précepteur, Fâcheux parfois, mais toujours salutaire , Et qui nous sert sans gage ni salaire : Dans ses leçons plus utiles cent fois Que ces amis dont la timide voix Craint d'éveiller notre esprit qui sommeille Par des accens trop durs à notre oreille. A qui des deux en effet ni'adresser Dans les besoins dont je me sens presser ? Est-ce au flatteur qui me loue et m'encense ? Est-ce à l'ami qui me tait ce qu'il pense ? Par tous les deux séduit au même point , Mon ennemi seul ne me trompe point.
Du faible ami dépouillant la mollesse.
Du vil flatteur dédaignant la souplesse, Son émétique est un breuvage heureux.
Souvent utile , et jamais dangereux.
J. B. Rousseau. Epître III, liv. III.
Aux Nymphes de Vaux , ou l'Inconstance de la Fortune.
Les Destins sont contens, Oronte est malheureux. Vous l'avez vu naguère au bord de vos fontaines, Qui , sans craindre du sort les faveurs incertaines , Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait des honneurs qu' on ne doit qu'aux autels. Hélas! qu'il est déchu de ce bonheur suprême ! Que vous le trouveriez différent de lui-même ! Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits; Les soucis dévorans, les regrets, les ennuis, Hôtes infortunés de sa triste demeure, En des gouffres de maux le plongent à toute heure. Voilà le précipice où l'ont enfin jeté Les attraits enchanteurs de la prospérité. Dans les palais des Rois cette plainte est commune ;
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4,7
On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune,
Ses trompeuses faveurs, ses appas inconsfans;
Mais on ne les connaît que quand il n'est plus lemps.
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles.
Qu'on croit avoir pour soi le vent et les éloiles,
11 est bien malaisé de régler ses désirs;
Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.
.Jamais un favori ne borne sa carrière;
H ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière j
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
Ne le saurait quitter après l'avoir détruit.
Tant d'exemples fameux que l'histoire raconte Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte? Ah ! si ce faux e'clat n'eût pas fait ses plaisirs , Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs, Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge !
Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage, Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la Cour; Mais la faveur du Ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence , Un tranquille sommeil, d'innocens entreliens; Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens.
La Fontaine.
Les Malheurs de la Méfiance.-
VoiS-TU ce malheureux qu'un tyran de Sicile Appelle à son festin ? Pâle , et tout effrayé De cette menaçante et sinistre amitié, Il effleure, en tremblant, de ses lèvres livides Ces breuvages suspects et ces mets homicides j Vers les lambris dorés lève un œil éperdu, Et croit voir sur son front le glaive suspendu: Telle est la défiance au banquet de la vie.
4i8 MORALE RELIGIEUSE,
Que dis-ie? son poison en corrompt l'ambroisie,
Elle-même contre elle aiguise le poignard ,
Donne aux ombres un corps, un projet au hasard,
Charge un mot innocent d'un crime imaginaire,
Et s'effraie à plaisir de sa propre chimère :
Ainsi) dans leurs forêts, les crédules humains
Craignaient ces Dieux affreux qu'avaient forgés leurs mains.
Quel besoin plus pressant nous donna la nature, Que de communiquer les chagrins qu'on endure. De faire partager sa joie et sa douleur, Et dans un cœur ami de répandre son cœur? Toi seul, triste martyr de ta sombre prudence, Toi seul ne connais pas la douce confiance j En vain de ton secret tu te sens oppresser : Au sein de quels amis l' oseras-tu verser? Des amis! Crains d'aimer! les plus pures délices Dans ton cœur soupçonneux se changent en supplices: Des plus mortels poisons l'abeille fait son miel, Toi du plus doux objet tu composes ton fiel. Ton cœur dans l'amitié prévoit déjà la haine. De soupçons en soupçons l'amour jaloux te traîne : Un génie ennemi brise tous tes liens ; Tu n'as plus de parens, plus de concitoyens 5 Te voilà seul. Va, fuis loin des races vivantes; Habite avec les rocs, les arbres et les plantes, Dans quelque coin désert, dans quelque horrible lieu, Où tu ne pourras plus calomnier que Dieu , Où la voix des torrens se fasse seule entendre. Mais à voir les humains tu ne dois plus prétendre ; Ton âme morte à tout ne vit que par l'effroi ; Les morts sont aux vivans moins étrangers que toi, Le regret les unit ; et toi, tout t'en sépare.
Hélas! il le connut ce supplice bizarre. L'écrivain qui nous lit entendre tour à tour La voix de la raison et celle de l'amour. Quel sublime talent ! souvent quelle sagesse !
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 419
Mais combien d'injustice, et combien de faiblesse!
La crainte le reçut au sortir du berceau;
La crainte le suivra jusqu'aux bords du tombeau.
Vous qui de ses écrits savez goûter les charmes,
Vous tous qui lui devez des leçons et des larmes,
Pour prix de ces leçons et de ces pleurs si doux,
Cœurs sensibles, venez, je le confie à vous.
Il n'est pas importun : plein de sa défiance ,
Rarement des mortels il souffre la présence.
Ami des champs , ami des asiles secrets ,
Sa triste indépendance habite les forêts ;
Là-haut sur la colline il est assis peut-être
Pour saisir le premier le rayon qui va naître ;
Peut-être au bord des eaux, par ses rêves conduit ,
De leur chute écumante il écoute le bruit;
Ou , fier d'être ignoré, d'échapper à sa gloire,
Du pâtre qui raconte il écoute l'histoire;
Il écoute et s'enfuit , et sans soins , sans désirs ,
Cache aux hommes qu'il craint ses sauvages plaisirs.
Mais s'il se montre à vous, au nom de la nature Dont sa plume éloquente a tracé la peinture , Ne l'effarouchez pas; respectez son malheur. Par des mots caressans apprivoisez son cœur. Hélas ! ce cœur brûlant , fougueux dans ses caprices , S'il a fait ses tourmens , il a fait vos délices. Soignez donc son bonheur, et charmez son ennui; Consolez-le du sort, des hommes et de lui.
Vains discours ! rien ne peut adoucir sa blessure; Contre lui ses soupçons ont armé la nature. L'étranger dont les yeux ne l'avaient vu jamais, Qui chérit ses écrits sans connaître ses traits ; Le vieillard qui s'éteint, l'enfant simple et timide. Qui ne sait pas encor ce que c'est qu'un perfide ; Son hôte, son parent, son ami lui font peur: Tout son cœur s'épouvante au nom de bienfaiteur.
Est-il quelque mortel , à son heure suprême ,
4ao MORALE RELIGIEUSE,
Qui n'expire appuyé sur le mortel qu'il aime; Qui ne trouve des pleurs dans les yeux attendris D'un frère ou d'une sœur, d'une e'pouse ou d'un fils? L'infortuné qu'il est, à son heure dernière. Souffre à peine une main qui ferme sa paupière; Pas im ancien ami qu'il cherche encor des yeux ; Et le soleil lui seul a reçu ses adieux.
Malheureux ! le trépas est donc ton seul asile? Mais dans la tombe, au moins, reposes-tu tranquille? Ce beau lac , ces flots purs , ces fleurs , ces gazons frais , Ces pâles peupliers, tout t'invite à la paix. Respire donc enfin de tes tristes chimères; Vois accourir vers toi les époux et les mères ; Regarde ces amans qui viennent chaque jour Verser sur ton cercueil les larmes de l'amour ; Vois ces groupes d'enfans se jouant sous l'ombrage. Qui de leur liberté viennent te rendre hommage. Et dis, en contemplant ce spectacle enchanteur : « Je ne fus point heureux, mais j'ai fait leur bonheur. »
Delille. L'Imagination.
Les Religions antiques.
D'ui^ air plus grand encore et plus majestueux , De la Religion l'appareil fastueux, Conduisant des vainqueurs la pompe solennelle , Consacrait la victoire et marchait devant elle , Et du pied des autels semblait dire aux humains: Rome commande au Monde , et le Ciel aux Romains. Le juste Ciel sans doute abhorrait ces conquêtes ; Mais , si quelque vertu peut expier ces fêles, C'est que Rome honora, dans ses jours de splendeur, Ces simples Déités qui firent sa grandeur. Le Dieu du Capilole habita des ciiauniièrcs, Loin de ces chars sanglons, d(î ces pompes guerrières,
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 421
Où le sang des taureaux, satisfaisant aux Dieux , Du sang humain versé rendait grâces aux Cieux. Que j'aime à revoler vers ces fêtes champêtres Où Rome célébrait les Dieux de ses ancêtres , La Déesse des blés, et le Dieu des jardins , liCs nymphes des forêts, les faunes, les sylyains , Toi surtout, toi , Paies , Déité pastorale!
A peine blanchissait la rive orientale, Le berger, secouant un humide rameau , D'une onde salutaire arrosait son troupeau : « O Paies ! disait-il , reçois mes sacrifices , Protège mes brebis, protège mes génisses Contre la faim cruelle et le loup inhumain : Que je trouve le soir le nombre du matin ; Qu'autour de mon bercail , exacte sentinelle , Sans cesse, en haletant, rôde mon chien fidèle. Que mon troupeau connaisse et ma flûte et ma voix j Que le lait le plus pur écume entre mes doigts; Rends mon bélier ardent, rends mes chèvres fécondes. Puissent de frais gazons , puissent de claires ondes , Dans un riant pacage arrêter mes brebis ! Que leur fine toison compose mes habits ; Et, quand le fuseau tourne entre leurs mains légères, ]Nc blesse pas les doigts de nos jeunes bergères. »
Il dit; et tout à coup un faisceau pétillant S'allume, et dans les airs s'élève un feu brillant. Que trois fois, dans sa vive et folâtre allégresse, D'un pied léger franchi tune ardente jeunesse. Jeux charmans, vous régnez cncor dans nos hameaux! Eh ! qui n'est point ému de ces brillans tableaux ? La superstition sied bien au paysage ; Triste dans les cités , elle est gaie au village , Et le sage lui-même aime à voir en ses vœux La terre à ses travaux intéressant les Cieux.
Le même. lùld.
La Providence.
« Combien l'homme est infortuné!
Le sort maîtrise sa faiblesse, Et, de l'enfance à la vieillesse, D'écueils il marche environné; Le temps l'entraîne avec vitesse 3 Il est mécontent du passe'; Le présent l'afflige et le presse; Dans l'avenir toujours placé.
Son bonheur recule sans cesse ; Il meurt en rêvant le repos. Si quelque douceur passagère Un moment console ses maux , C'est une rose solitaire Qui fleurit parmi des tombeaux.
Toi, dont la puissance ennemie Sans choix nous condamne à la vie, Et proscrit l'homme en le créant, Jupiter, rends-moi le néant! »
Aux bords lointains de la ïauride, Et seul sur des rochers déserts Qui repoussent les flots amers , Ainsi parlait Ephimécide.
Absorbé dans ce noir penser.
Il contemple l'onde orageuse; Puis , d'une course impétueuse.
Dans l'abîme il veut s'élancer.
Tout à coup une voix divine Lui dit : « Quel transport te domine F L'homme est le favori des Cieux; Mais du bonheur la source est pure.
Va, par un injuste murmure, Ingrat, n'offense plus les Dieux.»
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 42?,
Surpris et long-temps immobile,
11 baisse un œil respectueux.
Soumis enfin et plus traiiquille ,
A pas lents il quitte ces lieux.
Deux mois sont écoulés à peine,
Il retourne sur le rocher.
a Grands Dieux ! votre voix souveraine
Au trépas daigna m' arracher j
Bientôt votre main secourable
A mon cœur offrit un ami. -
J'abjure un murmure coupable ;
Sur mon destin j'ai trop gémi.
Vous ouvrez un port dans l'orage ;
Souvent votre bras protecteur
S'étend sur l'homme, et le malheur N'est pas son unique héritage. »
Il se tait. Par les vents ployé',
Faible , sur son frère appuyé,
Un jeune pin frappe sa vue :
Auprès il place une statue,
Et la consacre à l'Amitié.
Il revient après une année;
Le plaisir brille dans ses yeux ;
La guirlande de Thyménée
Couronne son front radieux :
« J'osai , dans ma sombre folie ,
Blâmer les décrets e'ternels ,
Dit-il; mais j'ai vu Glycérie,
J'aime , et du bienfait de la vie
Je rends grâce aux Dieux immortels, »
Son âme doucement émue
Soupire ; et, dès le même jour ,
Sa main non loin de la statue
Elève un autel à l'Amour.
Deux ans après la fraîche aurore
Sur le rocher le voit encore :
Ses regards sont doux et sereins ;
Vers le ciel il lève ses mains :
« Je t'adore , ô bonté suprême !
L'amitié, l'amour enchanteur
Avaient commencé mon bonheur,
Mais j'ai trouvé le bonheur même-
Périssent les mots odieux
Que prononça ma bouche impie !
Oui, l'homme, dans sa courte vie,
Peut encore égaler les Dieux. »
Il dit ; sa piété s'empresse
De construire un temple en ces lieux ;
Il en bannit avec sagesse
L'or et le marbre ambitieux ,
Et les arts , enfans de la Grèce ;
Le bois, le chaume et le gazon
Remplacent leur vaine opulence ;
Et sur le modeste fronton
Il écrit: A la Bienfaisance (i).
Parny. Mélanges,
La Bienfaisance, les Vertus, seuls biens impérissables.
Comme, aux jours de l'automne, en des sillons fertiles Le sage laboureur répand les grains utiles Dont le germe fécond , dans la terre humecté, Forme durant l'hiver les trésors de l'été : Ainsi des biens mortels l'économe fidèle. Qui sur les malheureux les épanche avec zMc , Sème des fruits de vie en des champs précieux , Dont la moisson s'élève et mûrit dans les deux.
Vous voyez ces lorrens qui tomlient des nuages , Soudains tributs <le l'air, nés du sein des orages ;
(i) Voyez t. 1.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 425
Mais tout n'en ressent pas les humides faveurs. Là , vous n'apercevrez que verdure et que fleurs , Ici l'herbe languit, ou meurt à peine éclose , Dans le terroir ingrat qu'en vain le ciel arrose. Qu'importe que vos dons souvent soient mal places i* Dieu qui veille sur nous, les voit, et c'est assez. L'abus au bienfaiteur n'en est jamais funeste; Et, si l'emploi se perd, du moins le bienfait reste.
Ce sont là les vertus , les trésors assurés Qui ne périssent point , et par qui vous vivrez : Elles sont au tombeau nos compagnes fidèles, Et la mort et l'enfer se tairont devant elles. Ne fondez point ailleurs vos vœux ni votre espoir. Quand vous auriez du trône exercé le pouvoir , Quand de siècles sans nombre, au gré de votre envie, Le Ciel aurait tissu le cours de votre vie ; Quand pour vous chaque jour eût créé des plaisirs Et que chaque instant même eût comblé vos désirs , Ce sont des jours perdus, des instans inutiles. Si vous n'avez prévu ces repentirs stériles. Et ces derniers momens d'ennui , d'obscurité , Qui vous diront trop tard que tout fut vanité.
Tout le fut , le plaisir , la jeunesse et la joie : Vous crûtes en jouir, le Temps en fit sa proie ; Il vous en laissait l'ombre, elle fuit à son tour. Bientôt vos veux éteints ne verront plus le jour. Sur vos fronts sillonnés la pesante vieillesse Imprimera l'effroi , gravera la tristesse ; Ses frimas détruiront vos cheveux blanchissans , Vous perdrez le sommeil , ce charme de nos sens ; Les mets n'auront pour vous que des amorces vaines, Vous serez sourds au chant de vos jeunes Sirènes ; Vos corps appesantis, sans force et sans ressort. Feront pour se traîner d'inutiles efforts. La mort, d'un cri lugubfe , annoncera votre heure, L'éternité pour vous ouvre alors sa demeure :
On verse quelques pleurs suivis d'un prompt oubli. Le corps né de la fange y rentre enseveli. Et l'esprit , l'emonté vers sa source divine, Va chercher son arrêt où fut son origine ( i).
Le Franc de Pompignan.
Les Dix Francs d'Alfred.
Ceci n'est point un conte, enfans, c'est une histoire, Comme la vérité , simple et facile à croire , Et rien que d'y songer, qui fait battre le coeur.
Oh! je ne serai pas moraliste sévère:
Car parfois, comme vous, j'ai besoin qu'on m'éclaire; Et pour être plus grand , je ne suis pas meilleur.
Parlons donc en amis
Alfred était, je pense,
Un enfant , tel que vous , ayant huit à neuf ans. Bien , bien riche ! il avait dans sa bourse dix francs. Dix francs beaux et tout neufs. C'était la récompense Donnée à sa sagesse , à ses petits travaux : Ce qui faisait encore ces dix francs-là plus beaux.
Mais l'idée arriva d'en chercher la dépense, Car c'eût été vilain de les garder toujours : L'argent qui ne sert pas est sans valeur aucune ; Le point est de savoir lui donner un bon cours. On avait fait Alfred maître de sa fortune : Tantôt il la voyait en beau cheval de bois , Tantôt c'était un livre.... Un livre.... Alors sa mère Souriait de plaisir, sans l'aider toutefois , Lui laissant tout l'honneur de ce qu'il allait faire.
Sur le livre son choix à la fin se fixa. Charmant enfant! combien sa mère l'embrassa! C'est qu'aussi c'était beau, savez-vous? C'est qu'un livre C'est tout; c'est là-dedans que l'on apprend à vivre,
(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, tom. II.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 427
A devenir un homme, à penser, à parler; C'est là, nous, à vos jeux qui venons nous mêler, Là que nous déposons le travail de notre âme. Quand le Dieu tout-puissant jette en nous cette flamme Qui nous rend la candeur, et nous fait jusqu'à vous, Comme à nos premiers jours, remonter purs et doux. Vous ne comprenez pas, amis?.... Mais il faut lire ; Et plus tard vous saurez ce que j'ai voulu dire 3 Et puis, lorsque vos cœurs seront bien désolés. Vous ouvrirez un livre et serez consolés.
C'était un jour d'hiver , quand la neige et le givre Des arbres effeuillés blanchissent les rameaux , Quand vous , heureux enfans , dans de larges manteaux , Dans de bons gants fourrés, du froid on vous délivre : Alfred courait, joyeux, pour acheter son livre.
Mais voici tout à coup qu'il s'arrête surpris : Deux enfans étaient là, tels, hélas! qu'à Paris Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine. Dans les bras l'un de l'autre ils étaient enlacés ; L'un de son petit frère, avec sa froide haleine, Cherchait à réchauffer les pauvres doigts glacés : Ils grelottaient bien fort , car leurs habits percés , Presqu'à nu, les laissaient étendus sur la pierre, Tournant vers les passans un regard de prière 5 Ensemble ils répétaient : J'ai grand froid ! j'ai grand'faim! Mais les riches passaient sans leur donner de pain j Et leur cœur se gonflait, et puis de grosses larmes Roulaient dans leur paupière et sillonnaient leur sein. Certes, vous eussiez pris pitié de leurs alarmes. Et vous ne seriez point passés sur leur chemin , N'est-ce pas, mes amis, sans leur tendre la main. Sans demander pour eux quelque argent à vos mères ?
Alfred était témoin de leurs larmes amères: « Maman , vois donc , dit-il , comme ils sont là tous deux ! Ils sont bien malheureux ! — Oh! oui, bien malheureux! » Lui répondit sa mère, attentive et touchée.
Saisissant une vielle, auprès de lui muelle , Pour charmer l'enfant riche et recevoir de lui Le pain qu'il n'avait pas obtenu d'aujourd'hui, Il s'efforce de rire, et, dansant , il répète Un de ces airs appris sous le doux ciel natal; Mais ce rire était triste, et ce chant faisait mal : C'est que rien n'est affreux comme la feinte joie Du mendiant qui chante, à sa misère en proie ; C'est un rire effrayant qui naît dans les douleurs , Et qu'il faut endormir comme on endort vos pleurs.
Enfans, vous qui pleurez pour un bruit, pour une ombre Que vous croyez entendre ou voir dans la nuit sombre, Pour un conseil ami que la raison vous doit, Une goutte de sang qui vous rougit le doigt, Que sais-je? un aiguillon d'abeille qui vous frappe , Ou pour un papillon qui de vos mains s'échappe. Voilà des maux cuisans que vous ne saviez pas. Or, vers le petit pauvre Alfred porta ses pas : « Pourquoi, dit-il, tous deux restez-vous dans la neige? Vous n'avez donc point, vous , de maman comme moi. Qui vous donne du pain , du feu, qui vous protège?
— Oh ! nous en avons une aussi , Monsieur. — Pourquoi Vous laisse-t-elle aller sans elle ou votre bonne ,
Les pieds nus sur la terre? elle n'est donc pas bonne ,
Votre maman à vous ? — Si fait ; elle avait faim ,
Elle nous a donné ce qu'elle avait de pain ,
Et voilà deux grands jours, hélas ! qu'elle est couchée ;
Comme il ne restait plus chez iious une bouchée ,
Elle nous embrassa , disant : Pauvres petits !
Allez et mendiez; et nous sommes sortis,
Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre.
Et personne, 6 mon Dieu!, n'entend notre prière j
Et voilà que bientôt mon frère va mourir !
Car le froid, car la faim nous ont fait tant souffrir!
— Vous n'avez donc pas, vous, reprit Alfred , un pcrc Qui donne tous los jours de l'or à votre mère ! »
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 429
Le pauvre enfant se prit à sangloter plus fort , « Hélas ! répondit-il , notre père !... il est mort ! Il est mort ! et c'est lui qui nous faisait tous vivre! »
Alfred, pleurant aussi , ne songea plus au livre , Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs. La mère le saisit dans ses bras triomphans , El lui dit : « Mon Alfred , un livre pour apprendre , C'était déjà bien beau! Mais tu m'as fait comprendre, Mon fils, que mieux encore est de donner du pain A ceux qui vont mourir et de froid et de faim. » Et moi je dis : Heureux est l'enfant charitable Qui donne à l'indigent le peu qu'il reçoit d'or,
Et qui des miettes de la table, S'il ne peut rien de plus, sait faire aumône encor ! Pour que dans votre bourse, amis, quelque argent tombe. Travaillez donc aussi, soyez sages et bons;
Et l'infortune qui succombe Puisera l'existence et la paix dans vos dons; Et le vieillard qui prie, et dont la tête est nue, Enfans , le bon vieillard ployé sous les douleurs ,
Au son de votre voix connue Sourira; car c'est vous qui sécherez ses pleurs : Et celles qu'on rencontre à genoux sur la route. Les mères qui n'ont pas de pain pour leurs petits.
Diront : <f C'est le bon Dieu, sans doute. Qui vous adresse à nous, anges du paradis ! » Et leurs petits, surtout ceux qui n'ont plus de pères. Leurs tout petits enfans ne diront plus : « J'ai faim. »
Anges, car vous êtes leurs frères.
Et le Ciel vous a faits pour leur tendre la main.
Léon GuÉRiN.
Respect des Romains pour les Morts.
Des sépulcres muets perçant la noire enceinte, Et d'un ami, d'un père, évoquant l'ombre sainte,
43o MORALE RELIGIEUSE,
Ce peuple, enveloppé de sombres vêtemens , Trois fois se promenait au fond des monumens, Y brûlait de Saba les parfums salutaires , Et couronnait enfin ces lugubres mystères Par des libations d'un vin religieux Sur l'urne où reposaient les restes précieux.
Ce respect pour les morts , fruit d'une erreur grossière , Touchait peu, je le sais , une froide poussière Qui tôt ou tard s'envole éparse au gré des vents, Et qui n'a plus enfin de nom chez les vivans ; Mais ces tristes honneurs, ces funèbres hommages, Ramenaient les regards sur de chères images^ Le cœur près des tombeaux tressaillait ranimé , Et l'on aimait encor ce qu'on avait aimé. Je l'éprouve moi-même : oui , cent fois , à la vue Du voile de la mort , d'une tombe imprévue , L'image de ma mère enlevée en sa fleur M'a frappé , m'a rempli d'une sainte douleur : J'ai cru voir sa vertu, sa jeunesse, ses charmes; Et ce doux souvenir a fait couler mes larmes.
Astre des nuits, je veux à ton pâle flambeau. Oui, je veux m'avancer vers ce sacré tombeau ! Guide-moi.... Vain espoir que mon cœur se propose ! Hélas , trop loin de moi celte cendre repose ! Ma mère! Oh! si mon œil revoit le bord chéri Où ton sein me conçut, où ton lait m'a nourri. Où tes soins aux vertus formèrent mon jeune âge , Je voue à ton sépulcre un saint pèlerinage ; J'irai te faire ouïr le cri de mes douleurs , Et, courbé sur ta tombe, y répandre des pleurs (i ).
RoucHER. Les Mois.
(i) Voyez Morale, en prose; et les Leçons Latines anciennes et modernes, mêmes sujets ou analogues.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 43i
Images et Monumens de Deuil dans les Jardins.
Craignez donc d'imiter ces froids décorateurs Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs. Jamais rien de hardi dans leurs froids paysages : Partout de frais berceaux et d'élégans bocages, Toujours des fleurs, toujours des festons; c'est toujours Ou le temple de Flore ou celui des Amours. Leur gaîté monotone à la fin m'importune. Mais vous, osez sortir de la route commune : Inventez, hasardez des contrastes heureux ; Des effets opposés peuvent s'aider entre eux. Imitez le Poussin : aux fêtes bocagères , 11 nous peint les bergers et les jeunes bergères , Les bras entrelacés , dansant sous des ormeaux } Et près d'eux une tombe où sont écrits ces mots : Et moi je fus aussi pasteur dans VArcadie. Ce tableau des plaisirs, du néant de la vie , Semble dire : « Mortels ! hâtez-vous de jouir; Jeux, danses et bergers , tout va s'évanouir ; » Et , dans l'âme attendrie, à la vive allégresse Succède par degrés une douce tristesse.
Imitez ces effets : dans de rians tableaux Ne craignez point d'offrir des urnes , des tombeaux , D'offrir de vos douleurs le monument fidèle : Eh! qui n'a pas pleuré quelque perte cruelle ! Loin d'un monde léger, venez donc à vos pleurs, Venez associer les bois , les eaux , les fleurs. Tout devient un ami pour les âmes sensibles : Déjà, pour l'embrasser de leurs ombres paisibles, Se penchent sur la tombe , objet de vos regrets , L'if, le sombre sapin , et toi, triste cyprès , Fidèle ami des morts, protecteur de leur cendre; Ta tige , chère au cœur mélancolique et tendre ,
Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier :
Tu n'es point l'arbre heureux de l'amant , du guerrier ,
Je le sais j mais ton deuil compatit à nos peines.
Dans tous ces monumens, point de recherches vaines, Pouvez-vous allier , dans ces objets touchans, L'art avec la douleur, le luxe avec les champs j Surtout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice , Ces urnes sans douleur , que plaça le caprice; Loin ces vains monumens d'un chien et d'un oiseau: C'est profaner le deuil , insulter au tombeau.
Ail! si d'aucun ami vous n'iionorez la cendre, Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont descendre Ceux qui, courbés pour vous sur des sillons ingrats, Au sein de la misère espèrent le trépas. Kougiriez-vous d'orner leurs simples sépultures? Vous n'y pouvez graver d'illustres aventures, Sans doute. Depuis l'aube où le caq matinal Des rustiques travaux leur donne le signal , Jusques à la veillée où leur jeune famille Environne avec eux le sarment qui pétille, Dans les mêmes travaux roulent en paix leurs jours. Des guerres , des traités, n'en marquent point le cours: Naître, souffrir, mourir, c'est toute leur histoire; Mais leur cœur n'est point sourd au bruit de leur mémoire^ Quel homme vers la vie , au moment du départ , Ne se tourne , et ne jette un triste et long regard, A l'espoir d'un regret ne sent pas quelque charme , Et des yeux d'un ami n'attend pas une larme?
Pour consoler leur vie , honorez donc leur mort. Celui qui , de son sang faisant rougir le sort , Servit son Dieu , son Roi , son pays , sa famille , Qui grava la pudeur sur le front de sa fdle, D'une pierre moins brute honorez son tombeau; Tracez-y ses vertus et les pleurs du hameau j Qu'on y lise : Ci-giile honjils. le bon père, Lefjon époux. Souvent nn charme involontaire
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 433
Vers ces enclos sacrés appellera vos yeax. Et toi, qui vins chanter sous ces arbres pieux, Avant de les quitter. Muse , que ta guirlande Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande. Que d'autres dans leurs vers célèbrent la beauté; Que leur Muse, toujours ivre de volupté, Ne se montre jamais qu'un myrte sur la lête , Qu'avec ses chants de joie et ses habits de fête ; Toi , tu dis au tombeau des chants cqnsolateurs ; Et ta main, la première, y jeta quelques fleurs.
Delille. Les Jardins^ cli. V.
Le Cimetière de Campagne.
Où suis-je? à mes regards un humble cimetière Offre de l'homme éteint la demeure dernière. Un cimetière aux champs ! quel tableau ! quel trésor ! Là ne se montre point l'airain , le marbre , l'or ; Là ne s'élèvent point ces tombes fastueuses, Où dorment à grands frais les ombres orgueilleuses De ces usurpateurs par la mort dévorés , Et, jusque dans la mort , du peuple séparés. On y trouve, fermés par des remparts agrestes. Quelques pierres sans nom, quelques tombes modestes, Le reste dans la poudre au hasard confondu.
Salut , cendre du pauvre ! Ah ! ce respect t'est dû. Souvent ceux dont le marbre immense et solitaire D'un vain poids après eux fatigue eucor la terre, Ne firent que changer de mort dans le tombeau ; Toi, chacun de tes jours fut un bienfait nouveau. Courbé sur les sillons , de leurs trésors serviles Ta sueur enrichit l'oisiveté des villes ; Et, quand Mars des combats fit retentir le cri, Tu défendis l'Etat après l'avoir nourri. Enfin , chaque tombeau de r.'-t onclos tranquille
Renferme un citoyen qui fut touj ours atile. Salut , cendre du pauvre ! accepte tous mes pleurs. Mais quelle autre pensée éveille mes douleurs? Tel est donc de la mort l'inévitable empire , Vertueux ou méchant , il faut que l'homme expire. La foule des humains est un faible troupeau Qu'effroyable pasteur, le Temps mène au tombeau. Notre sol n'est formé que de poussière humaine ; Et, lorsque dans les champs l'automne nous promène, Nos pieds inattentifs foulent à chaque pas Un informe débris , monument du trépas.
Voilà de quels pensers les cercueils m'environnent. Mais , loin que mes esprits à leur aspect s'étonnent , De l'immortalité je sens mieux le besoin , Quand j'ai pour siège une urne , et la mort pour témoin.
Legouvé. La Mélancolie,
Le Jour des Morts.
Entetîdez-VOUS ces sons mornes et répétés , Retentissant autour de nos toits attristés ? De cent cloches dans l'air le timbre monotone. Qui si lugubrement sur nos têtes résonne , Avertit les mortels, rappelés à leur fin. D'implorer pour les morts un tranquille destin , D'apprécier la vie ouverte à tant de peines , De ne point consumer en mutuelles haines Ce fragile tissu de momens limités , Qu'aux humains fugitifs la nature a comptés.
Quels enclos sont ouverts ! quelles étroites places Occupe entre ces murs la poussière des races ! C'est dans ces lieux d'oubli , c'est parmi ces tombeaux Que le Temps et la Mort viennent croiser leurs faux. Que de morts entasses et pressés sous la terre ! Le nombre ici n'est rien , la foule est solitaire.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 435
Qui peut voir sans efFroi ces couches d'ossemens,
Tous ces débris de l'homme abandonnés aux vents!
Ah ! si du sort commun que ce lieu nous retrace,
Le spectacle fatal nous saisit et nous glace ,
Qu'un retour plus cruel sur les pertes du cœur
Eveille en nous de peine et répand de douleur!
L'époux pleure à genoux un objet plein de charmes j
Sur un frère chéri la sœur verse des larmes ',
La mère pleure un fils frappé dans son printemps,
Et sur qui reposait l'espoir de ses vieux ans.
Pour vous qui les versez, ces pleurs sont chers encore,
De vos gémissemens l'humanité s'honore ;
Mais ceux que vous pleurez ont subi leur arrêt,
Leur sort fut de mourir , et le jour n'est qu'un prêt.
Qu'est-ce que chaque race ? une ombre après une ombre. Nous vivons un moment sur des siècles sans nombre , Nos tristes souvenirs vont s'éteindre avec nous ; Une autre vie , ô Temps , se dérobe à tes coups. Mortel, jusques aux cieux élève ta prière ; Demande au Tout-Puissant, non pas que la poussière Qu'on jette sur ces morts soit légère à leurs os ; Ce n'est point là que l'homme a besoin de repos; Et l'âme , qui du corps a dépouillé l'argile , Cherche au sein de Dieu même un éternel asile.
hElAiksiE, Les Fastes, ch. XIV.
Le Jour des Morts à la Campagne.
... Malheur aux temps , aux nations profanes , Chez qui, dans tous les cœurs, affaibli par degré , Le culte des tombeaux cessa d'être sacré !
Les morts ici du moins n'ont pas reçu d'outrage j Ils conservent en paix leur antique héritage. Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux ^ Un pâtre, un laboureur, un fermier vertueux ,
Sous ces pierres sans art tranquillement sommeille. Elles couvrent peut-être un Turenne, un Corneille, Qui dans l'ombre a vécu, de lui-même ignoré. Eh bien ! si de la foule autrefois séparé , Illustre dans les camps, ou sublime an théâtre, Son nom charmait encor l'univers idolâtre , Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux? De ce nom , de ce bruit dont l'homme est si jaloux , Combien auprès des morts j'oubliais les chimères ! Ils réveillaient en moi des pensers plus austères.
Quel spectacle ! d'abord un sourd gémissement Sur le fatal enclos erre confusément :
Bientôt les vœux, les cris, les sanglots retentissent ; Tous les yeux sont en pleurs, toutes les voix gémissent ; Seulement j'aperçois une jeune beauté Dont la douleur se tait, et veut fuir la clarté. Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle , Son œil est égaré , son pied tremble et chancelle. Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adorait. Que son cœur pour époux se choisit en secret j Son cœur promet encor de n'être point parjure.
Une veuve , non loin de ce tronc sans verdure, Regrettait un époux , tandis qu'à ses côtes Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés , Ignorant son malheur, pleurait aussi comme elle. Là , d'un fils qui mourut en suçant la mamelle Une mère au destin reprochait le trépas , Et sur la pierre étroite elle attachait ses bras. Ici, des laboureurs, au front chargé de rides, Tremblans, agenouille's sur des feuilles arides, \ enaient encor prier , s'attendrir dans ces lieux Où les redemandait la voix de lems aïeux.
Quelques vieillards surtout, d'une main languissanlc. Embrassaient tour à tour une tombe re'cente. Celait celle d'Hombert, d'un mortel respecté. Qui depuis neuf soleils en ces lieux fut porté.
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 487
Il a vécu cent ans ; il fut cent ans utile. Des fermes d'alentour le sol rendu fertile , Les arbres qu'il planta , les heureux qu'il a faits , A ses derniers neveux conteront ses bienfaits. Souvent on les vanta dans nos longues soirées.
Lorsqu'un hiver fameux désolait nos contrées, Et que le grand Louis, dans son palais en deuil, Vaincu , pleurait trop tard les fautes de l'orgueil , Hombert, dans l'âge heureux qu'embellit l'espérance , Déjà d'un premier fils bénissait la naissance. Le rigoureux janvier, ramenant l'aquilon. Détruit tous les trésors qu'attendait le sillon. Sur les champs dévastés la mort seule domine ; Deux mois dans nos climats la hideuse famine Courut seule et muette en dévorant toujours. Hombert désespéré , sa femme sans secours , Voyaient le monstre affreux menacer leur asile. Ils pleuraient sur leur fils : leur fils dormait tranquille. O courage ! ô vertu ! renfermant ses douleurs , Hombert, pour la sauver, fuit une épouse en pleurs: Soldat , il prend le glaive , il s'exile loin d'elle ; Mais du milieu des camps sa tendresse fidèle A sa femme , à-son fils, se hâtait d'envoyer Ce salaire indigent, noble prix du guerrier. On dit que de Vlllars il mérita l'estime , Et même , sous les yeux de ce chef magnanime , Aux bataillons d'Eugène il ravit un drapeau. La paix revint alors, il revit son hameau. Et pour le soc paisible oublia son armure.
Son exemple, éclairant une aveugle culture, Apprit à féconder ces domaines ingrats ; Ce rempart tutélaire, élevé par son bras , Du fleuve débordé contint les eaux rebelles. Que de fois il calma les naissantes querelles ! Lui seul para ces monts de leurs premiers raisins, Et même il transplanta sur les mûriers voisins
Ce ver laborieux qui déroule en silence Les fragiles réseaux filés pour l'opulence. Tu méritais sans doute , ô vieillard généreux , Les honneurs de ce jour, nos regards et nos vœux.
De Fontanes.
Le Jour des Morts.
De ces solennités, par qui sut autrefois L'imagination suppléer à nos lois, Aucune nVst égale à ces pompes funèbres, Qu'elle-même embellit chez cent peuples célèbres. Plein de ces grands pensers et de ces grands tableaux, J'ai médite' long-temps, assis sur les tombeaux. Non pas pour y chercher dans ma mélancolie Le secret de la mort, mais celui de la vie.
Regardez ces débris dispersés par les vents : Croyez- vous tous ces morts étrangers aux vivans? Non : d'un tendre intérêt sources toujours fécondes. Les tombeaux sont placés aux confins des deux mondes; Rendez-vous triste et cher, où, confondant leurs vœux , La vie et le trépas correspondent entre eux. Ceux que vous croyez morts vivent dans vos hommages, Vous conservez leurs noms, vous gardez leurs images.
Eh ! qui n'a pas connu ces dogmes révérés? Voyez comme, assemblant ces restes adorés. Le sauvage avec joie en remplit sa cabane. Et change en lieu sacré sa retraite profane! L'amour de son pays, c'est l'amour des aïeux. Allez lui commander d'abandonner ces lieux : « Dis donc, vous répond-il, dis aux os de nos pères: Levez- vous, et marchez aux terres étrangères! » Dans ses marques de deuil quel sentiment profond ! Tandis que , sur sa main posant son triste front. L'époux morne et pensif pleure un fils qu'il adore,
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 489
La mère, en gémissant, vient le nourrir encore. Et, sur la tombe où gît l'objet de ses douleurs , Elle verse en silence et son lait et ses pleurs.
Un cri religieux, le cri de la nature , Vous dit: « Pleurez, priez sur cette sépulture; Vosparens, vos amis dorment dans ce séjour, Monument vénérable et de deuil et d'amour. Ces êtres consacrés par les devoirs suprêmes , Honorez-les pour eux, pour l'Etat, pour vous-mêmes. » Ainsi le dogme saint de l'immortalité Recommande notre ombre à la postérité j Ainsi , prêtant sa force au saint nœud qui nous lie , Le respect pour les morts gouverne encor la vie.
Aussi voyez comment l'automne nébuleux Tous les ans, pour gémir, nous amène en ces lieux, Où des siècles humains, que les temps renouvellent,' Les générations en foule s'amoncellent ; Où Vâge qui n'est plus attend l'âge suivant ; Où chaque grain de poudre autrefois fut vivant ! Là, des cœurs attendris écoutant le murmure , La foi vient recueillir les pleurs de la nature. Cette religion dont les austères lois Quelquefois du sang même ont étouffé la voix , Aujourd'hui visitant les funèbres enceintes. Entre l'homme vivant et les races éteintes , Réveillant de l'amour les pieuses douleurs. Delà mort elle-même emprunte les couleurs; Ce n'est plus son habit, ses hymnes d'allégresse , C'est sa robe de deuil et ses chants de tristesse. Hélas! quand ses élus, au gré de leurs désirs. S'enivrent à longs traits des célestes plaisirs , Pour leurs frères souffrans mère compatissante. Elle élève vers Dieu sa voix attendrissante : Dieu reçoit de ses mains l'holocauste d'un Dieu.
Pour courir au tombeau tous sortent du saint lieu; Aucun ne se méprend, chacun connaît la pierre
44o MORALE RELIGIEUSE,
Où tout ce qu'il aima repose sur la terre,
Et le tertre modeste où gît l'humble cercueil ,
Et la croix funéraire , et l'if ami du deuil ,
Qui , protégeant les morts de son feuillage sombre ,
A l'ombre des tombeaux aime à mêler son ombre.
Dieu! sous combien d'aspects, dans ce triste séjour,
Se montrent le regret, la douleur et l'amour !
Là, les cheveux épars, la sœur pleure son frère ;
Hélas ! trop tôt ravie aux baisers de sa mère,
Une vierge a subi son précoce destin ;
Un jour, par ses accens, précurseur du matin ,
Pour les travaux du jour le coq l'eût éveillée,
Le soir, par des chansons égayant la veillée,
Au bruit de la romance et des vieux fabliaux
Elle eût tourné la roue et roulé les fuseaux !
Ailleurs, un faible enfant, d'une mère chérie,
Sans connaître la mort, redemande la vie.
Plus loin, chauve et courbé , ce vieillard pleure assis
Entre le corps d'un père et le tombeau d'un fils^
Et , par ses cheveux blancs, averti d'y descendre,
Déjà choisit sa place à côté de leur cendre.
Approchez : là repose un héros villageois. Qui laissa ses sillons pour les drapeaux des Rois. Le trépas, au hasard, peuplant son noir royaume, L'oublia dans les camps , et le prit sous le chaume. Tout le hameau le pleure : il ne contera plus Les grands coups qu'il porta , les hauts faits qu'il a vus.
Quelle est, sur la hauteur, cette tombe isolée Où s'empresse à grands flots la troupe désolée i* Ah ! c'est de leur pasteur le monument pieux ; Leur espoir sur la terre , il l'est encore aux cieux.
L'ami pleure un ami, l'époux pleure un épouse, Hélas ! de leur bonheur la fortune jalouse , A peine cncor formés a brisé leurs doux nœuds ; Elle expire , et son fils , ô destin malheureux l Ce fils , à qui jamais ne sourira son père,
ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 44i
Meurt avant d'être né , dans le sein de sa mère.
Tel le bouton naissant se fane avec la fleur.
Partout les cris du sang et les larmes du cœur,
Les cités, les hameaux, les palais, les cabanes.
Tous ont leurs morts, leurs pleurs, leurs cercueils et leurs mânes ; r
Durant le jour entier les soupirs , les sanglots,
Roulent de tombe en tombe , et d'échos en échos.
Souvent on croit ouïr des voûtes sépulcrales
De lamentables voix sortir par intervalles.
Delille. L' Imagination f ch. VH.
La Mort.
Mais c'est la mort surfout dont les touchans tableaux Placent l'homme au-dessus de tous les animaux^ lia, dans tout l'intérêt de sa dernière scène , Paraît la dignité de la nature humaine. Dans leur stupide oubli les animaux mourans Jettent vers le passé des yeux indifférens j Savent-ils s'ils ont eu des enfans , des ancêtres , S'ils laissent des regrets , s'ils sont chers à leurs maîtres j* Gloire, amour, amitié, tout est fini pour eux : L'homme seul, plus instruit , est aussi plus heureux. Pour lui , loin d'une vie en orages féconde , Quand ce monde finit, commence un autre mondcj Et du tombeau , qui s'ouvre à sa fragilité, Part le premier rayon de l'immortalité; Son âme se ranime, et dans sa conscience Auprès de la vertu retrouve l'espérance. ■ De loin il entrevoit le séjour du repos, De ses parens en pleurs il entend les sanglots ; Il voit, après sa mort, leur troupe désolée, D'un long rang de douleurs border son mausolée. Au sortir d'une vie, où de maux et de biens La fortune inégale a tissu ses liens,
44» MORALE RELIGIEUSE, etc.
Il reprend fil à fil cette trame si chère
Dont la mort va couper la chaîne passagère;
Le souvenir lui peint ses travaux, ses succès ,
La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits.
Ainsi , sur les confins de la nuit sépulcrale ,
L'affreuse mort au fond de la coupe fatale,
Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel ;
11 touche encor la terre en montant vers le ciel.
Sur sa couche de mort il vit pour sa famille,
Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille ,
Prend son plus jeune enfant, qui , sans prévoir son sort,
Essaie encor la vie, et joue avec la mort;
Recommande à l'aîné ses domaines champêtres,
Ses travaux imparfaits, l'honneur de ses ancêtres;
Laisse à tous en mourant le faible à secourir ,
L'innocent à défendre , et le pauvre à nourrir j
De ses vieux serviteurs récompense le zèle^
Jouit des pleurs touchans de l'amitié fidèle,
Reçoit son dernier vœu, lui fait son dernier don,
De ses ennemis même emporte le pardon ,
Et, dans l'embrassement d'une épouse chérie.
Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie.
Le même. Les Trois Règnes, ch. VllL
PRÉCEPTES DU GENRE
Le grand avantage des poètes lyriques de la Grèce fut l'importance de leur emploi , et la vérité de leur enthousiasme.
Le rôle d'un poëte lyrique^ dans l'ancienne Rome et dans toute l'Europe moderne , n'a jamais été que celui d'un comédien ; chez les Grecs , au contraire , c'était une espèce de ministère public, religieux , politique ou moral.
Ce fut d'abord à la religion que la lyre fut consacrée , et les vers qu'elle accompagnait furent le langage des Dieux ; mais elle obtint plus de faveur encore à louer les hommes.
La Grèce était plus idolâtre de ses héros que de ses Dieux ; et le poëte qui les chantait le mieux était sûr de charmer, d'enivrer tout un peuple. Lesvivansfurentjaloux des morts: l'encens qu'ils leur voyaient offrir ne s'exhalait point en fumée ; les vers chantés à leur louange passaient de bouche en bouche , et se gravaient dans tous les esprits. On vit donc les Rois de la Grèce se disputer la faveur des poè'tes , et s'attacher à eux pour sauver leur nom de l'oubli.
Et quelle émulation ne devaient pas inspirer des honneurs qui allaient jusqu'au culte ! Si Von en croit Homère, le plus fidèle peintre des mœurs , la lyre , dans la Cour des Rois, faisait les délices des festins; le chantre y était révéré comme l'ami des Muses et le favori d'Apollon : ainsi l'enthousiasme des peuples et des Rois allumait
celui des poètes , et tout ce qu'il y avait de génie dans la Grèce se dévouait à cet art divin. Mais ce qui acheva de le rendre imposant et grave, ce fut l'usage qu'en fit la politique, en l'associant avec les lois, pour aider à former les mœurs.
Ce n'était donc pas seulement à louer l'adresse d'un homme obscur , la vitesse de ses chevaux , ou sa vigueur au combat de la lutte , mais à élever l'âme des peuples , que l'ode olympique était destinée , et dans l'éloge du vainqueur, étaient rappelés tous les titres de gloire du pays qui l'avait vu naître : puissant moyen pour exciter l'émulation des vertus! Ainsi, née au sein de la joie, ennoblie par la religion, accueillie et honorée par l'orgueil des Rois et par la vanité des peuples , employée à former les moeurs, en rappelant de grands exemples, en donnant . de grandes leçons, la poésie lyrique avait un caractère aussi sérieux que l'éloquence même. 11 n'est donc pas étonnant qu'un poè'te honoré à la Cour des Rois, dans les temples des Dieux, dans les solennités de la Grèce assemblée, fût écouté dans les conseils et à la tête des armées, lorsque , animé lui-même par les sons de sa lyre^ il faisait passer dans les âmes , aux noms de liberté , de gloire et de patrie , les sentimens dont il était rempli.
On ne veut pas ajouter foi au pouvoir de cette éloquence , secondée de l'harmonie, et aux transports qu'elle excitait, en remuant l'âme des peuples par les ressorts les plus puissans ; on ne veut pas y croire , tandis qu'en Italie on voit encore la musique , par la voix d'un homme affaibli , et dans la fiction la plus vaine , enivrer tout un peuple froidement assemblé.
Supposez, au milieu de Rome, Pergolèse, la lyre à la main , avec la voix de Timothée et l'éloquence de Démos thène , rappelant aux Romains leur ancienne splendeur et les vertus de leurs ancêtres ; vous aurez l'idée d'un poëte lyrique et des grands effets de son art.
Le poëte lyrique n'avait pas toujours un caractère
MORCEAUX LYPJQUES. ^!,T>
sérieux ; mais il avait toujours un caractère vrai. Anacréon chantait le vin et les plaisirs, parce qu'il était buveur et voluptueux; Sapho chantait l'amour, parce qu'elle brûlait d'amour.
Ces deux sortes d'ivresse ont pu, dans tous les temps et dans tous les pays, inspirer les poètes : mais dans quel autre pays que la Grèce la poésie lyrique a-t-elle eu son caractère sérieux et sublime , si ce n'est chez les Hébreux, et peut-être aussi dans nos climats du Nord, du temps des Druides et des Bardes?
Chez les Romains et parmi nous , Horace , Malherbe , Rousseau feignaient de chanter sur la lyre ; mais Orphée , Amphion, Therpandre , Tyrtée , Alcée ne feignaient rien ; ils chantaient réellement aux accords de la lyre , peut-être même au son des instrumens analogues au caractère et à l'intention de leur chant. Les Grecs disaient que la déesse Harmonie était fille de Mars et de Vénus , pour dire qu'elle était douée d'une force et d'une grâce irrésistibles.
Les hommes de génie que l'Italie moderne a pu produire dans ce genre sublime , comme Chiabrera et Crudeli, n'ayant à s'exercer que sur des sujets vagues, n'ont été , comme Horace , que de faibles imitateurs de ces hommes passionnés qui , dans la Grèce , ajoutaient aux mouvemens de la plus sublime éloquence le charme de la poésie et la magie des accords.
En Espagne , nul encouragement , et aussi nul succès pour le lyrique sérieux et sublime, quoique la langue y fût disposée. On ne laisse pourtant pas de trouver dans les poètes espagnols quelques odes d'un ton élevé : celle de Louis de Léon , sur l'invasion des Maures , est remarquable , en ce que la fiction en est la même que l'allégorie du Camoè'ns pour le cap de Bonne-Espérance.
L'ode, en Angleterre, a eu plus d'émulation et plus de succès ; mais ce n'est encore là qu'un enthousiasme factice. Si on y veut trouver l'ode antique , il faut la cher'
cher dans les poésies des anciens Bardes ; c'est Ossian qu'il faut entendre , gémissant sur le tombeau de son père, et se rappelant ses exploits.
J'ai dit que l'on trouvait le grand caractère de l'ode antique dans les poésies des Hébreux , parce que l'enthousiasme en est sincère, et que l'objet en est sérieux et sublime. Ce n'est point un jeu de l'imagination que les cantiques de Moïse et ceux de David ; ils chantaient l'un et l'autre avec une verve que l'on appellerait ^e'/i/e, si ce n'était pas l'inspiration même de l'Esprit divin. C'est cette inspiration et les élans rapides qu'elle donnait à leur âme, que les poètes allemands ont imités de nos jours. Mais le vague de leurs peintures, l'allégorie continuelle de leur style, les détails recherchés de leurs descriptions font trop voir que leur enthousiasme est simulé.
Le seul de ces poè'tes qui ait donné à l'ode son caractère antique , c'est le célèbre Gleim , dans ses chants de guerre prussiens. On l'a appelé avec raison le Tyrtée de son pays ; on l'a comparé aux Bardes des Germains et aux Scaldes des anciens Danois.
L'ode française a de la pompe , du coloris, de l'harmonie ; mais elle est peu rapide , et encore moins passionnée : c'est que jamais nos poè'tes lyriques n'ont été animés d'un véritable enthousiasme. Quel moment, que la mort de Henri IV, si Malherbe avait eu l'âme de Sully, et si , frappé comme il devait l'être de ce monstrueux parricide, il avait fait éclater sa douleur, ou plutôt celle de la patrie qui voyait massacrer son père dans ses bras ! Malherbe , Racan , Rousseau lui-même ont voulu être élégans, nombreux, fleuris ; ils n'ont presque jamais parlé à l'âme ; leurs odes sont froidement belles , et on les lit comme ils les ont faites, c'est-à-dire , sans être ému.
Marmoist£L. Elémens de Littérature, t. III (i).
(i) Voyez l'article entier dans l'auteur.
Existence de iDieu.
Les cieux instruisent la terre A révérer leur Auteur :
Tout ce que leur globe enserre Célèbre un Dieu créateur.
Quel plus sublime cantique Que ce concert magnifique De tous les célestes corps !
Quelle grandeur infinie !
Quelle divine harmonie ♦
Résulte de leurs accords !
De sa puissance immortelle Tout parle, tout nous instruit.
Le jour au jour la révèle, La nuit l'annonce à la nuit.
Ce grand et superbe ouvrage N'est point pour l'homme un langage Obscur et mystérieux.
Son admirable structure Est la voix de la nature Qui se fait entendre aux yeux.
Dans une éclatante voûte 11 a placé de ses mains Ce soleil qui , dans sa route, Eclaire tous les humains.
Environné de lumière, Cet astre ouvre sa carrière Comme un époux glorieux, Qui, dès l'aube matinale, De sa couche nuptiale Sort brillant et radieux.
L'univers, à sa présence, Semble sortir du néant.
11 prend sa course , il s'avance Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde Embrasse le tour du monde Dans le cercle qu'il décrit; Et, par sa chaleur puissante, La nature languissante Se ranime et se nourrit.
O que tes œuvres sont belles, Grand Dieu ! quels sont tes bienfaits ! Que ceux qui te sont fidèles Sous ton joug trouvent d'attraits!
Ta crainte Inspire la joie; Elle assure notre voie.
Elle nous rend trlomphans ; Elle éclaire la jeunesse.
Et fait briller la sagesse Dans les plus faibles enfans (i).
J. B. Rousseau. Ode 11^ liv. ^^
MODÈLE d'exercice.
Lien des gens regardent les psaumes de Rousseau commie ce qu'il a produit de plus parfait ; c'est au moins ce qu'il paraît avoir le plus travaillé ; mais son talent est plus élevé dans ses odes, et plus varié dans ses cantates. l^a diction de ses psaumes est en général élégante et pure, et souvent très-poétique. Il s'y occupe d'autant plus du choix des mots , qu'il a moins à faire pour celui des idées.
(i) Voyez plus haut Morale religieuse , ou Pltilosophie pratique ,
i t Jus Leçons Ldlines modernes.
Ses strophes, de quelque mesure qu'elles soient, sont toujours nombreuses, et il connaît parfaitement l'espèce de cadence qui leur convient. C'est peut-être de tous nos poètes celui qui a le plus travaillé pour l'oreille , et c'est la preuve qu'il avait une aptitude naturelle pour le genre de poésie que l'oreille juge avec d'autant plus de sévérité qu'elle en attend plus de plaisir, et que la diversité du mètre fournit plus de ressources et plus d'effets. Quoique les pensées soient partout un mérite essentiel, elles le sont dans une ode moins que partout ailleurs, parce que l'harmonie peut plus aisément en tenir lieu. Des penseurs trop sévères , et, entre autres , Montesquieu , ont cru que c'était une raison de mépriser la poésie lyrique. Mais il ne faut mépriser rien de ce qui fait plaisir en allant à son but, et le poè"te lyrique qui chante n'est pas obligé de penser autant que le philosophe qui raisonne. Rousseau possède au plus haut degré cet heureux don de l'harmonie, l'un de ceux qui caractérisent particulièrement le poëte. On en peut juger par les rhythmes différens qu'il a employés dans ses psaumes, et toujours avec le même bonheur.
Seigneur, dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer ?
Qui pourra, grand Dieu, pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable.
Où tes Saints inclinés, d'un œil respectueux, Contemplent de ton front l'éclat majestueux !
Ces deux alexandrins, où l'oreille se repose après quatre petits vers, ont une sorte de dignité conforme au sujet.
La strophe de dix vers à trois pieds et demi , l'une des plus heureuses mesures qui soient du domaine de l'ode, a deux repos où elle s'arrête successivement , et peut , dans son circuit, embrasser toutes sortes de tableaux, comme elle peut s'allier à tous les tons.
Dans une é<'latantc voûte, etc.
45o MORCEAUX LYRIQUES.
n- A cette comparaison, le Psalmiste en ajoute une auy'e qui n'est pas moins bien rendue par le poëte français, et n'offre pas une peinture moins complète.
L'univers, à sa présence, etc.
Quelquefois il paraphiase longuement et faiblementce qui est beaucoup plus beau dans la simplicité de l'original.
Les cieux instruisent la terre, etc.
Comme le reste du psaume est fort supérieur, on le cite souvent aux jeunes gens, et j'ai vu ce même commencement rapporté avec les plus grands éloges dans vingt ouvrages faits pour l'éducation de la jeunesse. Il serait utile, au contraire, do leur faire apercevoir la différence de cette première strophe aux autres. Les deux premiers vers sont beaux, quoiqu'ils ne vaillent pas, à mon gré, la simplicité si noble de l'original (i) : Les deux racontent la gloire de CEternel^ et le Firmament annonce l'oui>rage de ses mains. Mais tous les vers suivans sont remplis de fautes. Enserre est un mot dur et désagréable , déjà vieilli du temps de Rousseau. Le globe des cieux est une expression très-fausse. Résulte de leurs accords termine la strophe par un vers aussi sourd que prosaïque. Jamais le mot résulte n'a dû entrer que dans le raisonnement. Mais ce qu'il y a de plus vicieux , c'est la redondance de tous ces mots presque synonymes : sublime cantique^ concert magnifique, divine harmonie , grandeur infinie : c'est un amas de i;hevilles indignes d'un bon poëte.
On pardonne de légères négligences , de petites imperfections , même dans un morceau de peu d'étendue , où d'ailleurs les beautés prédominent ; mais un terme
(i) Cœli enarrant gtoriam Dei , et. opéra manuum ejus annuntiat Firmament iim.
MORCEAUX LYRIQUES. i^bx
absolument impropre , un vers absolument mauvais , ne saurait s'excuser dans une ode qui n'en a que trente ou quarante.
La Harpe. Cours de Littérature^ t. VI.
L'Inspiration, ou l'Enthousiasme lyrique.
MODÈLE d'exercice.
Le Comte du Luc , l'un des protecteurs de Rousseau, plénipotentiaire à la paix de Bade, et ambassadeur en Suisse , avait bien servi la France dans ses négociations. Il était d'une mauvaise santé. Le poëte veut lui témoigner sa reconnaissance, le louer des services qu'il a rendus à l'Etat, et lui souhaiter une santé meilleure et une longue vie. Ce fonds est bien peu de chose : voici ce qu'il en fait. Il commence par nous peindre l'état violent où il est quand le démon de la poésie veut s'emparer de lui. Il se compare à Protée , quand il veut échapper aux mortels qui le combattent; au prêtre de Delphes, quand il est rempli du dieu qui va lui dicter ses oracles : il nous apprend tout ce que doit coûter de travaux et de veilles cette laborieuse inspiration. Ce début serait fort étrange, et ce ton serait d'une hauteur déplacée, si le poëte allait tout de suite à son but , qui est la santé du Comte du Luc. Il n'y aurait plus aucune proportion entre ce qu'il aurait annoncé et ce qu'il ferait : il ressemblerait à ces imitateurs maladroits qui depuis ont tant abusé de ces formules rebattues d'un enthousiasme factice qu'il est si aisé d'emprunter, et qui deviennent si ridicules quand on ne les soutient pas. Mais ici Rousseau est encore bien loin du Comte du Luc, et le chemin qu'il va faire justifiera la pompe et la véhémence de son exorde.
Des veilles, des travaux, un faible creur s'étonne.
Apprenons toutefois que le fils de Latone ,
Dont nous suivons la cour.
Ne nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme, Et ces ailes de feu qui ravissent une âme
Au céleste séjour.
C'est par-là qu'autrefois d'un Prophète fidèle L'esprit s'affranchissant de sa chaîne immortelle.
Par un puissant effort , S'élançait dans les airs comme un aigle intrépide , Et jusque chez les Dieux allait d'un vol rapide
Interroger le sort.
C'est par-là qu'un mortel , forçant les rives sombres , Au supcvbe tyran qui règne sur les Ombres
Fit respecter sa voix.
Heureux si, trop épris d'une beauté rendue. Par un excès d'amour il ne l'eût pas perdue
Une seconde fois!
Telle était de Phébus la verta souveraine, Tandis qu'il fréquentait les bords de IHippocrène
Et les sacrés vallons, ' Mais ce n'est plus le temps , depuis que l'Avarice , Le Mensonge flatteur, l'Orgueil et le Caprice,
Sont nos seuls Apollons.
Ah! si ce Dieu sublime, échauffant mon génie. Ressuscitait pour moi de l'antique harmonie
Les magiques accords j Si je pouvais du Ciel franchir les vastes routes. Ou percer par mes chants les infernales voûtes
De l'empire des morts !
Je n'irais point j des Dieux profanant la retraite. Dérober aux Destins, téméraire interprète.
Leurs augustes secrets; Je n'irais point chercher une amante ravie , ÏNi, la lyre à la main , redemander ^a vie
Au gendre de Cérès.
Knflammé d'une ardeur jilus noble et moins stérile. J'irais, j irais pour vous, ô mon iliiisfrc as^ile.
O mon fidèle espoir.
Implorer aux Enfers ces trois fières Déesses Que jamais jusqu'ici nos vœux et nos promesses
N'ont su l'art d'émouvoir.
Nous savons donc enfin où il en voulait venir. Nous concevons qu'il ne lui fallait rien moins que celte espèce d'obsession dont il a paru tourmenté par le dieu des vers, puisqu'il s'agit de tenter ce qui n'avait réussi qu'au seul Orphée, de fléchir les Parques et d'attendrir les Enfers. Il va faire pour l'amitié ce qu'Orphée avait fait pour l'amour, et sa prière est si touchante, le chant de ses vers est si mélodieux, qu'il paraît être véritablement ce même Orphée qu'il veut imiter.
Puissantes Déités qui peuplez cette rive , Préparez, leur dirais-je, une oreille attentive
Au bruit de mes concerts.
Puissent-ils amollir vos superbes courages En faveur d'un Héros digne des premiers âges
Du naissant univers !
Non , jamais , sous les yeux de l'auguste Cybélc, La terre ne vit naître un plus parfait modèle
Entre les Dieux mortels ; Et jamais la vertu n'a, dans un siècle avare. D'un plus riche parfum ni d'un encens plus rare ,
Vu fumer ses autels.
C'est lui, c'est le pouvoir de cet heureux ;^cnic Qui soutient la vertu contre la tyrannie
D'un astre injurieux.
L'aimable vérité, fugitive, importune.
N'a trouvé qu'en lui seul sa gloire, sa fortune.
Sa patrie et ses Dieux.
Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages, Prenez tous les fuseaux qui pour les plus longs âges
Tournent entre vos mains.
C'est à vous que du Styx les Dieux inexorables Ont confié les jours, hclas! trop peu durables
Des fragiles humains?
Si ces Dieux, dont un jour tout doit être la proie, Se montrent trop jaloux de la fatale soie
Que vous leur redevez.
Ne délibérez plus, tranchez mes destinées. Et renouez leur fil à celui tles années
Que vous lui réservez.
Ainsi, daigne le Ciel, toujours pur et tranquille, Verser sur tous les jours que votre main nous file
Un regard amoureux I Et puissent les mortels, amis de l'innocence. Mériter tous les soins que votre vigilance
Daigne prendre pour eux !
C'est ainsi qu'au-delà de la fatale barque.
Mes chants adouciraient de l'orgueilleuse Parque
L'impitoyable loi :
Lachésis apprendrait à devenir sen.çible, Et le double ciseau de sa sœur inflexible
Tomberait devant moi.
Il tomberait, sans doute , si l'oreille des divinités infernales était sensible an charme des beaux vers. C'est là qu'est bien placé l'orgueil poétique , devenu aujourd'hui un lieu commun postiche parmi nos rimeurs, qui ne sentent pas combien il est ridicule quand on ne sait pas le rendre intéressant : il l'est ici, parce que le poëte, encore tout bouillant de l'inspiration, tout plein du sentiment qui lui a dicté son éloquente prière, ne croil pas qu'on puisse lui résister , et nous fait partager cette confiance si noble et si naturelle. Quelle foule de beautés dans ce morceau ! Pas une expression qui ne soit riche , pas un détail qui ne rappelle ce langage des Dieux que devait parler le rival d'Orphée. Un homme vertueux est ici le plus parfait modèle que la terre ait vu naître entre les Dieux mortels. Le protecteur de l'équité est ici celui qui la soutient contre la tyrannie d'un astre injurieux. La durée de notre vie est la fatale soie que les Parques redoiveni aux Dieux du Styx : partout , la poésie de l'ode.
Il continue , et fait souvenir le Comte du Luc que les
Dieux, en lui prodiguant leurs dons, ne l'ont pas exemple de la loi commune, qui mêla pour nous les maux avec les biens, et cette idée est rendue avec la même élégance.
C'en était trop , hélas ! et leur tendresse avare , Vous refusant un bien dont la douceur répare
Tous les maux amassés.
Prit sur votre santé , par un décret funeste , Le salaire des dons qu'à votre âme céleste
Elle avait dispensés.
11 rappelle tout co que son héros a fait de mémorable , et quand il a tout dit, il se sert de l'artifice permis en poésie; il suppose qu'il n'est pas en état de remplir un si grand sujet. Il demande quel est l'artiste qui l'osera, quel sera l'Apelle de ce portrait. Pour lui, las de sa course, il revient à lui-même , et termine son ode aussi heureusement qu'il l'a commencée.
Que ne puis-je franchir cette noble barrière ! Mais, peu propre aux efforts d'une longue carrière ,
Je vais jusqu'où je puis ; Et, semblable à l'abeille en nos jardins éclose. De différentes fleurs j'assemble et je compose
Le miel que je produis.
Sans cesse en divers lieux errant à l'aventure, Des spectacles nouveaux que m'offre la nature
Mes yeux sont égayés ; Et, tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies. Je promène toujours mes douces rêveries
Loin des chemins frayés.
Celui qui, se livrant à des routes vulgaires. Ne détourne jamais des routes populaires
Ses pas infructueux , Marche plus sûrement dans une humble campagne Que ceux qui, plus hardis, percent de la montagne
Les sentiers tortueux.
Toutefois, c'est ainsi que nos maîtres célèbres Ont dérobé leurs noms aux épaisses ténèbres
De leur antiquité ; Et ce n'est qu'en suivant leur périlleux exemple Que nous pouvons , comme eux, arriver jusqu'au temple
De l'Immortalité.
Notre poésie lyrique a pu traiter de plus grands sujets et offrir de plus grandes idées. Les idées ne sont pas ce qui brille le plus dans Rousseau ; mais, pour l'ensemble et le style , je ne connais rien dans notre langue de supérieur à cette ode. On peut y apercevoir quelques taches , mais légères et en bien petit nombre. Le seul vers qu'il eût fallu, je crois, retrancher de ce chef-d'œuvre, est celui-ci :
Et je verrais enfin de mes froides alarmes Fondre tous les glaçons.
Cette métaphore est de mauvais goût.
La Harpe. Cours de Littérature»
Hymne au Soleil.
Roi du monde et du jour, guerrier aux cheveux d'or,
Quelle main, te couvrant d'une armure enflammée,
Abandonna l'espace à ton rapide essor.
Et traça dans l'azur ta route accoutumée ?
Nul astre à tes côtés ne lève un front rival ;
Les filles de la nuit à ton éclat pâlissent ;
La lune devant toi fuit d'un pas inégal.
Et ses rayons douteux dans les flots s'engloutissent.
Sous les coups réunis de l'âge et des Autans
Tombe du haut sapin la tête cchevclée,
Le mont même, le mont, assailli par le Temps ,
Du poids de ces débris écrase la vallée ;
Mais les siècles jaloux épargnent ta beauté :
Un printemps éternel embellit ta jeunesse,
Tu t'empares des cieux en monarque indompté,
Et les vœux de l'amour t'accompagnent sans cesse. Quand la tempête éclate et rugit dans les aii's , Quand les vents font rouler au milieu des éclairs Le char retentissant qui porte le tonnerre , Tu parais, tu souris, et consoles la terre. Hélas ! depuis long-temps tes rayons glorieux Ne viennent plus frapper ma débile paupière ! Je ne te verrai plus ; soit que, dans ta carrière , Tu verses sur la plaine un océan de feux , Soit que, vers l'occident, le cortège des ombres Accompagne tes pas, ou que les vagues sombres T'enferment dans le sein d'une humide prison ! Mais, peut-être , ô soleil, tu n'as qu'une saison , Peut-être , succombant sous le fardeau des âges, Un jour tu subiras notre commun destin ; Tu seras insensible à la voix du matin , Et lu t'endormiras au milieu des nuages.
Baour-Lormian. Poésie d'Ossian,
Même sujet.
Dieu, que révère Delphe et qu'invoquent les Mages, Le Nil, rindus, la Perse, adorent tes images. Les astres pour leur Roi proclament le Soleil. C'est toi que l'univers salue à son réveil ; Quand ton char éclipsé nous laisse encor dans l'ombre , 11 revient éclairer des peuplades sans nombre. Le vaste azur des cieux brille de ta clarté. La teri-e à tes regards doit sa fécondité. Des chantres de la Grèce et de la Méonie Tes rayons ci'éateurs allument le génie : Oui, c'est en t'invoquant, c'est devant tes autels Que la lyre prélude aux concerts immortels. Tout vit par toi; tes feux, bienfaiteurs de l'Asie, Du fils de Sémélé colorent l'ambroisie.
Du peuple ailé des airs nuancent les couleurs,
L'or flottant des moissons, le calice des fleurs ;
Et des buissons touffus, d'une plaine enflammée
Font exhaler l'encens et la myrrhe enbaumée.
Le saphir, l'émeraude et l'éclat des trésors
Que l'heureuse Arabie entasse sur ces bords ,
Semblent de tes rayons l'éblouissante imat^e.
O Dieu! reçois nos vœux, accepte notre hommage,
Préserve nos foyers des ravages du fer;
Que la sainte équité puisse encor triompher ,
Donne à l'humanité des vertus plus chéries ,
Et de l'aveugle Mars enchaîne les furies !
DoRiON. Palmyre conquise^ ch. I''.
Même sujet.
Dieu, que les airs sont doux! que la lumière est pure! Tu règnes en vainqueur sur toute la nature, O soleil! et des cieux, où ton char est porté. Tu lui verses la vie et la fécondité ! Le jour où, séparant la nuit de la lumière, L'Eternel te lança dans ta vaste carrière. L'univers tout entier te reconnut pour Roi ; Et l'homme, en t'adorant, s'inclina devant toi. Dès ce jour , poursuivant ta carrière enflammée. Tu décris sans repos ta route accoutumée ; L'éclat de tes rayons ne s'est point affaibli, Et sous la main des temps ton front n'a point pâli! Quand la voix du matin vient réveiller l'aurore, L'Indien prosterné te bénit et t'adore ! Et moi, quand le Midi de ses feux bienfaisans Ranime par degrés mes membres languissans , Il me semble qu'un Dieu, da is tes rayons de flamme , En échauffant mon sein, pénètre dans mon âme ! Et je sens de ses fers mon esprit détaché. Comme si du Très-Haut le bras m'avait touché! Mais ton sublime auteur défend-il de le croire?
MORCEAUX LYRIQUES. /.Sg
N'es-tu point, ô soleil, un rayon de sa gloire? Quand tu vas mesurant l'immensité des cieux, O soleil! n'es-tu point un regard de ses yeux?
De La Martine. Méditations Poétiques.
Punition de Babylone.
Comment est disparu ce maître impitoyable? Et comment du tribut dont nous fûmes chargés
Sommes-nous soulagés?
Le Seigneur a brisé ce sceptre redoutable Dont le poids accablait les humains languissans , Ce sceptre qui frappait d'une plaie incurable
Les peuples gémissans.
Nos cris sont apaisés, la terre est en silence, Le Seigneur a dompté ta barbare insolence ,
Cruel et superbe tyran ;
Les cèdres même du Liban
Se réjouissent de ta perte.
« Il est mort , disent-ils ; et , depuis qu'il n'esl plus, Jamais de nos débris la montagne couverte Ne nous a vus tomber par le fer abattus, » Ton aspect imprévu fit trembler les lieux sombres. Tout l'Enfer se troubla : les plus superbes ombres
Coururent pour te voir.
Les Rois des nations , descendant de leur trône ,
T'allèrent recevoir.
Toi-même, dirent-ils, ô Roi de Babylone, Toi-même comme nous te voilà donc percé !
Sur la poussière renversé ,
Des vers tu deviens la pâture ,
Et ton lit est la fange impure.
Comment es-tu tombé des cieus. ,
Astre brillant , fils de l'Aurore ?
Puissant Roi , Prince audacieux ,
46o MORCEAUX LYPxlQUES.
La terre aujourd'hui te dévore :
Comment es-tu tombé des cieux ,
Astre brillant , fils de l'Aurore ?
Dans ton cœur tu disais : à Dieu même pareil , J'établirai mon trône au-dessus du soleil , Et près de l'aquilon , sur la montagne sainte ,
J'irai m'asseoir sans crainte.
A mes pieds trembleront les mortels éperdus :
Tu le disais , et tu n'es plus.
Les passans , qui verront ton cadavre paraître , Diront , en se baissant pour te mieux reconnaître : Est-ce là le mortel qui troubla l'univers , Par qui tant de captifs soupiraient dans les fers , Qui perdit tant d'Etats , détruisit tant de villes?
Sous qui les champs les plus fertiles
Devenaient d'arides déserts ?
Tous les Rois de la terre ont de la sépulture
Obtenu le dernier honneur ;
Privé loi seul de ce bonheur, En tous lieux rejeté , l'horreur de la nature , Homicide d'un peuple à tes soins confié , De ce peuple aujourd'hui tu te vois oublié! Qu'on prépare à la mort ces enfans misérables y La race des méchans ne subsistera pas.
Courez tous à ses fils annoncer le trépas : Qu'ils périssent ! L'auteur de leurs jours déplorables
Les a couverts de son iniquité.
Frappez ; faites sortir de leurs veines coupables Le reste impur du sang dont ils ont hérité.
Racine le fils.
Prophétie de Joad.
Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi: Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moii'
C'est lui-même. Il m'échauffe; il parle; mes yeux s'ouvrent, Et les siècles obscurs devant moi se découvrent. Lévites , de vos sons prêtez-moi les accords, Et de ces mouvemens secondez les transports. Cieux, écoutez ma voix; terre, prête l'oreille: Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille. Pécheurs, disparaissez, le Seigneur se réveille. Comment en un plomb vil (i) l'or pur s'est-il changé ? Quel est dans le lieu saint ce pontife (2) égorgé ? Pleure , Jérusalem; pleure, cité perfide, Des prophètes divins malheureuse homicide ; De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ; Ton encens , à ses yeux , est un encens souillé.
Où menez-vous (3) ces enfans et ces femmes? Le Seigneur a détruit la Reine des cités. Ses prêtres sont captifs , ses Rois sont rejelés ; Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. Temple, renverse-toi ! cèdres, jetez des ilammes!
Jérusalem, objet de ma douleur.
Quelle main, en un jour, t'a ravi tous tes channes? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes, Pour pleurer ton malheur.^
Quelle Jérusalem nouvelle Sort du fond du désert brillante de clartés , Et porte sur le front une marque immortelle ?
Peuples de la terre, chantez !
Jérusalem (4) renaît plus charmante et plus belle.
D'où lui viennent de tous côtés Ces enfans (5) qu'en son sein elle n'a point portësi* Lève, Jérusalem, lève ta tête ahière;
(i) Joas.
(tj) Zacharie.
(3) Captivité de Babylone.
(4) L'Église.
(5) Les Gentils.
Regarde tous ces Rois de ta gloire étonnés ! Les Rois des nations , devant toi prosternés ,
De tes pieds baisent la poussière.
Les peuples à l'envi marchent à ta lumière. Heureux qui , pour Sion , d'une sainte ferveur Sentira son âme embrasée !
Cieux, répandez votre rosée, Et que la terre enfante son Sauveur.
Racine. Aihaîie.
Oavid pleure la mort de Satil et de Jonathas,
Considère tes disgrâces, Peuple abandonné des Cieux; La mort a souillé tes traces Du sang le plus précieux.
Elle a frappé tes collines, Tes champs sont pleins de ruines, L'appui du trône est tombé.
Ces chefs long-temps invincibles.
Ces chefs si forts , si sensibles, Comment ont-ils succombé?
Légions Israélites, Dissimulez vos douleurs j Aux cruels Ascaloniles =
N'annoncez pas nos malheurs.
O Juda, que ta tristesse Se dérobe à l'allégresse Des femmes des Philistins j Et n'augmentons pas la joie Où ce peuple impur se noie Dans les jeux et les festins.
De sang montagne arrosée, Séjour de trouble et d'effroi ,
Gilboé, que la rosée Ne tombe jamais sur toi; Que dans tes flancs Peau tarisse , Que tout germe s'y flétrisse , Que tout fruit sèche en sa fleur; Monument triste et durable De l'outrage irréparable Qu'a souffert l'oint du Seigneur.
La Mort attachait ses ailes Aux flèches de Jonathas ; Saiil, des Rois infidèles Exterminait les soldats.
Fils aimable, père illustre, Que vous répandiez de lustre Sur nos jours les moins brillans !
Que d'exploits sous de tels guides I Les aigles sont moins rapides, Et les lions moins vaillans.
Toujours unis , la mort même Ne les a point séparés.
Objets de ma crainte extrême , Filles d'Israè'l, pleurez :
Pleurez des maîtres si justes , Qui, dans nos fêtes augustes , Versaient leurs dons sur vos pas.
Et dont les mains triomphantes De parures éclatantes Ornaient vos jeunes appas.
Vous adoriez leur Empire , C'en est fait, ils ont vécu ; Dieu loin de nous se retire, Et l'idolâtre a vaincu.
Quels nouveaux guerriers s'avancent
Quels vils ennemis s*élancent Des vallons de Jesraël?
Par des armes méprisées, Comment ont été brisées Les colonnes d'Israël t
Héros du peuple fidèle , Prince tendre et généreux, Tu meurs : ô douleur mortelle Pour ton ami malheureux !
O Jonathas , ô mon frère , Je t'aimais comme une mère Aime son unique enfant !
Avec toi notre courage Disparaît comme un nuage Qu'emporte un souffle de vent (i).
Le Franc de Pompignan.
Moïse sauvé des eaux.
« Mes sœurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour! * M Venez: le moissonneur repose en son séjour;
« La rive est solitaire encore; « Memphis élève à peine un murmure confus ; « Et nos chastes plaisirs , sous ces bosquets touffus,
« N'ont d'autre témoin que l'Aurore.
« Au palais de mon père on voit briller les arts j
« Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
« Qu un bassin d'or ou de porphyre 3 « Ces chants aériens sont nies concerts chéris ; « Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris
« Le souffle embaumé du zéphyre!
(1) Voyez les Leçons Latines modernes , in(?me sujet.
« Venez : l'onde est si calme et le ciel est si pur! « Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur
et De vos ceintures transparentes; « Détachez ma couronne et ces voiles jaloux; «I Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous,
a Au sein des vagues murmurantes.
« Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du malin , « Que vois-je ? — Regardez à l'horizon lointain...
« Ne craignez rien , filles timides !
« C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers, « Le tronc d'un vieux palmier qui , du fond des déserts,
« Vient visiter les Pyramides.
« Que dis-je! si j'en crois mes regards indécis, « C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis
« Que pousse une brise légère.
« Mais non : c'est un esquif où, dans un doux repos, « J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots,
« Comme on dort au sein de sa mère !
« Il sommeille ; et, de loin, à voir son lit flottant, K On croirait voir voguer, sur le fleuve inconstant,
« Le nid d'une blanche colombe.
« Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent; « L'eau le balance , il dort, et le gouffre mouvant
« Semble le bercer dans sa tombe !
« 11 s'éveille : accourez , ô vierges de Memphis ! « Il crie.... Ah ! quelle mère a pu livrer son fils
« Au caprice des flots mobiles;* « 11 tend les bras ; les eaux grondent de toute part. « Hélas ! contre la mort il n'a d'autre rempart « Qu'un berceau de roseaux fragiles.
K Sauvons-le... — C'est peut-être un enfant d'israëi. K Mon père It^s proscrit : mon père est bien cruel 2. — 28. 3o
« De proscrire ainsi rinnocence !
« Faible enfant ! ses malheurs ont ému mon amour, « Je veux être sa mère : il me devra le jour,
« S'il ne me doit pas la naissance. »
Ainsi parlait Iphis , l'espoir d'un Roi puissant, Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent
Suivait sa course vagabonde ; Et ces jeunes beautés qu'elle effaçait encor, Quand la Fille des Rois quittait ses voiles d'or,
Croyaient voir la Fille de l'Onde.
Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit. Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit
La guide en sa marche craintive ; Elle a saisi l'esquif! fière de ce doux poids, L'orgueil sur son beau front, pour la première fols.
Se mêle à la pudeur naïve.
Bientôt divisant l'onde et brisant les roseaux, Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux
Sur le bord de l'arène humide :
Et ses sœurs tour à tour , au front du nouveau-né , Offrant leur doux sourire à son œil étonné.
Déposaient un baiser timide !
Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel. Suivais des yeux ton fils sur qui veillait le ciel ;
Viens ici comme une étrangère ; ISe crains rien : en pressant Moïse entre tes bras. Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas ,
Car Iphis n'est pas encor mère!
Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant, La vierge au Roi farouche amenait l'humble enfant,
Baigné des larmes maternelles, On enteiKÎait en chœur, dans les cieux étoiles,
Des anges , devant Dieu , de leurs ailes voilés , Chanter les lyres éternelles.
« Ne gémis plus , Jacob , sur la terre d'exil ;
« Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil :
« Le Jourdain va t' ouvrir ses rives.
« Le jour enfin approche où vers les champs promis « Gessen verra s'enfuir , malgré leurs ennemis ,
«c Les tribus si long-temps captives.
« Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots, - « C'est l'élu du Sina, c'est le Roi des Fléaux,
« Qu'une vierge sauve de l'onde.
« Mortels, vous dont Torgueil méconnaît l'Eternel, « Fléchissez : un berceau va sauver Israël ,
« Un berceau doit sauver le monde ! »
Victor Hugo.
La Fille de Jephté.
La nuit même à l'instant où dans les cœurs mortels Le sommeil a versé l'oubli des maux cruels, Seule veille et s'afflige une vierge éplorée^ Seule, au fond du désert, triste, pâle, égarée, De sa voix gémissante à l'écho des forêts Elle conte en ces mots sa peine et ses regrets :
« La jeune vigne en paix boit les feux de l'aurore ; Le palmier verdoyant ne craint point de périr 5 La fleur même vivra plus d'un matin encore , Et moi , je vais mourir!
« Mes compagnes un jour, au nom sacré de mère. En secret tressaillant d'orgueil et de plaisir, Verront sourire un fils aussi beau que son père , Et moi, je vais mourir!
« Aux auteurs de leurs jours prodiguant leur tendresse, Sous le fardeau des ans s'ils viennent à fle'chir, Elles seront l'appui de leur faible vieillesse , Et moi, je vais mourir !
« Toi qui des cieux entends une vierge plaintive, Vois les pleurs de mon père , et daigne les tarir , Donne-lui tous les jours dont ta rigueur me prive, Et je saurai mourir. »