CANTATE
Bacchus.
C'lst loi, divin Bacchus, dont je chante la gloire; Nymphes, faites silence, écoutez mes concerts.
Qu'un autre apprenne à l'univers Du fier vainqueur d'Hector la glorieuse histoire;
Qu'il ressuscite dans ses vers Dos enfans de Pélops l'odieuse mémoire : Puissant Dieu des raisins, digne objet de mes vœux,
C'est à toi seul que je me Hvre ; De pampre, de festons couronnant mes cheveux,
En tous lieux je prétends te suivre;
C'est pour toi seul que je veux vivre Parmi les festins et les jeux!
Des dons les plus rares Tu combles les cieux; C'est toi qui prépares Le nectar des Dieux.
La céleste troupe, Dans ce jus vanté, Boit à pleine coupe L'immortalité.
Tu prêtes tes armes Au Dieu des combats ; Vénus sans tes charmes Perdrait ses appas.
Du fier Polyphème Tu domptes les sens^ Et Phébus lui-même Te doit ses accens.
Mais quels transports involontaires Saisissent tout à coup mon esprit agité ? Sur quel vallon sacré, dans quels, bois solitaires
Suis- je en ce moment transporté.»* Bacchus à mes regards dévoile ses mystères. Un mouvement confus de joie et de terreur
M'échaufiFe d'une sainte audace j
Et les Ménades en fureur N'ont rien vu de pareil dans les antres de Thrace.
Descendez, mère d'Amour; Venez embellir la fête Du Dieu qui fit la conquête Des climats où naît le jour.
Descendez, mère d'Amour; Mars trop long-temps vous arrête.
MORCEAUX LirHIQUES. 479
Déjà le jeune Sylvain, Ivre d'amour et de vin, Poursuit Doris dans la plaine ; Et les Nymphes des forêts D'un jus pétillant et frais Arrosent le vieux Silène.
Descendez, mère d'Amour, Venez embellir la fête Du Dieu qui fit la conquête Des climats où naît le jour.
Descendez, mère d'Amour j Mars trop long-temps vous arrête.
Profanes, fuyez de ces lieux!
Je cède aux mouvemens que ce grand jour m'inspire. Fidèles sectateurs du plus charmant des Dieux, Ordonnez le festin, apportez-moi ma lyre, Célébrons entre nous un jour si glorieux. Mais, parmi les transports d'un aimable délire, Eloignons loin d'ici ces bruits séditieux
Qu'une aveugle vapeur attire.
Laissons aux Scythes inhumains Mêler dans leurs banquets le meurtre et le carnage;
Les dards du Centaure sauvage Ne doivent pas souiller nos innocentes mains.
Bannissons l'affreuse Bellone De l'innocence des repas :
Les Satyres, Bacchus et Faune Détestent l'horreur des combats.
Malheur aux mortels sanguinaires Qui, par de tragiques forfaits, Ensanglantent les doux mystères D'un Dieu qui préside à la paix !
48o MORCEAUX LYRIQUES.
Bannissons l'affreuse Bellone De l'innocence des repas :
Les Satyres, Bacchus et Faune Détestent l'horreur des combats.
Veut-on que je fasse la guerre?
Suivez-moi, mes amis, accourez, combattez. Emplissons cette coupe j entourons-nous de lierre. Bacchantes, prêtez-moi vos thyrses redoutés. Que d'athlètes soumis ! que de rivaux par terre! O fils de Jupiter, nous ressentons enfin
Ton assistance souveraine.
Je ne vois que buveurs étendus sur l'arène
Qui nagent dans les flots de vin.
Triomphe! victoire!
Honneur à Bacchus!
Publions sa gloire.
Triomphe ! victoire !
Buvons aux vaincus.
Bruyante trompette.
Secondez nos voix, Sonnez leur défaite j Bruyante trompette.
Chantez nos exploits.
Triomphe ! victoire !
Honneur à Bacchus!
Publions sa gloire.
Triomphe ! victoire !
Buvons aux vaincus (i).
J. B. Rousseau.
(i; Voyez Tahlticiux; ot les Levons Latines anciennes ei modernes,
A Philomèle.
Pourquoi, plaintive Philomèle, Songer encore à vos malheurs, Quand, pour apaiser vos douleurs, Tout cherche à vous marquer son zèle?
L'univers , à votre retour, Semble renaître pour vous plaire.
Les Dryades à votre amour Prêtent leur ombre solitaire.
Loin de vous l'aquilon fougueux Souffle sa piquante froidure:
La terre reprend sa verdure; Le ciel brille des plus beaux feux.
Pour vous l'amante de Céphale Enrichit Flore de ses pleurs ; Le Zéphyr cueille sur les fleurs Les parfums que la terre exhale.
Pour entendre vos doux accens Les oiseaux cessent leur ramage , Et le chasseur le plus sauvage Respecte vos jours innocens.
Cependant votre âme attendrie Par un douloureux souvenir.
Des malheurs d'une sœur chérie Semble toujours s'entretenir.
Hélas ! que mes tristes pensées M'offrent des maux bien plus cuisans Vous pleurez des peines passées, Je pleurr (les onnuls prcscns !
' Et, quand la nature attentive
Cherche à caUner vos déplaisirs , 11 faut même que je me prive De la douceur de mes soupirs.
Lç MÊME.
Fontenay.
Désert, aimable solitude, Séjour du calme et de la paix, Asile où n'entrèrent jamais Le tumulte et l'inquiétude ,
Quoi î j'aurai tant de fois chanté Aux tendres accords de ma lyre Tout ce qu'on souffre sous l'empire De l'amour et de la beauté ;
Et plein de la reconnaissance De tous les biens que tu m'as faits, Je laisserai dans le silence Tes agrémens et tes bienfaits!
C'est toi qui me rends à moi-même Tu calmes mon cœur agité.
Et de ma seule oisiveté Tu me fais un bonheur extrême.
Parmi ces bois et ces hameaux, C'est là que je commence à \'iyre , Et j'empêcherai de m'y suivre Le souvenir de tous mes maux.
Emplois, grandeurs tant désirées, J'ai connu vos illusions ; Jp vis loin des préventions Quo forgent vos chaînes dorées.
La Ceur ne peut plus m'ëblouir; Libre de son joug lo plus rude , J'ignore ici la servitude De louer qui je dois haïr.
Fils des Dieux, qui de flatteries Repaissez votre vanité, Apprenez que la vérité Ne s'entend que dans nos prairies.
Grotte d'où sort ce clair ruisseau, De mousse et de fleurs tapissée, N'entretiens jamais ma pensée Que du murmure de ton eau.
Ah ! quelle riante peinture !
Chaque jour se pare â mes yeux Des trésors dont la main des Dieux Se plaît d'enrichir la nature!
Quel plaisir de voir les troupeaux, Quand le midi brûle l'herbette, Rangés autour de la houlette , Chercher l'ombre sous ces ormeaux !
Puis sur le soir , à nos musettes Ouïr répondre les coteaux, Et retentir tous nos hameaux De hautbois et de chansonnettes !
Mais, hélas! ces paisibles jours Coulent avec trop de vitesse ; Mon indolence et ma paresse N'en peuvent arrêter le cours.
Déjà la vieillesse s'avance , Et je verrai dans peu la mort Exécuter l'arrêt du sort Qui m'y livre sans espérance.
Fontenay, lieu délicieux Où je vis d'abord la lumière, Bientôt au bout de ma carrière, Chez toi je joindrai mes aïeux .
Muses, qui dans ce lieu champêtre Avec soin me fîtes nourrir ; Beaux arbres, qui m'avez vu naître, Bientôt vous me veri'ez mourir.
Cependant du frais de votre ombre 11 faut sagement profiler^ Sans regret prêt à vous quitter Pour le manoir terrible et sombre,
Où des arbres dont tout exprès, Pour un plus doux et long usage , Mes mains ornèrent ce bocage , Nul ne me suivra qu'un cyprès.
Chaulieu.
Aveuglement des Hommes.
Qu'aux accens de ma voix la terre se réveille : Rois, soyez attentifs j peuples, prêtez l'oreille. Que l'univers se taise , et m'écoute parler ! Mes chants vont seconder les accords de ma lyre : L'Esprit-Saint me pénètre; il m'échauffe, il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.
L'homme en sa propre force a mis sa confiance. Ivre de ses grandeurs et de son opulence, L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais, ô moment terrible, ô jour épou van labié , Où la mort saisira ce fortuné coupable , Tout chargé des liens de son inl(|ullé !
Que deviendront alors, répondez, gens du monde, Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson ? Sujets, amis, parens , tout deviendra stérile , Et, dans ce jour fatal , l'homme à l'homme inutile Ne paîra point à Dieu le prix de sa rançon.
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes ; Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes, Ignorer le tribut que l'on doit à la mort? Non , non : tout doit franchir ce terrible passagej Le riche et l'indigent , l'imprudent et le sage , Sujets à même loi, subissent même sort.
D'avides étrangers, transportés d'allégresse, Engloutissent déjà toute cette richesse , Ces terres, ces palais, de vos noms ennoblis. Et que vous reste-t-il en ces momens suprêmes i* Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmes Dans l'éternelle nuit serez ensevelis.
Les hommes éblouis de leurs honneurs frivoles, Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles , Ont de ces vérités perdu le souvenir:
Pareils aux animaux farouches et stupides. Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides, Et pour eux le présent paraît sans avenir.
Un précipice affreux devant eux se présente , Mais toujours leur raison, soumise et complaisante, Au-devartt de leurs yeux met un voile imposteur. Sous leurs pas cependant s'ouvrent les noirs abîmes, Où la cruelle mort, les prenant pour victimes , Frappe ces vils troupeaux dont elle est le pasteur.
Là s'anéantiront ces titres magnifiques, Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiques ,
Dont le juste autrefois sentit le poids falal: Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture; Et Dieu , de sa justice apaisant le murmure , Livrera ces méchans au pouvoir infernal.
Justes , ne craignez point le vain pouvoir des hommes ^ Quelque éleve's qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes : Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous. Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères , Il faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères; Et c'est le même Dieu qui nous jugera tous.
J. B. Rousseau.
La Mort de J. B. Rousseau.
Quand le premier chantre du monde Expira sur les bords glacés Où l'Iièbre effrayé dans son onde Reçut ses membres dispersés, Le Thrace, errant sur les montagnes, Remplit les bois et les campagnes Du cri perçant de ses douleurs; Les champs de l'air en retentirent , Et dans les antres qui gémirent Le lion répandit des pleurs.
La France a perdu son Orphée....
Muses , dans ce moment de deuil , Elevez le pompeux trophée Que vous demande son cercueil.
Laissez , par de nouveaux prodiges, D'éclatans et dignes vestiges D'un jour marqué par vos regrets.
Ainsi le tombeau de Virgile Est couvert du laurier fertile Qui par vos soins ne meurt jamais.
D 'une brillante et triste vie Rousseau quitte aujourd'hui les fers, Et, loin du ciel de sa patrie , La mort termine ses revers.
D'où ses maux prirent-ils leur source ? Quelles épines dans sa course Etouffaient les fleurs sous ses pas !
Quels ennuis, quelle vie errante !
Et quelle foule renaissante D'adversaires et de combats!
Jusques à quand, mortels farouches , Vivrons-nous de haine et d'aigreur?
Prêterons-nous toujours nos bouches Au langage de la fureur !
Implacable dans ma colère, Je m'applaudis de la misère De mon ennemi terrassé ; Il se relève, je succombe , Et moi-même à ses pieds je tombe , Frappé du trait que j'ai lancé.
Du sein des ombres éternelles , S'élevant au trône des Dieux , L'Envie offusque de ses ailes Tout éclat qui frappe ses yeux.
Quel ministre, quel capitaine, Quel Monarque vaincra sa haine , Et les injustices du sort ?
Le temps à peine les consomme; Et, quoi que fasse le grand homme , Il n'est grand homme qu'à sa mort.
Le Nil a vu, sur ses rivages.
Les noirs habitans des déserts Insulter, par leurs cris sauvages , L'astre éclatant de l'univers.
Cris impuissans , fureurs bizarres !
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs , Le Dieu, poursuivant sa carrière , Versait des torrens de lumière Sur ses obscurs blaspbe'mateurs.
Le Franc de Pompignan.
MODÈLE d'exercice.
Il faut excepter de ces productions avortées une pièce qui mérite une mention particulière, et qui, en se réunissant aux meilleures des Poésies sacrées de l'auteur, lui compose un assez grand nombre de beaux morceaux pour lui assurer la place du second de nos lyriques. Il reste encore loin du premier, je l'avoue, et il s'en faut qu'il égale généralement la richesse , l'harmonie , l'élégance soutenue de Rousseau ; mais n'est-ce rien d'être le premier après lui, dans un genre difficile, où nous avons vu tant d'essais infructueux et tant d'aspirans oubliés ? Cette ode, où il semble que le sujet ait porté l'auteur, a pour titre : La Mort de Rousseau. Il y a quelques strophes un peu faibles , mais les bonnes sont plus nombreuses, et deux sont de la plus grande beauté ; et, ce qui n'est pas malheureux dans une ode, la première est une de ces deux-là.
Quand le premier chantre du monde, etc.
Ce début est beau comme l'antique, beau comme Horace et Pindare. Rien n'est plus heureux que de commencer ici par la mort d'Orphée, et ce tableau était le seul où le lion répandant des pleurs^ qui est d'un si grand effet , pût se trouver naturellement placé ; et quelle marche, et quel nombre dans toute la strophe! L'autre
est encore au-dessus ; elle est même depuis long-temps fameuse parmi les amateurs : c'est le plus magnifique emblème du Génie éclairant les hommes, tandis qu'il en est persécuté.
Le Nil a vu sur ses rivages, etc.
Je ne connais point de plus grande idée rendue par une plus grande image , ni de vers d'une harmonie plus imposante : il n'y a pas dans Rousseau même une strophe que je préférasse à celle-là. En voici d'autres qui ne la déparent point.
La France a perdu son Orphée, etc.
Tous ces mouvemens sont lyriques, tous ces vers sont nombreux, et cette fin est digne du commencement. En un mot cette ode , et celle de Racine le fils , sur V Harmonie , qui passera bientôt sous nos yeux , sont sans contredit (et je comprends, pour cette fois, les vivans avec les morts sans exception) les deux plus belles qu'on ait faites depuis Rousseau.
La Harpe. Cours de Littérature^ t. XIIL
Derniers momens d'un Jeune Poëte.
J'ai révélé mon cœur au Dieu de l'innocence ; Il a vu mes pleurs pénitens , Il guérit mes remords , il m'arme de constance : Les malheureux sont ses enfans.
Mes ennemis riant ont dit dans leur colère : Qu'il meure, et sa gloire avec lui j
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père : Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage j
Tout trompe la simplicité:
Celui que tu nourris court vendre ton image,
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
Un vrai remords né des douleurs 5 Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l'incorruptible avenir 5 Eux même épureront , par leur long artifice,
Ton honneur qu'ils pensent ternir.
Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil; Vous qui , pour protéger le repos de ma cendre ,
Veillerez près de mon cercueil !
Au banquet de la vie, infortuné convive.
J'apparus un jour, et je meurs :
Je meurs , et sur ma ton^e , où lentement j'arrive ,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois!
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature.
Salut pour la dernière fois !
Ah! puissent voir long-temps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux!
Qu'ils meurent pleinsde jours , que leur mort soit pleuréc,
Qu'un ami leur ferme les yeux !
Gilbert.
La Jeune Captive.
L'ÉPI naissant mûrit, de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été,
Boit les doux présens de l'Aurore, Et moi , comme lui belle, et jeune comme lui , Quoique 1 heure présente ait été trouble, ennui, Je ne veux point mourir encore.
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi, je pleure et j'espère ; au noir souffle du nord ,
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers , il en est de si doux ! Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?
L'illusion féconde habite dans mon sein ; D'une prison sur moi les murs pèsent en vain;
J'ai les ailes de l'espérance.
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel , Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir ! Tranquille je m'endors , Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je lie suis qu'au printemps, Je veux voir la moisson ; fit, comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige, et l'honneur du jardin , Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.
O Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi ,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts,
Les Muses des concerts ;
Je ne veux pas mourir encore.
Ainsi, triste et captif, ma lyre, toutefois, S'éveillait; écoutant ces plaintes, cette voix.
Ces vœux d'une jeune captive, Et secouant le joug de mes jours languissans, Aux douces lois des vers je pliais les accens De sa bouche aimable^ et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle :
La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle.
André Chénier.
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Que dans tous vos discours la passion ^mue Aille chercber le cccur, l'crhaiiffe et le remue. Hoiisxv. Alt poét., rh. lil.
Eloquence poétique.
PRECEPTES DU GENRE
C'est en poésie que Vélotjuence esl une enchanleresse , et ''enchantement qu'elle opère , c'est l'illusion et l'intérêt^ Ailleurs elle ne cherche à plaire, à émouvoir, que pour persuader^ ici, le plus souvent, elle ne persuade qu'afin de plaire et d'émouvoir. A cela près, ses moyens sont les mêmes et du côté de l'illusion , et du côté de l'intérêt. La poésie n'est que Véloquence dans toute sa force et avec tous ses charmes. Voyez, dans V Iliade^ la harangue de Priam î.ux pieds d'Achille 5 dans Y Enéide^ celle de Sinon ; dans Ovide, celle d'Ajax et d'Ulysse 3 dans Milton , celle de Satan ; dans Corneille , les scènes d'Auguste et de Cinna ; dans Racine , les discours de Burrhus et de Narcisse au jeune Néron ; dans la Henriade ^ la harangue de Potier aux Etats, etc. C'est tour à tour le langage de Démoslhène, de
Cicëron, deMassIlIon, de Bossuet, à quelques hardiesses près, que la poésie autorise, et que Vélocfuence elle-même se permet quelquefois.
L'éloquence du poëte est Véloquence exquise de l'orateur appliquée à des sujets intéressans, féconds, sublimes; et les divers genres à^ éloquence que les rhéteurs ont distingués, le délibératif, le démonstratif, le judiciaire, sont du ressort de l'art poétique comme de l'art oratoire^ mais les poètes ont soin de choisir de grandes causes à discuter, de grands intérêts à débattre. Auguste doit-il abdiquer ou garder l'empire du monde ? Ptolémée doit-il accorder ou refuser un asile à Pompée ^ et , s'il le reçoit, doit-il le défendre , doit-il le livrer à César vif ou mort ? Voilà de quoi il s'agit dans les délibérations de Corneille. Il n'est point de spectateur dont l'âme ne reste comme suspendue , tandis que de tels intérêts sont balancés et discutés avec chaleur. Ce qui rend encore plus théâtrales ces sortes de délibérations , c'est lorsque la cause publique se joint à l'intérêt capital d'un personnage intéressant, dont le sort dépend de ce qu'on va résoudre ; car il faut bien se souvenir que l'intérêt individuel d'homme à homme est le seul qui nous touche viverpent. Les termes collectifs de peuple, d'armée, de république, ne nous présentent que des idées vagues; Rome, Carthage, la Grèce , la Phrjgie , ne nous intéressent que par l'entremise des personnages dont le destin dépend du leur.
Quelquefois aussi celui qui parle ne veut que répandre et soulager son coeur. Par exemple, lorsqu'Andromaque fait à Céphise le tableau du massacre de Troie, ou qu'elle lui retrace les adieux d'Hector, son dessein n'est pas de l'instruire, de la persuader, de l'émouvoir: elle n'attend, ne veut rien d'elle. C'est un cœur déchiré qui gémit , et qui , trop plein de sa douleur , ne demande qu'à l'épancher. Rien de plus naturel, rien de plus favorable au développement des passions.
Plus la passion tient de la faiblesse, plus il lui est nécessaire de se répandre au dehors : l'amour a plus de confidens
que la haine et que l'ambition ^ celles-ci supposent dans l'âme une force qui lui sert à les renfermer. Achille , indigné contre Agamemnon, se retire seul sur le rivage de la mer; s'il avait aimé Briséis , il aurait eu besoin de Patrocle,
On a reproché à notre scène tragique d'avoir trop de discours et trop peu d'action : ce reproche bien entendu peut être juste. Nos poètes se sont engagés quelquefois dans des analyses de sentimens aussi froides que superflues ; mais si le cœur ne s'épanche que parce qu'il est trop plein de sa passion, et lorsque la violence de ses mouvemens ne lui permet pas de les retenir, l'effusion n'en sera jamais ni froide ni languissante. La passion porte avec elle, dans ses mouvemens tumultueux, de quoi varier ceux du style; et si le poëte est bien pénétré de ses situations, s'il se laisse guider par la nature, au lieu de vouloir la conduire à son gré, il placera ces mouvemens où la nature les sollicite; et, laissant couler le sentiment à pleine source , il en saura prévenir à propos l'épuisement et la langueur.
La douleur est de toutes les passions la plus éloquente^ ou plutôt c'est elle qui rend éloquentes toutes les autres passions , et qui attendrit et rend pathétique toute espèce de caractère : douce et tendre, sombre et terrible, plaintive et déchirante, furieuse et atroce, elle prend toutes les couleurs. Du haut de la tribune et du haut de la chaire, elle remue tout un peuple : du théâtre , où elle domine , elle trouble tous les esprits, elle transperce tous les coeurs. Celui qui sait la mettre en scène et faire entendre ses accens, n'a pas besoin d'autre langage. Ce n'est pourtant pas ce que j'appelle Véloquence de la douleur. Cette éloquence pure et sublime est celle que Sophocle, Euripide, "Virgile, Ovide, Kacine et Voltaire , ont possédée à un si haut point. Je nomme Ovide , parce qu'il est souvent aussi naturel et aussi pénétrant que tous ces grands poètes. Voyez dans ses Métamorphuses (fable de Polyxène ) avec quelles gradations ces trois grands caractères de douleur sont exprimés.
Polyxène,au moment (T être immolée aux mânes d'' Achille:
Utque Neoptolemum stautein ,femwique tenentem , Utque suo vidit figentem lumiiia viiliu; Utere j amdudiim generoso sanguine, dixit ; Nulla mora est, etc. (i)
Tel est le langage de la douleur noble et tranquille, d'autant plus touchante qu'elle est plus douce; et c'est le caractère que Cicéron lui donne dans la bouche de Milon.
Hécube , en se précipitant sur le corps sanglant de sa fille :
Nota, tuœ (quid enim superesl ?) dolor ultime matris, Nata , jaces , etc. (2)
Il semble impossible de réunir dans la douleur plus de traits déchirans j et cette image du malheur le plus accablant n'est rien encore en comparaison de ce qui va suivre.
Hécube , après avoir reconnu le corps de son fils Polydore percé de coups et flottant sur les eaux :
Troades exclamant : Obmutuit illa dolore ;
Et paritev vocem lacrymasque introrsiis oùortas ,
Dévorât ipse dolor , etc. (3)
L'antiquité n'a rien, à mon avis, de plus éloquent que ces trois scènes de douleur; et j'ai cru devoir les donner pour modèles à^ éloquence poétique.
Marmontel. Elémens de Littérature ., t. II (4).
(i) Voyez Ovide, Iffétamorphoses , liv. XIII ; ou les Leçons Latines anciennes.
(2) Id. ibid.
(3) Voyez Ovide, Mètamoiphoscs , liv.JXIII.
(4) Voyez Tarticle enlicr dans l'auteur.
L'Auteur dramatique durant. la picinièro lepré^entalion de sa pièce.
Je ne me connais plus, aux transports qui m'agitent; En tous lieux , sans dessein , mes pas se précipitent. Le noir pressentiment , le repentir , l'effroi , Les présages fâcheux, volent autour de moi. Je ne suis plus le même enfin depuis deux heures. Ma pièce auparavant me semblait des meilleures : Maintenant je n'j vois que d'horribles défauts , Du faible , du clinquant , de l'obscur et du faux. De là , plus d'une image annonçant l'infamie ! La critique éveillée , une loge endormie , Le reste , de fatigue et d'ennui harassé ; Le souffleur étourdi , l'acteur embarrassé , Le théâtre distrait, le parterre en balance, Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence ; Mille autres visions, qui toutes dans mon cœur Font naître également le trouble et la terreur.
( Regardant à sa montre. ) Voici l'heure fatale où. l'arrêt se prononce ! Je sèche ; je me meurs. Quel métier ! J'y renonce. Quelque flatteur que soit l'honneur que je poursuis, Est-ce un équivalent à l'angoisse où je suis? Il n'est force , courage , ardeur , qui n'y succombe. Car enfin, c'en est fait; je péris, si je tombe.
Où. me cacher, où fuir, et par où désarmer L'honnête oncle qui vient pour me faire enfermer? Quelle égide opposer aux traits de la satire ? Comment paraître aux yeux de celle à qui j'aspire ? De quel front, à quel titre , oserais-je m'offrir, Moi, misérable auteur, qu'on viendrait de flétrir?
Ç^ Après quelques momens de silence et d'agitation.^ Mais mon incertitude est mon plus grand supplice.
4i)8 DISCOURS
Je supporterai tout , pourvu qu'elle finisse.
Chaque instant qui s'écoule, empoisonnant son cours,
Abrëge , au moins d'un an, le nombre de mes jours.
PiRON. La Métromanie^ act. V, se. I".
Imprécations de Camille.
Rome , l'unique objet de mon ressentiment! Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant 1 Rome qui t'a vu naître , et que ton cœur adore l Rome enfin que je hais, parce qu'elle t'honore ! Puissent tous ses voisins , ensemble conjurés , Saper ses fondemens encor mal assurés 1
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie, Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie ; Que cent peuples, unis des bouts de l'univers, Passent, pour la détruire, et les monts et les mers; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles : Que le courroux du Ciel, allumé par mes vœux, Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux! Puissé-je de mes yeux j voir tomber la foudre , Yoir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause , et mourir de plaisir !
CouNEiLLE. Les Horacesj act. IV, se. V.
Imprécations d'Athalie.
....... Dieu des Juifs, tu l'emportes !
Oui, c'est Joas ; je cherche en vain à me tromper. Je reconnais l'endroit où je le fis frapper ; Je vois d'Ochosias et le port et le geste; Tout me retrace enfin un sang que je détestet
David , David triomphe ; Achab seul est détruit. Impitoyable Dieu , toi seul as tout conduit 1 C'est toi qui , me flattant d'une vengeance aisée, M'as vingt fois en un jour à moi-même opposée ; Tantôt pour un enfant excitant mes remords, Tantôt m'éblouissant de tes riches trésors , Que j'ai craint de livrer aux flammes , au pillage. Qu'il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage î Et que, pour signaler son Empire nouveau, On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau ! Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mère : Que dis-je , souhaiter? je me flatte , j'espère Qu'indocile à ton joug , fatigué de ta loi, Fidèle au sang d'Achab qu'il a reçu de moi, Conforme à son aïeul, à son père semblable, On verra de David l'héritier détestable Abolir tes honneurs, profaner ton autel, Et venger Athalie, Achab et Jézabel.
Racine. Athalie, act. V, se. VI,
Désespoir de Didon, et ses Imprécations contre Enée.
. , Ah! barbare! ah! perfide!
Le voilà ce héros dont le Ciel est le guide , Ce guerrier magnanime, et ce mortel pieux Qui sauva de la flamme et son père et ses Dieux ! Le parjure abusait de ma faiblesse extrême ; Et la gloire n'est point à trahir ce qu'on aime. Du sang dont il naquit j'ai du me défier, Et de Laomédon connaître l'héritier.
Cruel , tu t'applaudis de ce triomphe insigne ; De tes lâches aïeux, va, tu n'es que trop digne. Mais tu me fuis en vain, mon ombre te suivra. Tremble, ingrat, je mourrai, mais ma haine vivra. Tu vas fonder le trône on le Destin t'appelle ;
5oo DISCOURS
Et moi je te déclare une guerre immortelle.
Mon peuple héritera de ma haine pour toi :
Le tien doit hëriter de ton horreur pour moi.
Que ces peuples rivaux , sur la terre et sur l'onde ,
De leurs divisions épouvantent le monde !
Que pour mieux se détruire ils franchissent les mers ;
Qu'ils ne puissent ensemble habiter l'univers ;
Qu'une égale fureur sans cesse les dévore ,
Qu'après s'être assouvie elle renaisse encore;
Qu'ils violent entre eux et la foi des traités,
Et les droits les plus saints et les plus respectés !
Qu'excités par mes cris, les enfans de Carthage
Jurent dès le berceau de venger mon outrage;
Et puissent en mourant mes derniers successeurs
Sur tes derniers neveux être encor mes vengeurs (i)!
Le Franc de PompignAN. Didon, se. dernière.
Désespoir de Médée.
Oùsuis-je, malheureuse? où porté-je mes pas? Ou'ai-je vu? qu'ai-je ouï? je ne me connais pas. Furieuse, je cours, et doute si je veille. Quel bruit, quels chants d'hymen ont frappé mon oreille? Corinthe retentit de cris et de concerts , Ses autels sont parés , ses temples sont ouverts ; Tout à l'envi prépare une odieuse pompe, Tout vante ma rivale , et l'ingrat qui me trompe. Jason , honteusement me chasse de son lit ! Jason , il est donc vrai , jusque-là me trahit ! Il m'ôte tout espoir ! épouse infortunée ! Que dis-je , épouse? hélas ! pour nous plus d'hjménée! L'ingrat en rompt les noeuds.... Dieux justes. Dieux vengeurs, De la foi conjugale augustes protecteurs,
(i) Voyez yiv^ilc, Enéide, liv. IV; un \c Concinnes P<e:ir(e,
ET MORCEAUX ORATOIRES, Soi
Garans de ses sermens, témoins de ses parjures,
Punissez son forfait, et vengez nos injures !
Toi surtout, ô Soleil ! j'implore ton secours!
Toi qui donnas naissance à l'auteur de mes jours ;
Tu vois , du haut des cieux , l'affront qu'on me destine!
Et Corinthe jouit de ta clarté divine!
Retourne sur tes pas , et dans l'obscurité
Plonge tout l'univers privé de ta clarté ;
Ou plutôt donne-moi tes chevaux à conduire.
En poudre dans ces lieux je saurai tout réduire ;
Je tomberai sur l'isthme avec ton char brûlant;
J'abimerai Corinthe et son peuple insolent;
J'écraserai ses Rois, et ma fureur barbare
Unira les deux mers que Corinthe sépare....
Mais où vont mes transports ! est-ce donc dans les cieux Que j'espère trouver du secours et des Dieux ! Déités de Médée, affreuses Euménides, Venez laver ma honte et me servir de guides, Armons-nous, de notre art déployons la noirceur; Que toute pitié meure et s'éteigne en mon cœur. Que de sang altéré, que de meurtres avide, A risfhmc il fasse voir ce qu'a vu la Colchide. Que dis-je ! de bien loin surpassons ces forfaits ; De ma tendre jeunesse ils furent les essais. J'étais et faible et simple , et de plus innocente; L'amour seul animait ma main encor tremblante. La haine avec l'amour, le courroux, la douleur, M'embrasent à présent d'une juste fureur. Que n'enfantera point cette fureur barbare ? Le crime nous unit, il faut qu'il nous sépare (i).
LONGEPIERRE. Médée ^ acte II.
(i) Voyez sur ce morceau et le suivant, Ovide et Sénèque dans le Conciones Poeticee.
6oa DISCOURS
Médëe évoque les Furies et les Divinités infernales.
Ministres rigoureux de mon courroux fatal, '
Redoutables tyrans de l'Empîre infernal, Dieux, ô terribles Dieux du trépas et des ombres; Et vous, peuple cruel de ces royaumes sombres, Noirs enfans de la nuit. Mânes infortunés, Criminels sans relâche à souffrir condamnés, Barbare Tisiphone , implacable Mégère ; Nuit, Discorde, Fureur, Parques, Monstres, Cerbère, Reconnaissez ma voix , et servez mon courroux ! Dieux cruels! Dieux vengeurs! je vous évoque tous. Venez semer ici l'horreur et les alarmes ; •
Venez remplir ces lieux et de sang et de larmes. Rassemblez, déchainez tous vos tourmens divers; Et, s'il se peut , ici transportez les enfers.... On m'exauce : le ciel se couvre de ténèbres , L'air retentit au loin de hurleraens funèbres. Tout redouble en ces lieux le silence et 1 horreur ; Tout répand dans mon âme une affreuse terreur. Ce palais va tomber, la terre mugit, s'ouvre : Son sein vomit des feux , et l'enfer se découvre. Quel est ce criminel qui cherche à se cacher ? Je reconnais Sisyphe à ce fatal rocher. Témoin des maux cruels qu'on prépare à sa race , 11 se cache de honte, et pleure sa disgrâce ; Son désespoir commence à soulager le mien. Le crime de ta race est plus noir que le tien , Audacieux Sisyphe , et le Roi du Tartare Ne saurait vous trouver de peine assez barbare.
Mais quels fantômes vains sortent de toutes parts ? Que de spectres affreux s'offrent à mes regards? Quelle ombre vient à moi ? que vois-je? c'est mon père! Quel coup a pu sitôt lui ravir la lumière .''
KT MORCEAUX ORATOIRES. 5o3
Chère ombre, apprends-le-moi. Ma fuite et ma fureur,
Hélas ! t'ont fait sans cloute expirer de douleur :
Tends-moi les bras du moins... Mais quelle ombre sanglante
Se jette entre nous deux, terrible et menaçarite?
De blessures, de sang, couvert, défiguré,
Ce spectre furieux paraît tout déchiré.
C'est mon frère; oui, c'est lui, je le connais à peine.
x\h ! pardonne , chère ombre , à ma rage inhumaine ;
Pardonne , l'amour seul a causé ma fureur :
Il fut ton assassin, il sera ton vengeur.
Et saura t'immoler de si grandes victimes ,
Qu'il obtiendra de toi le pardon de ses crimes.
Le sang tout disparaît ; tout fuit devant mes jeux;
Tisiphone avec moi reste seule en ces lieux
Noire fille du Stjx , furie impitoyable,
Ah! cesse d'attiser mon courroux effroyable J
Calme de tes serpens les affreux siffleraens;
Tu ne peux ajouter à mes ressentimens;
Ne songe qu'à servir une fureur si grande :
Hécate le désire, et je te le commande.
Nuit, Styx, Hécate, Enfers, terribles Déités ;
J'ordonne. Obéissez, sourdes Divinités !
Le charme a réussi, poursuivons ma vengeance.
Le même. Ibid.
Fureur d'Hermione.
Je ne t'ai point aimé, cruel 1 Qu'ai-je donc fait? J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos Princes; Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces ; J'y suis encor, malgré tes infidélités.
Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés: Je leur ai commandé de cacher mon injure ; J'attendais en secret le retour d'un parjure; J'ai cru que tôt ou tard , à ton devoir rendu ,
5o4 DISCOURS
Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû.
Je t'aimais inconstant , qu'aurais-je fait fidèle ?
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
Vient si tranquillement m'annoncer le trépas,
Ingrat ! je doute encor si je ne t'aime pas.
Mais, Seigneur, s'il le faut, si le Ciel en colère
Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire,
Achevez votre hymen, j'y consens ; mais du moins
Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.
Pour la dernière fois je vous parle peut-être.
Différez-le d'un jour ; demain vous serez maître.
Vous ne répondez point ? Perfide , je le voi ,
Tu comptes les momens que tu perds avec moi ;
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
ISe souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne.
Tu lui parles du cœur , tu la cherches des yeux j
Je ne te retiens plus , sauvQ.-toi de ces lieux ;
Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée ,
Va profaner des Dieux la majesté sacrée ;
Ces Dieux, ces justes Dieux n'auront pas oublié
Que les mêmes sermens avec moi t'ont lié :
Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne ;
Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione.
Racine. Andromaque , acte IV, se. V.
MODELE D EXERCICE
Pyrrhus avoue tous ses torts, et lui confirme la résolution où il est d'épouser Andromaque. Hermione dissimule d'abord ses ressentimens. Elle se croirait humiliée de paraître trop sensible à celfe offense : c'est le dernier effort de Torgueil qui combat contre l'amour. Elle affecte même de rabaisser ce même Héros que tout à l'heure elle élevait jusqu'aux nues. Ses exploits ne sont plus que des cruautés : elle lui reproche la mort du vieux Priam. Pj'rrhus lui répond en
ET MORCEAUX ORATOIRES. 5o5
homme absolument détaché. Il s'applaudît de la voir si tranquille , et de se trouver beaucoup moins coupable qu'il ne le croyait. Il se plaît à croire que leur mariage n'était en effet qu'un arrangement de politique. Mais Hermione ne veut pas lui laisser cette excuse ; l'amour irrité ne se contient pas long-temps ; et quand Pyrrhus lui dit :
Rien ne vous engageait à m'aimcr , en effet,
elle éclate , et se montre tout entière.
Je ne t'ai point aimé , etc.
Les reproches amènent bientôt l'attendrissement et la prière j c'est la marche de la nature ) et comme le changement de ton est marqué !
Mais , Seigneur , etc.
Il y a dans cette demande plusieurs sentimens à la fois dont une âme agitée ne se rend pas compte, et qui l'occupent tous sans qu'elle y pense. Elle s'est attendrie , et ne veut pas que Pyrrhus, en épousant Andromaque, s'expose à la vengeance des Grecs. Elle ne demande qu'un jour : ce jour éloigne au moins le plus grand des malheurs, et l'éloigner, c'est peut-être le prévenir. L'espérance n'abandonne jamais l'amour. Mais Pyrrhus paraît insensible à cette prière. Elle ne veut qu'un jour, et il le refuse : il ne reste que le désespoir.
Vous ne répondez point ! . . . etc.
L'amour et la fureur réunis ensemble n'ont jamais eu un accent plus vrai ni plus effrayant. 11 serait infini de détailler fout ce qu'il y a dans ce morceau. L'analyse de cinq ou six rôles des pièces de Racine, faîte dans cet esprit, serait une histoire complète de l'amour : jamais on ne l'a ni mieux connu ni mieux peint. Quelle vérité dans ce vers :
Tu comptes les moiiicns que tu perds ave« moi !
5o6 DISCOURS
Comme cette observation est juste ! Rien n'échappe à la vue perçante d'une femme qui aime , même dans le trouble de la colère. Elle ne peut se cacher que ses reproches , dès qu'ils sont inutiles, ne font que la rendre importune, et que celui qui en est l'objet compare involontairement ces momens si tristes et si insupportables avec ceux qui l'attendent auprès d'une autre. Et cette expression, ta Troyenne! qu'il y a de haine et de dénigrement dans ce mot ! Ce ne sont, si l'on veut, que des nuances j mais c'est la réunion des circonstances, même légères, qui fonde l'illusion de l'ensemble : rien n'est petit dans la peinture des passions. Cette autre expression , tu lui parles du cœur, qu'elle est heureuse et neuve ! C'est encore la passion qui en trouve de pareilles. Sauoe-toi de ces lieux , pourrait ailleurs être familier : il est relevé par ce qu'il y a de cruel dans l'empressement de quitter Hermione. On ne finirait pas : je m'arrête; et parmi tant de beautés, cherchez un mot de trop, un mot à reprendre; il n'y en a point.
La Harpe. Cours de Littérature, t. IV.
Philoctète conjure Pyrrhus de l'arracher a l'affreux abandon où il est réduit dans l'île de Lemnos.
A.H ! par les Immortels de qui tu tiens le jour, Par tout ce qui jamais fut cher à ton amour. Par les mânes d'Achille et l'ombre de ta mère, Mon fils, je t'en conjure, écoute ma prière ; Ne me laisse pas seul en proie au désespoir, En proie à tous les maux que tes yeux peuvent voir ; Cher Pyrrhus, tire-moi des lieux où ma misère M'a long-temps séparé de la nature entière. C'est te charger , hélas ! d'un bien triste fardeau , Je ne l'ignore pas ; l'effort sera plus beau De m'avoir supporté : toi seul en étais digne ; Et de m 'abandonner la honte est trop insigne ;
Tu n'en es pas capable : il n'est que les grands cœurs Qui sentent la pitié que l'on doit aux malheurs, Qui sentent d'un bienfait le plaisir et la gloire. Il sera glorieux, si tu daignes m'en croire, D'avoir pu me sauver de ce fatal séjour.
Jusqu'aux vallons d'CËta le trajet est d'un jour ; Jètte-moi dans un coin du vaisseau qui te porte , A la poupe, à la proue, où tu voudras , n'importe, Je t'en conjure encore , et j'atteste les Dieux ; Le mortel suppliant est sacré devant eux. Je tombe à tes genoux, ô mon fils ! je les presse D'un effort douloureux qui coûte à ma faiblesse. Que j'obtienne de toi la fin de mes tourmens ; Accorde cette grâce à mes gémissemens.
Mène-moi dans l'Eubée , ou bien dans ta patrie ; Le chemin n'est pas long à la rive chérie Où j'ai reçu le jour , aux bords du Sperchius, Bords charmans, et pour moi depuis long-temps perdus! Mène-moi vers Psean : rends un fils à son père. Eh ! que je crains, ô Ciel ! que la Parque sévère De ses ans , loin de moi , n'ait terminé le cours ! J'ai fait plus d'une fois demander ses secours : Mais il est mort sans doute ; ou ceux de qui le zèle Lui devait de mon sort porter l'avis fidèle, A peine en leur pays, ont bien vite oublié Les sermens qu'avait faits leur trompeuse pitié.
Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir réside ; Sois mon libérateur , ô Pjrrhus ! sois mon guide; Considère le sort des fragiles humains : Et qui peut un moment compter sur les destins ? Tel repousse aujourd'hui la misère importune, Qui tombera demain dans la même infortune. Il est beau de prévoir ces retours dangereux. Et d'être bienfaisant alors qu'on est heureux.
La Harpe. Philoctète^ act. I", se. IV.
5o8 DISCOURS
Phocas entre He'raclius et Martian,
HÉLAS ! je ne puis voir qui des deux est mon fils ; Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis ! En ce piteux état quel conseil dois-je suivre ? J'ai craint un ennemi, mon bonheur mêle livre ; Je sais que de mes mains il ne peut se sauver. Je sais que je le vois, et ne le puis trouver ! La nature tremblante , incertaine , étonnée , D'un nuage confus couvre sa destinée :
L'assassin, sous cette ombre, échappe à ma rigueur, Et, présent à mes jeux, il se cache en mon cœur.
Martian à ce nom aucun ne veut répondre,
Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.
Trop d'un Héraclius en mes mains est remis ;
Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.
Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire ?
Si je n'ai plus de fils , puis-je encore être père ?
De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait?
Ne me dis rien du tout , ou parle tout-à-fait.
Qui que ce soit des deux que mon sang a fait naître,
Ou laisse-moi le perdre , ou fais-le-moi connaître.
O toi , qui que tu sois , enfant dénaturé , Et trop digne du sort que tu t'es procuré. Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice? O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice ! Tu recouvres deux fils pour mourir après toi , Et je n'en puis trouver pour régner après moi ! Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie , Puisque mon propre fils les préfère à sa vie !
Corneille. Héraclius , acte IV, se. IV.
Le Grand-Prêtre Joad au jeune Roi Joas, contre les dangers de la flatterie.
O MON fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse , et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarnrtes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur; De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse , Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux Rois; ^
Qu'un Roi n'a d'autre frein que sa volonté même ; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné. Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. Ainsi, de plége en piège, et d'abime en abîme. Corrompant de vos mœurs l'aimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité , Vous peindront la vertu sous une affreuse image ; Hélas ! ils ont des Rois égaré le plus sage! Promettez sur ce livre , et devant ces témoins , Que Dieu sera toujours le piemier de vos soins; Que, sévère aux méchans , et dos bons le refuge, Entre le pauvre et vous , vous prendrez Dieu pour juge ; Vous souvenant, mon fils, que, caché sous le lin, Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin. Raci]S£. Athaiie, acte IV, se, III.
5io DISCOURS
Louis IX, menace de la mort par le Soudan d'Egypte, donne a Philippe son fils ses dernières instructions.