Jl
i62 TABLEAUX.
Que lance dans les airs d'une haleine puissante
Le colosse animé, que cherche sa fureur,
A l'instant tout est prêt. Sans trouble, sans terreur,
Sur un esquif léger le nautonier s'élance ;
Le bras levé, l'oeil fixe, il approche en silence,
Mesure son effort, suit le monstre flottant,
Et d'un fer imprévu le frappe en l'évitant.
Soudain la mer bouillonne en sa masse ébranlée j Un sang épais se mêle à la vague troublée ; D'un long mugissement l'abîme retentit; Dans des gouffres sans fond le monstre s'engloutit; Mais sa fuite est cruelle, et sa fureur est vaine. Un fil, au sein des flots poursuivant la baleine , Au Batave attentif rend tous ses mouvemens : Par l'excès de sa force elle aigrit ses tourraens : Bien ne peut les calmer. Le fer infatigable, Image du remords qui poursuit le coupable , ■>
La perce, la déchire, et, trompant son effort. Enfonce dans ses flancs la douleur et la mort. Lasse enfin de lutter sous l'Océan qui gronde , De ces antres glacés sur Técurae de l'onde Elle remonte encore, et vient chercher le jour.
Le fil qui se replie annonce son retour j Aussitôt, dirigé par ce guide fidèle.
L'intrépide pêcheur arrête sa nacelle, Au lieu même où le monstre, épuisé, haletant. Lève sa tête énorme et respire un instant. Il paraît : mille coups irritent sa vengeance : Terrible, il se ranime, et de sa queue immense Bat l'onde qui bouillonne et bondit dans les airs. Sa rage , en soulevant le vaste sein des mers , Exhale en tourbillons le souffle qui lui reste. Malheur au nautonier, dans ce moment funeste, Si l'aviron léger n'emportait ses canots Loin de l'orage affreux qui tourmente les flots! Tout s'éloigne, tout fuit; la baleine expirante
TABLEAUX. i63
I^longe, revient, surnage ; et sa masse effrayante , Qui semble encor braver les ondes et les vents, D'un sang déjà glacé rougit les flots mouvans : Auprès de ses vaisseaux le Batave l'entraîne (i).
EsMÉNARD. Poème de la Navigation.
L'Ivresse du Pauvre.
AVEZ-VOUS quelquefois rencontré, vers le soir, Un brave campagnard regagnant son manoir, Après avoir à table employé sa journe'e ? Sa tête est vacillante, et sa jambe avinée; Il trébuche parfois, et toujours sans danger : Car un Dieu l'accompagne, et le doit protéger. Il s'avance incertain du chemin qu'il doit suivre, Guidé par la liqueur qui l'échauffé et l'enivre : La joie est dans ses yeux j son cœur est délivré Des ennuis dont la veille 11 était ulcéré. Après mille détours il retrouve son chaume^ 11 se croit devenu souverain d'un royaume, Ou plutôt l'univers, réclamant son appui. Dépend de son domaine et relève de lui. Il lègue à ses enfans des trésors, des provinces; Sa femme est une Reine, et ses fils sont des Princes; 11 triomphe au milieu de cet enchantement, Demande encore à boire, et s'endort en chantant.
Berchoux. La GasUvnomie.
L'Automue.
Le soleil, dont la violence Nous a fait languir si long-temps, Arme de feux moins éclatans
(j) Voyez les Leçons Latines modernes, t. H, Tableaux cl
Descriptions , môme sujet.
ifi4 TABLEAUX.
Les rayons que son char nous lance; Et, plus paisible dans son cours, Laisse la céleste Balance Arbitre des nuits et des jours.
L'aurore, désormais stérile Pour la divinité des fleurs, De l'heureux tribut de ses pleurs Enrichit un Dieu plus utile; Et sur tous les coteaux voisins On voit briller l'ambre fertile Dont elle dore nos raisins.
C'est dans cette saison si belle Que Bacchus prépare à nos yeux De son triomphe glorieux La pompe la plus solennelle. 11 vient de ses divines mains Sceller l'alliance éternelle Qu'il a faite avec les humains.
Autour de son char diaphane Les ris, voltigeant dans les airs, Des soins qui troublent l'univers Ecartent la foule profane.
Tel, sur des bords inhabités, Il vient de la triste Ariane Calmer les esprits agités.
Les Satyres, tout hors d'haleine, Conduisant les nymphes des bols, Au son du fifre et du hautbois.
Dansent par troupe dans la plaine, 'J'andis que les Sylvains lassés Portent l'immobile Silène Sur leurs ihyrses entrelacés (i).
IxOUSSEAU. Ode III y llv. III.
( i) Voyez en jirose, et les Leçons Latines modernes ^ t. li.
TABLEAUX. i65
Le Feuillage d'Automue, ou la Mélancolie.
Remarquez-les surtout lorsque la pâle Automne, Près de la voir flétrir, embellit sa couronne : Que de variété, que de pompe et d'éclat ! Le pourpre, l'orangé, l'opale, l'incarnat, De leurs riches couleurs e'talent l'abondance. He'las ! tout cet éclat marque leur décadence. Tel est le sort commun: bientôt les aquilons ,
Des dépouilles des bois vont joncher les vallons; De moment en moment la feuille sur la terre En tombant interrompt le rêveur solitaire. Mais ces ruines même ont pour moi des attraits. Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets , Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure. J'aime à mêler mon deuil au deuil de la nature. De ces bois desséchés , de ces rameaux flétris. Seul, errant, je me plais à fouler les débris. Ils sont passés les jours d'ivresse et de folie ; Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie j Viens, non le front chargé de nuages affreux Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux. Mais l'œil demi-voilé, mais telle qu'en automne A travers des vapeurs un jour plus doux rayonne j Viens le regard pensif, le front calme, et les yeux Tout prêts à s'humecter de pleurs délicieux,
Delille. Les Jardins , ch. IL
La Chute'des Feuilles.
De la dépouille de nos bois L'automne avait jonché la terre Le bocage était sans mystère.
Le rossignol était sans voix.
i66 TABLEAUX.
Triste et mourant, à son aurore, Un jeune malade, à pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher à ses premiers ans :
« Bois que j'aime! adieu.... je succombe , « Votre deuil me prédit mon sort; « Et dans chaque feuille qui tombe « Je vois un présage de mort. »
Fatal oracle d'Epldaure, Tu m'as dit : « Les feuilles des bois « A tes yeux jauniront encore, o Mais c'est pour la dernière fois, « L'e'ternel cyprès t'environne :
« Plus pâle que la pâle automne, « Tu t'inclines vers le tombeau.
« Ta jeunesse sera flétrie « Avant l'herbe de la prairie , If Avant les pampres du coteau. » Et je meurs !.... De leur froide haleine M'ont touché les sombres autans :
Et j'ai vu comme une ombre vaine S'évanouir mon beau printemps.
Tombe, tombe, feuille éphémère!
Voile aux yeux ce triste chemin; Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain.
Mais, vers la solitaire allée, Si mon amante échevelée Venait pleurer quand le jour fuit, Eveille par ton léger bruit Mon ombre un instant consolée !
Il dit, s'éloigne... et sans retour !... La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe....
Mais son amante ne vint pas
Visiter la pierre isolée :
Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.
MiLLEVOTE.
La Mélancolie.
O PENCHANT pbis flatteur , plus doux que la folie ! Bonheur des malheureux , tendre mélancolie, Trouverais- je pour toi d'assez douces couleurs? Que ton souris me plaît j et que j'aime tes pleurs! Que sous tes traits touchans ta douleur a de charmes! Dès que le désespoir peut retrouver des larmes, A la mélancolie il vient les confier, Pour adoucir sa peine , et non pour l'oublier. C'est elle qui, bien mieux que la joie importune, Au sortir des tourmens accueille l'infortune; Qui, d'un air triste et doux, vient sourire au malheur, Assoupit les chagrins, émousse la douleur. De la peine au bonheur délicate nuance , Ce n'est point le plaisir, ce n'est plus la souffrance : La joie est loin encore; le désespoir a fui; Mais, fille du malheur, elle a des traits de lui.
Quels sont les lieux, les temps, les images chéries, Où se plaisent le mieux ses douces rêveries ! Ah ? le cœur le devine : en son secret réduit Elle évite la foule, et redoute le bruit: Sauvage, et se cachant à la foule indiscrète, Le demi-jour suffit à sa douce retraite ) De loin, avec plaisir, elle écoute les vents j Le murmure des mers, la chute des torrens; La forêt, le désert , voilà les lieux qu'elle aime.
Son cœur plus recueiUi jouit mieux de lui-même;
La nature un peu triste est plus douce à son œil ,
i68 TABLEAUX.
Elle semble en secret compatir à son deuil.
Aussi l'astre du soir la voit souvent rêveuse ,
Kegarder tendrement sa lumière amoureuse.
Ce n'est point du printemps la brillante gaîté ,
Ce n'est point la richesse et l'éclat de l'été ,
Qui plaît à ses regards ; non , c'est la pâle Automne ,
D'une main languissante effeuillant sa couronne.
Que la foule, à grands frais, cherche un grossier bonheur; D'un mot, d'un nom, d'un rêve, elle nourrit son cœur Souvent , quand des cités les bruyantes orgies , Au son des inslrumens, aux clartés des bougies, Etincellent partout de l'or des vêtemens , Des éclairs de l'esprit, du feu des diamans, Pensive, et sur sa main laissant tomber sa tête, Un tendre souvenir est la plus douce fête. Viens donc, viens, charme heureux des arts et des amours; Je t'ai chanté deux fois , inspire-moi toujours (i).
Delille. L'Imagination^ ch. III.
Le Coin du Feu.
Le foyer , des plaisirs est la source féconde ; H fixe doucement notre humeur vagabonde , Au retour du printemps, de nos toits e'chappés, !Nous portons en tous lieux nos esprits dissipés; Le printemps nous disperse, et l'hiver nous rallie; Auprès de nos foyers, notre âme recueillie Goûte ce doux commerce, à tous les cœurs si cher ! Oui, l'instinct social est enfant de Thlver. En cercle un même attrait rassemble autour de l'âtre J^a vieillesse conteuse et l'enfance folâtre. Là courent à la ronde elles propos joyeux. Et la vieille romance, et les aimables jeux:
(i) Voyez plus Iws Définitions , môme sujet.
Là , se dédommageant de ses longues absences , Chacun vient retrouver ses vieilles connaissances. Là s'épanche le cœur : le plus pénible aveu , Long-temps captif ailleurs , s'échappe au coin du feu.
Comme aux jours fortunés des pénates antiques^ Le foyer est le dieu des vertus domestiques. Là reviennent s'unir les parens , les maris , Qui vivaient séparés sous les mêmes lambris. Là vient se renouer la douce causerie ; Chacun, en la contant, recommence sa vie : L'un redit ses combats , un autre son procès , Cet autre ses amours; d'autres, plus indiscrets, Comme moi d'un ami tentant la patience. De leurs vers nouveau-nés lui font la confidence ; Le foyer , du talent est aussi le berceau ; Là je vois s'essayer le crayon, le pinceau, Le luth harmonieux, l'industrieuse aiguille. Tantôt c'est un roman qu'on écoute en famille...
Vous dirai-je ces jeux dont les amusemens De la jeunesse oisive occupent les momens, Abrègent la soirée et prolongent la veille ? Mais la maternité, de l'œil et de l'oreille, Suit leurs joyeux ébats, tempère la gaîté, Et la sagesse impose à la témérité.
Ici, sous des genoux qui se courbent en voûte, Une pantoufle agile, en déguisant sa route , Va , vient, et quelquefois , par son bruit agaçant , Sur le parquet battu se trahit en passant. Ailleurs , par deux rivaux la raquette empaumée , Attend, reçoit, renvoie une balle emplumée, Qui toujours arrivant, el repartant toujours , Par le même chemin recommence son cours. Des tablettes ailleurs étalent à la vue Des beaux-esprits du temps l'innombrable cohue; Et des journaux malins font passer les auteurs Des bravos du parterre au rire des lecteurs.
Enfin , au coin du feu , nos aimables convives Vont achever du soir les heures fugitives. Autour d'eux sont placés des damiers, des cornets ; L'un se plaint d'un échec, et l'autre d'un sonnez. Tour à tour on querelle, on bénit la fortune: Enfin contre Thiver tous font cause commune. Suis-je seul , je me plais encore au coin du feu. De nourrir mon brasier mes mains se font un jeu ; J'agace mes tisons; mon adroit artifice Reconstruit démon feu l'élégant édifice:
J'éloigne, je rapproche, et du hêtre brûlant Je corrige le feu trop rapide ou trop lent. Chaque fois que j'ai pris mes pincettes fidèles, Partent en pétillant des milliers d'étincelles ; J'aime à voir s'envoler leurs légers bataillons ; Que m'importent du Nord les fougueux tourbillons? La neige , les frimas qu'un froid piquant resserre , En vain sifflent dans l'air, en vain battent la terre j Quel plaisir, entouré d'un double paravent. D'écouter la tempête et d'insulter au vent! Qu'il est doux , à l'abri du toit qui me protège , De voir à gros flocons s'amonceler la neige! Leur vue à mon foyer prête un nouvel appas : L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas. Mon cœur devient-il triste , et ma tête pesante , Hé bien , pour ranimer ma gaîté languissante, La fève de Moka, la feuille de Canton , Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon. Dans l'airain échauffé déjà l'onde frissonne; Bientôt le thé doré jaunit l'eau qui bouillonne, Ou des grains du Levant je goûte le parfum. Point d'ennuyeux causeur , de témoin importun j Lui seul, de ma maison exacte sentinelle. Mon chien , ami constant et compagnon fidèle , Prend à mes pieds sa part de la douce chaleur.
Et toi , charme divin de l'esprit et du cœur.
Imagination ! de tes vagues chimères Fais passer devant moi les figures légères. A tes songes brillans que j'aime à me livrer ! Dans ce brasier ardent qui va le dévorer , Par toi , ce chêne en feu nourrit ma rêverie ; Quelles mains l'ont planté ? quel sol fut sa patrie P Sur les monts escarpés bravait-il l'aquilon? Bordait-il le ruisseau ? parait-il le vallon ? Peut-être il embellit la colline que j'aime , Peut-être sous son ombre ai-je rêvé moi-même. Tout à coup je l'anime j à son front verdoyant Je rends de ses rameaux le panache ondoyant, Ses guirlandes de fleurs, ses touffes de feuillage, Et les tendres secrets que voila son ombrage. Tantôt environné d'auteurs q.ue je chéris, Je prends, quitte et reprends mes livres favoris; A leur feu tout à coup ma verve se rallume. Soudain sur le papier je laisse errer ma plume , Et goûte , retiré dans mon heureux réduit , L'étude, le repos , le silence et la nuit. Tantôt prenant en main l'écran géographique , D'Amérique en Asie , et d'Europe en Afrique, Avec Cook et Forster, dans cet espace étroit. Je cours plus d'une mef, franchis plus d'un détroit, Chemine sur la terre , et navigue sur l'onde , Et fais, dans mon fauteuil, le voyage du monde.
Le même. Les Trois Règnes^ ch. I".
Soyez riche et pompeux dans vos deseriptiom; C'est là qu'il faut des vers étaler l'élégance. BoiLiAv. Art poit.^ ch. II>
Description poétique.
PRÉCEPTES DU GENRE
Les descriptions du poëte sont plus animées ; et , comme il est plus libre dans sa composition, c'est surlout à lui de choisir l'objet , le point de vue , le moment favorable, les traits les plus intéressans, et les contrastes qui peuvent rendre son objet plus sensible encore.
Le choix de l'objet doit se régler sur l'intention du poëte. Le tableau doit-il être gracieux ou sombre, pathétique ou riant.^ Cela dépend de la place qu'il lui destine, et de l'effet qu'il en attend.
Le point de vue est relatif de l'objet au spectateur: l'aspect de l'un, la situation de l'autre, concourent à rendre la description plus ou moins intéressante ; mais ce qu'il est important de remarquer, c'est que, toutes les fois qu'elle a des auditeurs en scène, le lecteur se met à leur place ; et c'est de là qu'il voit le tableau. Lorsque Cinna répèle à Emilie ce qu'il a dit aux conjurés pour les animer à la perte d'Auguste, nous nous mettons, pour l'écouter, à la place d'Emilie; au lieu que, s'il vient à décrire les horreurs des proscriptions:
DESCRIPTIONS. lyS
Je les peins dans le meurtre à Venyi triomphans , Rome entière noyée, etc.
ce n'est plus à la place d'Emilie que nous sommes, c'est à la place des conjurés.
Le point de vue direct de l'objet à nous , est plus ou moins favorable à la poésie , comme h la peinture , selon qu'il répond plus ou moins à l'effet qu'elle veut produire. Un poëte fait-il l'éloge d'un guerrier? il le voit comme Hermione voit Pyrrhus, intrépide, et paiiout suii>i de la victoire.
Il oublie que son héros est un homme , et que ce sont des hommes qu'il fait égorger. Sa valeur, son activité , son audace, le don de prévoir, de disposer, de maîtriser seul les événemens, l'influence d'une grande âme sur des milliers d'âmes vulgaires, qu'elle remplit de son ardeur, voilà ce qui le frappe.
Mais veut-il lui reprocher ses triomphes? tout change de face , et l'on voit :
Des murs que la flamme ravage,
Un vainqueur fumant de carnage, etc.
RODSSEAC.
Ainsi cette Hermione, qui, dans Pyrrhus, admirait un héros intrépide, un vainqueur plein de charmes, n'y voit bientôt qu'un meurtrier impitoyable , et même lâche dans sa fiireur :
Du vieux père d'Hector la valeur abattue, Aux pieds de sa famille, etc.
L'imitation de la nature peut variera l'infini dans les détails; et c'est une étude assez curieuse que celle des tableaux divers qu'un même sujet a produits, imité par des mains savantes. Que l'on compare les assauts, les batailles, les combats singuliers, décrits par les plus grands poètes aticlens et modernes ; avec combien d'intelligence
et de génie chacun d'eux a varié ce fonds commun , par des circonstances tirées des lieux , des temps , et des personnes !
Les contrastes ont le double avantage de varier et d'animer la description. Non seulement deux tableaux opposés de ton et de couleur se font valoir l'un l'autre , mais dans le même tableau , ce mélange d'ombre et de lumière détache les objets et les relève avec plus d'éclat.
Un exemple de l'effet des contrastes , après lequel il ne faut rien citer, c'est celui des enfans de Médée, caressant leur mère qui va les égorger, et souriant au poignard levé sur leur sein : c'est le sublime dans le terrible.
Mais il faut observer dans le contraste des images, que le mélange en soit harmonieux. Il en est de ces gradations comme de celles du son, de la lumière et des couleurs : rien n'est terminé, tout se communique, tout participe de ce qui l'approche. Un accord n'est si doux à l'oreille, l'arc-en-ciel n'est si doux à la vue, que parce que les sons et les couleurs s'allient par un doux mélange.
La poésie a donc ses accords ainsi que la musique , et ses reflets ainsi que la peinture. Tout ce qui tranche est dur et sec. Lorsque le gracieux ou l'enjoué contraste avec le grave ou le pathétique, le gracieux ne doit pas être aussi fleuri, ni l'enjoué aussi plaisant, que s'il était seul et comme en liberté. La douleur permet tout au plus de sourire. Que Virgile compare un jeune guerrier expirant à une fleur qui vient de tomber sous le tranchant de la charrue , il ne dit de la fleur que ce qui est analogue à la pitié que le jeune homme inspire ; languescil motiens. Dans les descripUons des grands poètes , on peut voir qu'en opposant des images riantes à des tableaux douloureux , ils n'ont pris des unes que les traits qui s'accordent avec les autres , c'est-à-dire ce qui s'en retrace
DESCRIPTIONS. lyS
naturellement à l'esprit d'un homme qui souffre les maux opposés aux siens.
De même, dans un tableau où domine la joie, les choses les plus tristes en doivent prendre une teinte légère. C'est ainsi que les poètes lyriques, dans leurs chansons voluptueuses, parlent gaiement des peines de l'amour, des revers de la fortune, des approches de la mort.
ha description est à Tépopée ce que la décoration et la pantomime sont à la tragédie. Le plan idéal que le poëte se fera lui-même du théâtre de l'action , sera le modèle de sa description ; et s'il a bien vu le tableau de l'action en la décrivant , en la lisant on la verra de même.
Il en est des personnages comme du lieu de la scène : toutes les fois que leurs vêtemens, leur attitude, leurs gestes , leur expression , soit dans les traits du visage , soit dans les accens de la voix , intéressent l'action que le poëte veut peindre, il doit nous les rendre présens. Lorsque Vénus se montre aux yeux d'Enée , "Virgile nous la fait voir comme si elle était sur la scène. H fait voir de même Camille, lorsqu'elle s'avance au combat.
On voit un bel exemple de la pantomime exprimée par le poè'te, dans la dispute d'Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille. [Métam. , 1. 13.) Si les deux personnages étaient sur la scène , ils ne nous seraient pas plus présens. Mais le modèle le plus sublime de l'action théâtrale exprimée dans le récit du poëte, c'est la peinture de la mort de Didon : Illa, graoes oculos conala attoUere^ etc.
Le talent distinctif du poëte épique étant celui d'exposer l'action qu'il raconte, son génie consiste à inventer des tableaux avantageux à peindre, et son goût à ne peindre de ces tableaux que ce qu'il est intéressant d'y voir. Homère peint plus en détail; c'est le lalent du poëte, dit Le Tasse : Virgile peint à plus grandes touches ; c'est le talent du poëte héroïque ; et c'est en quoi le style de l'épopée diffère de celui de l'ode, laquelle, n'ayant que de petits tableaux, les finit avec plus de soin.
J'ai dit que le contraste des tableaux , en variant les plaisirs de l'âme, les rendait plus vifs , plus touchans : c'est ainsi qu'après avoir traversé des déserts affreux , l'imagination n'en est que plus sensible à la peinture du palais d'Armide. C'est ainsi qu'au sortir des enfers , où Millon vient de nous mener, nous respirons avec vo* lupté l'air pur du jardin de délices. Que le poëte se ménage donc avec soin des passages du clair à l'obscur, du gracieux au terrible ; mais que cette variété soit harmonieuse, et qu'elle ne prenne jamais rien sur l'analogie du lieu de la scène avec l'action qui doit s'y passer. Ce n'est point un riant ombrage qu'Achille doit chercher pour pleurer la mort de Patrocle, mais le rivage aride et solitaire d'une mer en silence , ou dont les mugissemens répondent à sa douleur.
Une règle bien essentielle, c'est de réserver les peintures détaillées pour les momens de calme et de relâche: dans ceux où l'action est vive et rapide, on ne peut trop se hâter de peindre à grandes touches ce qui est de spectacle et de décoration. Dans l'Enéide, le lever de l'aurore, la flotte d'Enée voguant à pleines voiles, le port de Carthage vide et désert, Didon qui , du haut de son palais, voit ce spectacle, et qui, dans son désespoir, s'arrache les cheveux et se meurtrit le sein , tout cela est exprimé en moins de cinq vers :
Jiegina e speculis , etc.
C'est ainsi que le poè'ie doit en user toutes les fois que l'action le presse de faire place à ses acteurs.
En général, si la description est peu importante , touchez légèrement; si elle est essentielle, appuyez davantage. Le défaut du 5' livre de l'Enéide est d'être aussi détaillé que le 2.'. Même défaut, joint à la plus grande beauté, dans le récit de Théramène. Celui de l'assemblée des conjurés dans Cinna, el de la rencontre <les doux
armées dans les Horaces, sont des modèles du récit dramatique.
M A RM ON TEL, Elémens de Littérature ^ t. II.
La Poésie descriptive ; Préceptes de ce genre.
Sans doute il est un art de saisir, d'imiter, De peindre à notre esprit les beautés naturelles ; Et de cet art, qu'en vain la foule veut tenter, J'admire, je chéris les deux brillans modèles, Des Muses et des champs amans vrais et fidèles.
Deux poè'tes mélodieux, Le vainqueur de Thompson, le rival de Virgile, Sur l'Hélicon français ont d'une main habile
Planté ce rameau précieux Que la culture encor peiit rendre plus fertile. Mais l'exemple perdu de ces maîtres fameux Redit trop vainement à l'élève indocile : C'est peu de crayonner, il faut, il faut comme eux Placer des traits choisis dans des cadres heureux. Et n'allez pas surtout, l'un de l'autre copistes. Peintres minutieux, scrupuleux botanistes, Effeuiller chaque rose, ouvrir chaque bouton, User votre palette à peindre un papillon. Des poètes Germains la moderne influence Apporta parmi nous cette fausse abondance.
On ne parla que àe pinceaux, D'' ombres et de couleurs, d'images, de tableaux. Le titre de poëte et le talent d'écrire .N'étaient plus attachés qu'au seul art de décrire. Un absurde dédain paraissait rejeter Et le don d'émouvoir, et celui d'inventer.
Jeunes élèves du Parnasse, Suivez, étudiez des principes plus vrais; Par cet exemple instruits, abjurez désormais a. — 28. 12
De ces sophismes vains la ridicule audace; Et, de Tesprit humain observant les progrès, Rendez à chaque genre et ses droits et sa place. Oui, la Description^ effort de tant d'auteurs, N'est que le premier pas des arts imitateurs. Partout la poésie, en ses naissans ouvrages, Des champêtres objets ébaucha les images : Le sauvage lui-même aux plus lointains climats Trace, dans sa chanson grossière et monotone, Tout ce que sa demeure offre pour lui d'appas, Le sol qui le nourrit, la mer qui l'environne. L'Iroquois peint en vers sa chasse et ses filets, Et sans cesse ramène , en son refrain barbare. Le castor de ses lacs et l'ours de ses forêts. Insensible aux rigueurs de la Nature avare, L'habitant deTorno, dans sa hutte enfumé, Chante aussi son pays dont il est seul charmé, Et ses rennes légers, coursiers de Laponie, Emportant un traîneau sur la neige aplanie. Aux bords du Groenland le pêcheur exilé Vante dans son langage, en couplets modulé, Ses traits et ses harpons, leur atteinte fatale Aux colosses pesant sur la mer boréale, Et les flots révomis de leurs larges naseaux, Et leur sang qui s'épanche en rougissant les eaux.
La Harpe. Epitre au Comte de Schowalocv^
sur les effets de la nature champêtre et sur
la poésie descriptive,
L'Eden.
Du marbre, de l'airain, qu'un vain luxe prodigue, Des ornemens de l'art, l'œil bientôt se fatigue j Mais les bois, mais les eaux, mais les ombrages frais, Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais.
DESCRIPTIONS. lyç^
Aimez donc des jardins la beauté, naturelle : Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle. Regardez dans Milton : quand ses puissantes mains Préparent un asile au premier des humains, Le voyez-vous tracer des routes régulières , Contraindre dans leur cours les ondes prisonnières.? Le voyez-vous parer d'étrangers ornemens L'enfance de la terre et son premier printemps ? Sans contrainte, sans art, de ses douces prémices La nature é^isa les plus pures délices, <.
Des plaines, des coteaux le mélange charmant, Les ondes à leur choix errantes mollement, Des sentiers sinueux les routes indécises , Le désordre enchanteur, les piquantes surprises, Des aspects où les yeux hésitaient à choisir, Variaient, suspendaient, prolongeaient leur plaisir. Sur l'émail velouté d'une fraîche verdure, Mille arbres, de ces lieux ondoyante parure, Charme de l'odorat, du goût et des regards, Elégamment groupés , négligemment épars, Se fuyaient, s'approchaient, quelquefois à leur vue Ouvraient dans le lointain une scène imprévue. Ou, tombant jusqu'à terre et recourbant leurs bras, Venaient d'un doux obstacle embarrasser leurs pas , Ou pendaient sur leur tête en festons de verdure. Et de fleurs , en passant , semaient leur chevelure. Dirai- je ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux, Entrelaçant en voûte, en alcôve, en berceaux, Leurs bras voluptueux et leurs tiges fleuries.
C'est là que, les yeux pleins de tendres rêveries, Eve à son jeune époux abandonna sa main , Et rougit comme l'aube aux portes du matin. Tout les félicitait dans toute la nature , Le ciel par son éclat, l'onde par son murmure; La terre, en tressaillant, ressentit leurs plaisirs; Zéphyre aux antres verts redisait leurs soupirs ;
i8o DESCRIPTIONS.
Les arbres frémissaient, et la rose inclinée "Versait tous ses parfums sur le lit d'hyménée.
C) bonheur ineffable ! ô fortunés époux ! Heureux dans ses jardins, heureux qui, comme vous, Vivrait loin des tourmcns où l'orgueil est en proie, Riche de fruits, de fleurs, d'innocence et de joie (i)! Delille. Les Jardins^ ch. I".
L'Apollon du Belvëd«r.
O PRODIGE ! long-temps dans sa masse grossière, Un vil bloc enferma le Dieu de la lumière. L'art commande, et d'un marbre Apollon est sorti 5 Son œil a vu le monstre, et le trait est parti; Son arc frémit encor entre ses mains divines ; Un courroux dédaigneux a gonflé ses narines ; Avec ses yeux perçans, devant qui l'avenir, Le passé, le présent, viennent se réunir, Du haut de sa victoire il regarde sa proie, Et rayonne d'orgueil, de jeunesse et de joie. Chez lui rien n'est mortel : avec la majesté Son air aérien joint la légèreté 3 A peine sur la terre il imprime sa trace; Ses cheveux sur son front sont noués avec grâce. D'un tout harmonieux j'admire les accords; L'œil avec volupté glisse sur ce beau corps. A son premier aspect, je m'arrête, je rêve; Sans m'en apercevoir ma tête se relève, Mon maintien s'ennoblit. Sans temple, sans autels. Son air commande encor l'hommage des mortels; Et, modèle des arts et leur première idole. Seul il semble survivre au Dieu du Capitole (2).
Le MÊME. L'Jiiiaginalion, ch. V.
(1) Voyez les Leçons Latines modernes, même siij«t. (3) Voyez t. 1, Dcscrifjtions , mcmc sujet.
Origine des Fleuves.
La mer, dont le soleil attire les vapeurs, Par ces eaux qu'elle perd voit une mer nouvelle Se former, s'élever, et s'étendre sur elle. De nuages légers cet amas précieux, Que dispersent au loin les vents officieux , Tantôt féconde pluie, arrose nos campagnes, Tantôt retombe en neige, et blanchit nos montagnes. Sur ces rocs sourcilleux, de frimas couronnés, Réservoirs des trésors qui nous sont destinés , Les flots de l'Océan apportés goutte à goutte Réunissent leur force et s'ouvrent une route. Jusqu'au fond de leur sein lentement répandus. Dans leurs veines errans , à leurs pieds descendus, On les en voit enfin sortir à pas timides , D'abord faibles ruisseaux, bientôt fleuves rapides. Des racines des monts qu'Annibal sut francbir, Indolent Ferrarais , le Pô va t'enrichir ; Impétueux enfans de cette longue chaîne, Le Rhône suit vers nous le torrent qui l'entraîne, Et son frère, emporté par un contraire choix. Sorti du même sein , va chercher d'autres lois. Mais enfin, terminant leurs courses vagabondes. Leur antique séjour redemande leurs ondes. Ils les rendent aux mers; le soleil les reprend : Stir les monts, dans les champs , l'aquilon nous les rend.
Telle est de l'univers la constante harmonie : De son empire heureux la discorde est bannie. Tout conspire pour nous , les montagnes , les mers , L'astre brillant du jour, les fiers tyrans des airs. Puisse le même accord régner parmi les hommes !
Racine le fils. La Religion^ ch. I".
i8a DESCRIPTIONS.
Le Meschacebé.
Des fleuves, des torrens , roi puissant et terriblr. Le grand Meschacebé, quelquefois plus paisible, Promène en ces beaux lieux pompeusement ses eaux. Ose alors parcourir, en glissant sur ses flots, Ces sites, dont cent fois te charma la peinture j Les voilà : déroulant ses tapis de verdure, Ici, sous un ciel pur, la savane à tes yeux S'étend vers l'horizon , et se perd dans les cieux j Sans chefs et sans pasteurs, exempts d'inquiétudes, D'innombrables troupeaux, enfans des solitudes, Errent sur les gazons , ou nagent dans les eaux ; Là , le fleuve, coulant à travers les coteaux , Baigne des bords couverts d'éclatans paysages. Sur ces rives Ton voit des fleurs et des ombrages; On entend dans les bois de confuses clameurs. Mariant leurs parfums , leurs formes , leurs couleurs, Suspendus sur les eaux, groupés sur les montagnes, Mille arbres différens, dans ces riches campagnes. Charmeront tes regards j sur leurs dômes épais, Le beau magnolia , noble roi des forêts , Lève son front paré de roses virginales. Balancé mollement, aux brises matinales.
Le palmiste, élançant sa flèche dans les airs, Seul partage avec lui l'empire des déserts. Le colibri doré sur les fleurs étincelle; La colombe gémit j tout s'unit, tout s'appelle, Dans les bois, dans les prés, dans les airs, sur les Cô'ix La liane flexible, entourant les rameaux, Ici tombe en festons qu'un vent léger balance ; Quelquefois s'égarant, d'arbre en arbre s'élance, Court, s'abaisse, s'élève, et mêle à leurs couleurs Des chaînes de verdure et des voûtes de fleurs.
Le fleuve cependant poursuit sa course immense : Tantôt, roulant ses flots dans un profond silence, Réfléchit, doucement agité par les vents. Les arbres, les rochers, les nuages errans ; Tantôt , entre deux monts précipitant ses ondes , Fait éclater sa voix sous leurs voûtes profondes, Sort, d'écume, de fange, et de débris couvert. De ses flots débordés inonde le désert, Arrose cent climats peuplés ou solitaires j Et, portant dans ses eaux cent fleuves tributaires , Vers l'Océan jaloux s'avance avec fierté, Ose du Dieu surpris braver la majesté; Et, du flux impuissant brisant les faibles chaînes. Semble entrer en vainqueur dans ses vastes domaines (i). Saint- Victor. Le Voyage du Poêle.
La Hollande.
Sur les hords de l'Amstel s'élève une cité , Le temple du Commerce et de la Liberté, Où d'un peuple opulent l'économie austère De l'or du monde entier semble dépositaire j Pour d'utiles travaux dédaigne les grandeurs. Et parmi les trésors a conservé des mœurs. Pierre y porte ses pas ; partout sur son passage , De l'heureuse abondance il aperçoit l'image. Mais nulle part les blés n'y dorent les sillons; D'innombrables troupeaux ont couvert ces vallons. La génisse erre en paix dans de gras pâturages ; Le taureau mugissant bondit sur ces rivages; Le lait, en écumant, y coule à longs ruisseaux; Les champs sont divisés par de nombreux canaux Qui, portant la fraîcheur sur leur rive féconde,
(i) Voyez 1. 1, Descriptions , même sujet.
iti4 DESCKIPTIOJSS.
Promènent lentement les trésors de leur onde ; L'orme et le peuplier, qui croissent sans efforts, De leurs rameaux penchés embellissent ces bords j L'azur tremblant des Hots répète leur verdure. Partout un art modeste a paré la nature. Le voyageur charmé laisse de toutes parts Lrrer autour de lui ses tranquilles regards : Balancé mollement sur les barques flottantes, 11 fend d'un cours heureux ces campagnes riantes.
Thomas. La Pétréide^ chant de la Hollande»
La Laponie.
Dans ces affreux climats oià régnent les deux Ourses, Où l'Océan glacé par de plus froids hivers, Est immobile et sourd aux sifflemens des airs, Où les fleuves six mois s'enferment dans leurs sources, Où la nuit, d'un seul voile, embrasse deux saisons , Quand les Lapons sous terre ont creusé leurs maisons , Ils vivent, sont heureux, et chantent sous la glace; Ils savent affronter les climats, et souvent Un fragile traîneau, plus léger que le vent, Fuit, vole, et de la neige effleure la surface, Sans laisser en fuyant une invisible trace. Ces effroyables lieux ont même leur beauté. Souvent dans les horreurs de cette obscurité, Des rayons du matin la nuit semble parée;
L'aurore de feux entourée.
Loin de son humide séjour , Se lève sans ouvrir la barrière du jour.
Et dans les cieux quelque temps égarée, Couvre de ses rubis les antres de Borée. Cependant les zéphyrs sortent d'un long sommeil, Et l'onde blanchissante annonce leur réveil. J/C jour pendant six mois ne descend plus squs l'onde,
DESCÏAUniOiNS. i85
L'horizon, tout entier sert de route au soleil; 11 semble sur les flots voler autour du monde, L'automne et le printemps confondent leurs trésors, Tant les cieux ont versé de bienfaits sur ces bords! Tant d'un soin maternel la nature partage Entre tous ses enfans son immense héritage !
RuLHiÈRE. Epître à Champfort.
Les Restes ; les Souvenirs de l'ancienne Rome.
Le zéphyr règne dans les airsj Et, mollement porté sur la mer de Tyrrhène, Je découvre déjà la ville des Césars , Rome, en guerriers fameux autrefois si féconde, Rome, encore aujourd'hui l'empire des beaux-arts , L'oracle de vingt Rois, et le temple du monde.
Voilà donc les foyers des fils de Scipionj Et des fiers descendans du demi-dieu du Tibre ! "Voilà ce Capitole, et ce beau Panthéon, Où semble encore errer l'ombre d'un peuple libre 1 Oh ! qui me nommera tous ces marbres épars, Et ces grands monuniens dont mon âme est frappée? Montons au Vatican , courons au Champ-de-Mars , Au portique d'Auguste, à celui de Pompée. Sont-ce là les jardins où Catulle autrefois Se promenait le soir à côté d'Hypsithille ? Citoyens, s'il en est que réveille ma voix^ Montrez-moi la maison d'Horace et de Virgile. Avec quel doux saisissement.
Ton livre en main, voluptueux Horace, -Je parcourrai ces bois et ce coteau charmant, Que ta muse a décrits dans des vers pleins de grâce, De ton goût délicat éternel monument 1 J'irai dans les champs de Sabine, Sous l'abri frais de ces longs peupliers.
i86 DESCRIPTIONS.
Qui couvrent encor la ruine De tes modestes bains, de tes humbles celliers,
J'irai chercher d'un oeil avide De leurs débris sacrés un reste enseveli ,
Et dans ce désert embelli Par l'Anio grondant dans sa chute rapide,
Respirer la poussière humide
Des cascades de Tivoli.
Puissé-je, hélas! au doux bruit de leur onde, Finir mes jours, ainsi que mes revers !
Ce petit coin de l'univers Rit plus à mes regards que le reste du monde. L'olive, le citron, la noix chère à Paies, Y rompent de leur poids les branches gémissantes; Et sur le mont voisin les grappes mûrissantes Ne portent point envie aux raisins de Calés (i).
Bertin.
Ruines des Côtes de Naples.
Ces débris ont pour moi d'invincibles appés; Ils parlent à mes yeux , ils enchaînent mes pas. Ces lentisques flétris, dont la feuille frissonne; Ces pampres voltigeans et rougis par l'automne j Tristes comme les fleurs qui couronnaient les morts , Ces frêles cyclamens, fanés à leur naissance , Plaisent à ma tristesse, en mêlant sur ces bords Le deuil de la nature au deuil de la puissance.
Où sont ces dais de pourpre élevés pour les jeux , Ces troupeaux d'affranchis, ces courtisan» avides? Où sont les chars d'airain , les trirèmes rapides ; Qui du soleil levant réfléchissaient les feux ? C'est là que des clairons la bruyante harmonie
( I ) Voyez les Leçons Latines modernes , t. II.
A d'Auguste expirant ranimé l'agonio ; Vain remède! et le sang se glaçait dans son cœur, Tandis que sur ces mers les jeux de Rome esclave, Retraçant Actium à ce pâle vainqueur, Faisaient sourire Auguste au triomphe d'Octave.
Ces monumens pompeux, tous ces palais romains, Oiîi triomphaient l'orgueil , l'inceste et l'adultère , De la vaine grandeur dont ils lassaient la terre , N'ont laissé que des noms en horreur aux humains : Les voilà ces arceaux désunis et sans gloire , Qui de Caligula rappellent la mémoire ! "Vingt siècles les ont vus briser le fol orgueil Des mers qui les couvraient d'écume et d'étincelles; Leur chaîne s'est rompue, et n'est plus qu'un écueil Où viennent des pêcheurs se heurter les nacelles.
Ces temples du Plaisir par la Mort habités. Ces portiques, ces bains prolongés sous les ondes. Ont vu Néron , caché dans leurs grottes profondes. Condamner Agrippine au sein des voluptés. Au bruit des flots roulant sur cette voûte humide, 11 veillait , agité d'un espoir parricide ; 11 lançait à Narcisse un regard satisfait. Quand, muet d'épouvante et tremblant de colère , Il apprit que ces flots, instrumens du forfait. Se soulevant dhorreur, lui rejetaient sa mère.
Tout est mort; c'est la mort qu ici vous respirez j Quand Rome s'endormit de débauche abattue , Elle laissa dans l'air ce poison qui vous tue ; Il infecte les lieux qu elle a déshonorés. Telle , après les banquets do ces maîtres du monde , S'élevait autour d'eux une vapeur immonde , Qui pesait sur leurs sens, ternissait les couleurs Des fastueux tissus où retombaient leurs têtes, Et fanait à leurs pieds, sur les marbres en pleurs. Les roses dont Pestum avait jonché ces fêtes.
Virgile pressentait que dans ces champs déserts
i«S DKSClUPTlOxNS.
La Mort vienclrail s'asseoir au milieu des décombres , Alors qu'il les choisit pour y placer les ombres. Le Styx aux noirs replis, rAverne et les Enfers. Contemplez ce pêcheur : voyez, voyez nos guides ; Interrogez les traits de ces pâtres livides : Ne croyez-vous pas voir des spectres sans tombeaux ,• Qui , laissés par Charon sur le fatal rivage , Tendant vers vous la main, écartent leurs lambeaux, Pour mendier le prix de leur dernier passage?
Casimir Delavigne. La Sibylle , 4.* Messénienne , 1827,
L'Italie et Rome, ou les Monumens antiques.
O TERRE de Saturne ! ô doux pays ! beau ciel ! Lieux où chanta Virgile , oii peignit Raphaël ! Terre dans tous les temps consacrée à la gloire, Grande par les beaux-arts, Reine par la victoire, Sans respect, sans amour, qui peut tcîucher tes bords? Que de belles cités ! que de riches trésors ! L'Italie et la Grèce ensemble confondues; Les palais, les tombeaux, un peuple de statues, £t la toile animée, et partout réunis L,Qs beaux temps des Césars, et ceux des Médicis ! Partout les descendans de la Reine du monde Ressuscitent sa gloire, et la terre féconde Rend l'Italie antique à leurs nobles efforts.
Rome! c'est toi surtout qu'appellent nos transports. La voilà donc enfin cette ville sacrée. De tombeaux, de déserfs, tristement entourée! Quel trouble à son aspect saisit le voyageur ! La Reine des cités a perdu sa splendeur : Le Silence est assis sous ses voûtes antiques: Cependant ses palais, ses temples, ses portiques, Attestent ses grandeurs dans leurs restes confus.
Sur ces arcs mutilés, vingt fleuves suspendus Versaient en frémissant le tribut de leur onde ; Ce temple fut paré des dépouilles du monde ; Par ces portes sortaient les fières légions ; Voilà ce Capitole, effroi des nations!
De là, semblable aux Dieux, Rome lançait la foudre j Là, les Rois interdits, et le front dans la poudre, Aux portes du Sénat, oubliés, sans honneur, Attendaient pour entrer les ordres d'un licteur.
A ses pieds j'aperçois cette place fameuse Où s'agitait, semblable à la mer orageuse. Ce peuple ambitieux, insolent, importun.
Tyran d'un monde entier, esclave d'un tribun. Ordonne 3 et des héros, parmi ces beaux décombres. L'imagination va l'évoquer les ombres :
Les vois-tu s'élevant, sortant de toutes parts? Voilà ces vieux enfans de la ville de Mars , Honneur de ses conseils, appui de ses murailles. Qui labouraient leurs champs , et gagnaient des batailles ( 1 Saint- Victor. Le Voyage du Poëte.
Les Monumens religieux et antiques.
Egaré sous le ciel de la belle Italie, O comme avec transport le pieux voyageur Clierche ces monumens qu'habite le Seigneur ! Tantôt c'est un clocher, dont sa vue incertaine Se plaît à mesurer la flèche aérienne; A ses yeux quelquefois l'église des cités Etale sans orgueil d'importantes beautés; Dans le creux du vallon, quelquefois un vieux temple Appelle ses regards; il s'arrête, il contemple
(i) Voyez 1. 1 , Descriptions en prose, plusieurs r»ioico:inx île ce genre j et les Leçons Latines anciennes, t. II.
i()o DESCRIPTIONS.
Ce portique désert par le temps écrasé ,
Et s'assied en rêvant sur un autel brisé.
Eh ! qui n'a parcouru, d'un pas mélancolique,
Le dôme abandonné, la vieille basilique,
Où devant l'Eternel s'inclinaient ses aïeux ?
Ces débris éloquens, ce seuil religieux.
Ce seuil où tant de fois, le front dans la poussière.
Gémit le repentir, espéra la prière;
Ce long rang de tombeaux, que la mousse a couvert,
Ces vases mutilés, et ce comble entr'ouvert.
Du Temps et de la Mort tout proclame l'empire ;
Frappé de son néant, l'homme observe et soupire
L'imagination , à ces murs dévastés ,
Rend leur encens, leur culte et leurs solennités j
A travers tout un siècle écoute les cantiques
Que la Religion chantait sous ces portiques.
Là, rougissait l'hymen; ici, l'adolescent.
Beau comme son offrande, et comme elle innocent,
Consacrait au Seigneur, modeste tributaire.
De jeunes fleurs, des fruits, prémices de la terre.
IVIais tout a disparu, le Temps a fait un pas .
Où soui'iait l'enfance, est assis le Trépas;
L'herbe croît sur l'autel; l'oiseau des funérailles
De son cri prophétique attriste ces murailles.
Seulement, quelquefois un cénobite en deuil
Y vient de son ami visiter le cercueil :
C'est lui j le souvenir vers ces lieux le ramène;
De tombeaux en tombeaux sa douleur se promène.
Parmi des ossemens et des marbres brisés ,
Témoins de ses regrets, de ses pleurs arrosés,
11 creuse, sans pâlir, sa retraite dernière.
L'aquilon de minuit se mêle à sa prière,
Et le cloître attentif en redit les accens.
A ces restes sacrés, à ces murs vieillissans,
Quel pouvoir inconnu nialgrémoi m'intéresse?
C'est la Religion; oui, celte enchanteresse
Se plaît à nous unir d'un nœud mystérieux
A tous les monumens consacrés par les Gieux.
Le tombeau du martyr, le rocher, la retraite,
Où dans un long exil vieillit l'anachorète,
Tout parle à notre cœurj et toi, signe sacré,
Des chrétiens et du monde à l'envi révéré ,
Croix modeste, quel est ton ineffable empire?
Tes muettes leçons aux mortels semblent dire :
« Un Dieu périt pour vous; n'oubliez point ses lois, »
Ton aspect imprévu rendit plus d'une fois
La paix au repentir, des pleurs à la souffrance,
Au crime le remords , au malheur l'espérance.
Soumet,
Constautinople.
AvEZ-vous vu la reine de l'aurore?
La cité merveilleuse , épouse des sultans, Dont les palais légers , fragiles, éclatans, D'un triple amphithéâtre enchantent le Bosphore? Connaissez-vous ses tours , ses dômes , ses forêts De mâts, de cyprès noirs et de blancs minarets, Où l'or, dans un ciel bleu, jour et nuit étincelle ? Des arts de l'Orient la fille la plus belle, Du dernier Constantin cette veuve infidèle? Cette Istamboul enfin, dont le miroir des mers Répète avec amour le ravissant rivage, Qui se plaît à s'y voir, et dans tout l'univers
N'a d'égale que son image ?
De son premier aspect tout votre œil s'éblouit , Frappé, quand elle accourt au-devant de vos voiles Comme , au sein d'une fête, alors que dans la nuit Quelque feu jaillissant au ciel épanouit Son bouquet éclatant d'étoiles.
Ah ! que de sa splendeur l'Européen séduit
iga DESCRIPTIONS.
Enivré des parfums dont la rive est chargée,
S'étonne, en approchant de la ville ombragée,
Où par enchantement tout hil semble produit.
Où le jour est sans voix, le mouvement sans bruit!
Qu'il regarde surpris , quand d'un léger caïque ,
Il voit, sur trois penchans , de lumière dorés,
Et d'innombrables toits couverts et colorés,
Se peindre le tableau de la cité magique }
Venir et près de lui passer de toutes parts
Ces cyprès, vastes bois, d'où, sans borne aux regards,
En globes, en croissans, en flèches, l'or s'élance.
Et renvoie au soleil les rayons qu'il lui lance j
Ces merveilleux jardins, ces dômes, ces bazars;
Ces sérails, ces harems, solitudes peuplées
Où régnent à genoux des idoles voilées 3
Ces Iransparens séjours aux grilles de roseaux,
Qui laissent voir des fleurs, des orangers, des eaux.
Des yeux noirs et brillans.... Mais la terreur glacée ,
Sentinelle invisible assise aux portes d'or.
De l'enceinte, où plongeait l'œil ignorant encor.
Repousse les regards et même la pensée.
Tandis qu'on porte envie à ces palais fleuris Où paraissaient errer les célestes houris,
Soudain des demeures heureuses,
On voit, attentif de plus près.
Trois fléaux, parmi les cyprès,
Elever leurs têtes hideuses.
Comme le charme a fui tous ses rians palais. Dès qu'on y sent régner les trois monstres muets!
De la fournaise qui murmure
L'un a le bruit et la couleur ;
De flammes luit sa chevelure ;
La nuit, souvent la mer obscure
Se peint de sa vaste lueur.
L'autre a le fronl livide et l'iialeine odieuse;
DESCRIPTIONS. tr)3
Il se transforme à tous niomens ;
Et des plis de ses vêtemens Secoue incessamment la mort contagieuse.
Père de ces monstres hideux ,
Entre l'incendie et la peste
Un monstre est assis, plus funeste,
Plus détesté que tous les deux, Le despotisme, esclave et de lui-même et d'eux (i). P. Lebrun. Voyage de la Grèce.
Les Bois, les Bosquets, livres a la cognée.
D'abord que l'on choisisse Les arbres dont le goût prescrit le sacrifice. Mais ne vous hâtez point; condamnez à regret; Avant d'exécuter un rigoureux arrêt , Ah ! songez que du temps ils sont le lent ouvrage , Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage, Que de leur frais abri vous goûtiez la douceur.
Quelquefois cependant un ingrat possesseur, Sans besoin , sans remords, les livre à la cognée. Renversés sur le sein de la terre indignée , Ils meurent : de ces lieux s'exilent pour toujours La douce rêverie et les discrets amours. Ah ! par ces bois sacrés , dont le feuillage sombre Aux danses du hameau prêta souvent son ombre, Par ces dômes touffus qui couvraient vos aïeux, Profanes , respectez ces troncs religieux j Et, quand l'âge leur laisse une tige robuste, Gardez-vous d'attenter à leur vieillesse auguste. Trop tôt le jour viendra que ces bois lauguissans Pour céder leur empire à de plus jeunes plants Tomberont sous le fer , et de leur tête alti.ère
(i) Voyez t. I. D^sa-ipttnns.
Verront l'antique honneur flétri dans la poussière.
O Versaille! ô regrets! 6 bosquets ravissans , (ihefs-d'œuvre d'un grand Roi, de Le Nôtre, et des ans, La hache est à vos pieds , et votre heure est venue ! Ces arbres dont l'orgueil s'élançait dans la nue, Krappés dans leur racine , et balançant dans l'air Leurs superbes sommets ébranlés par le fer, Tombent, et de leurs troncs jonchent au loin ces routes Sur qui leurs bras pompeux s'arrondissaient en voûtes. Ils sont détruits ces bois dont le front glorieux Ombrageait de Louis le front victorieux ; Ces bois où, célébrant de plus douces conquêtes, Les arts voluptueux multipliaient les fêtes ! Amour, qu'est devenu cet asile enchanté Qui vit de Montespan soupirer la fierté ? <^u'est devenu l'ombrage où si belle et si tendre, A son amant surpris et charmé de l'entendre, La Vallière apprenait le secret de son cœur ^ Et sans se croire aimée, avouait son vainqueur?
Tout périt,, tout succombe : au bruit de ce ravage, \' oyez-vous point s'enfuir les hôtes du bocage ! Tout ce peuple d'oiseaux fiers d^habiter ces bois, Qui chantaient leurs amours dans l'asile des Rois, S'exilent à regret de leurs berceaux antiques. Ces Dieux dont le ciseau peupla ces verts portiques , î)'un voile de verdure autrefois habillés , Tout honteux aujourd'hui de se voir dépouillés. Pleurent leur doux ombrage^ et, redoutant la vue, Vénus même une fois s'étonna d'être nue.
Croissez, hâtez votre ombre, et repeuplez ces champs, Vous, jeunes arbrisseaux, et vous, arbres mourans, Consolez-vous: témoins de la faiblesse humaine, Vous avez vu périr et Corneille etTurenne : Vous comptez cent printemps , hélas I et nos beaux jours i> envolent les premiers , s'envolent pour toujours.
DëLILL£. Les Jardins f eh. II.
Le Printemps.
1 . . Le printemps qu'annonçait l'hironJelle, Des saisons à mes yeux vient d'ouvrir la plus belle ; Le chêne s'est éteint dans nos foyers déserts , Et des arbres déjà tous les sommets sont verts ; Les troupeaux, librement épars dans les campagnes, Broutent le serpolet au penchant des montagnes; Les oiseaux, dans les bois , par couples réunis , Suspendent aux rameaux la mousse de leurs nids : J'entends le rossignol caché sous le feuillage Rouler les doux fredons de son tendre ramage. Les champs d'herbe couverts , les prés semés de fleurs , De leurs rians tapis font briller les couleurs ; Le lilas flatte plus les regards de l'Aurore Que les rubis de l'Inde et les perles du Maure; Et les zéphyrs légers^ voltigeant sur le thym. Nous rapportent le soir les parfums du matin.
Ah! lorsque le printemps , d'une amoureuse haleine, De nos champs embellis vient ranimer la scène , Quel œil inanimé voit sans ravissemens , Après de longs frimas , ces spectacles charmans ? Quel est le voyageur , monté sur la colline , Qui , voyant quel tableau devant lui se dessine , Ne promène ses yeux sur le vaste contour D'un horizon superbe éclairé d'un beau jour ; Sur la tranquillité de ces plaines fertiles , Sur ces hameaux exempts des passions des villes. Sur ces sites heureux , et ces aspects touchans , Qu'étale en ces lointains l'immensité des champs ? Accourez avec moi , vous , peintres, vous, poètes ; Paies réclame ici vos luths et vos palettes : Savans, abandonnez vos asiles secrets 5 Vous , belles , vos rçduits ; et vous , grands , vos palais;
Venez tous avec moi sur ces monts de verdure Rendre hommage au printemps , et bénir la nature (i). Lemière. Les Fastes^ ch. V.
^ Même sujet,
DÉJÀ les nuits d'hiver moins tristes et moins sombres, Par degrés de la terre ont éloigné leurs ombres, Et l'astre des saisons , marchant d'un pas égal , Rend au jour moins tardif son éclat matinal. Avril a réveillé l'aurore paresseuse ) Et les enfans du Nord, dans leur fuite orageuse, Sur la cime des monts ont porté les frimas. Le beau soleil de mai , levé sur nos climats , Féconde les sillons , rajeunit les bocages , Et de l'hiver oisif affranchit ces rivages. La sève, emprisonnée en ses étroits canaux , S'élève , se déploie , et s'allonge en rameaux j La colline a repris sa robe de verdure ; J'y cherche le ruisseau dont j'entends le murmure : Dans ces buissons épais , sous ces arbres touffus, J'écoute les oiseaux , mais je ne les vois plus. Des pales peupliers la famille nombreuse. Le saule ami de l'onde , et la ronce épineuse , Croissent au bord du fleuve , en longs groupes rangés. Dans leur feuillage épais les ze'phyrs engagés Soulèvent les rameaux , et leur troupe captive D 'un doux frémissement fait retentir la rive.
]je serpolet fleurit sur les monts odorans ; Le jardin voit blanchir le lis , roi du printemps ; L'or brillant du genêt couvre l'humble bruyère ; Le pavot dans les champs lève sa tête altière;
(1) Voyez en prose, inémfi partie; et Ifs Leçon'! Zcidnet ancienne» et iHOifejriis, l. II .
DESCKIPTIONS. 197
L'épi cher à Cérès , sur sa tige élancé ,
Cache l'or des moissons dans son sein hérissé j
Et l'aimable espérance , à la terre rendue ,
Sur un trône de fleurs du ciel est descendue.
Dans un humble tissu long-temps emprisonné ,
Insecte parvenu , de lui-même étonné ,
L'agile papillon, de son aile brillante,
Courtise chaque fleur , caresse chaque plante ;
De jardin en jardin , de verger en verger ,
L'abeille en bourdonnant poursuit son vol léger.
Zéphyr , pour ranimer la fleur qui vient d'éclore ,
Va dérober au ciel les larmes de l'Aurore :
11 vole vers la rose , et dépose en son sein
La fraîcheur de la nuit , les parfums du matin.
Le soleil , élevant sa tête radieuse ,
Jette un regard d'amour sur la terre amoureuse ,
Et du fond des bosquets un hymne universel
S'élève dans les airs , et monte jusqu'au ciel.
L'Amour donne la vie à ces beaux paysages.
Pour construire leurs nids , les hôtes des bocages
Vont chercher dans les prés , dans les cours des hameaux,
Des débris de gazons, la laine des troupeaux.
L'un a placé son nid sous la verte fougère 5
D'autres , au tronc mousseux , à la branche légère ,
Ont confié l'espoir d'un mutuel amour :
Les passereaux ardens , dès le lever du jour ,
Font retentir les toits de la grange bruyante ;
Le pinson remplit l'air de sa voix éclatante 5
La colombe attendrit les échos des forêts }
Le merle des taillis cherche l'ombrage épais;
Le timide bouvreuil, la sensible fauvette,
Sous la blanche aubépine ont choisi leur retraite ;
Et les chênes des bois offrent à l'aigle altier
De leurs rameaux touffus l'nsile hospitalier.
MiCHAUD. Le Printemps d'un Proscrit, ch. I".
igS DESCRIPTIONS.
La Ville et l«s Champs.
Au milieu du tumulte et du bruit des cités , Mes esprits , loin de moi dans le vague emportes , Dociles aux désirs d'une foule insensée , A l'intérêt de plaire immolaient ma pensée. Dans ces soupers 'où l'art le plus voluptueux Aiguillonne nos sens et nos goûts dédaigneux, Où, d'une main pour nous toujours enchanteresse, Hébé verse en riant le nectar et l'ivresse , Quel mortel , insensible aux charmes du poison , D'un philtre si flatteur peut sauver sa raison? Des boudoirs de Paris les intrigues secrètes, L'anecdote du jour, l'histoire des toilettes, Les jeux d'un vil bouffon , des brochures, des riens , Voilà les grands objets de tous nos entretiens. Lorsqu'enfin, terminant ces bruyantes orgies, Le rayon du matin fait pâlir les bougies, Nos convives légers remontent dans leurs chars. De ces fous si brillans les rapides écarts Ont sur le goût , les mœurs et les modes nouvelles , Lancé du bel-esprit les froides étincelles ; Mais, d'un objet utile occupant sa raison, Un seul d'entre eux, un seul a-t-ll i-éflcchi? Non.
J'ai suivi trop long-temps ce tourbillon rapide ; A travers son éclat, j'en al connu le vide; Et, de Rome échappé, je reviens dans Tibur Respirer les parfums d'un air tranquille et purj Je parcours, plus heureux, ces routes isolées. Si je suis ces détours que forment ses vallées , J'aime à voir le zéphyr agiter dans les eaux Les replis ondoyans des joncs et des roseaux; Et ces saules vieillis, de leur mourante écorce Pousser encor des jets pleins de sève et de force.
DESCKIPTIONS. i,^<,
Ici tout m'intéresse et plaît à mes regarJs. Sur les bords du ruisseau cent papillons épars , Avant que mes esprits démêlent l'imposture, Me paraissent des fleurs que soutient la verdure. Déjà ma main séduite est prête à les cueillir ; Mais alarmé du bruit , plus prompt que le zéphyr , L'insecte , tout à coup détaché de la tige ,
S'enfuit , et c'est encore une fleur qui voltige.
Les arbres , le rivage , et la voûte des cieux , Dans le cristal des eaux se peignent à mes yeux : Chaque objet s'y répète, et l'onde qui vacille Balance dans son sein cette image mobile (i).
CoLARDEAU. Epitre à M. Duhamei.
L'Anatomie.
RuYSCH , de l'analomie empruntant le secours, Interrogeait la Mort pour conserver nos jours. La Mort obéissant sous cette main savante, Dévoilait à ses yeux la nature vivante , Ces muscles , cet amas d'innombrables vaisseaux , Du dédale des nerfs les mobiles faisceaux , Organes où circule une invisible flamme. Rapides messagers des volontés de l'âme. Les corps inanimés , par ses heureux travaux , Paraissaient se survivre, échappés des tombeaux.
O prodige de l'art! dans leurs veines flétries, Lorsque d'un sang glacé les sources sont taries. Du cylindre odorant qui le tient enfermé , Jaillit un sang plus pur, de parfums embaumé. Par le souffle de l'air la liqueur onctueuse Poursuit, en bouillonnant, sa route tortueuse,
(i) Voyez Descriptions, en pro«e; et les Leçons Latines ancienne f et modernes ) t. II .
ièoo DESCRIPTIOINS.
Se filtre, s'insinue , et court à longs ruisseaux De l'aride machine inonder les vaisseaux. Soudain tout se ranime, et la pâleur s'efface: Ij'immobile beauté conserve encor sa grâce; Un nouvel incarnat a peint son front vermeil , L'enfant paraît plongé dans le plus doux sommeil. On voit , par le même art , les plantes ranimées, Déployer autour d'eux leurs tiges parfumées , Fa suspendre en festons leurs fleurs et leurs rameaux. Tels on peint, chez les morts , ces tranquilles berceaux , Le riant Elysée , et , sous des myrtes sombres , J^e silence éternel et le repos des ombres.
Pierre , dans cette enceinte , où Ruysch guide ses pas, Voit ces êtres nouveaux dérobés au trépas ; 11 les voit, il s'arrête, il contemple, il admire: A son œil étonné la Mort même respire, Chaque pas, chaque objet ajoute à ses transports. « Feu céleste , dit-il, descendez sur ces corps, ils vivront. » Tout à coup dans un touchant délire. Il baise un jeune enfant qui semblait lui sourire
Thomas. Pétréide.
L'Herborisation.
Le jour vient, cl la troupe arrive au rendez-vous. Ce ne sont point ici de ces guerres barbares Où les accens du cor et le bruit des fanfares Epouvantent de loin les hôtes des forêts. Paissez, jeunes chevreuils j sous vos ombrages frais, l)iseaux , ne craignez rien : ces chasses innoceaies (^nt pour objet les fleurs , les arbres et les plantes , Kt des prés , et des bois , et des champs , et des monts, Le portefeuille avide attend déjà les dons. On part: l'air du matin , la fraîcheur de l'aurore. Appellent à l'envi les disciples de Flore.
Jussieu marche à leur tête ; il parcourt avec eux Du règne végétal les nourrissons nombreux. Pour tenter son savoir, quelquefois leur malice, De plusieurs végétaux compose un tout factice. Le sage l'aperçoit, sourit avec bonté , Et rend à chaque plant son débris emprunté. Chacun dans sa recherche à l'envi se signale: Etamine, pistil, et corolle, et pétale.
On interroge tout. Parmi ces végétaux Les uns vous sont connus , d'autres vous sont nouveaux ; Vous voyez les premiers avec reconnaissance , Vous voyez les seconds des yeux de l'espérance ; L'un est un vieil ami qu'on aime à retrouver , L'autre est un inconnu que l'on doit éprouver. Et quel plaisir encor lorsque des objets rares, Dont le sol, le climat, et le ciel sont avares. Rendus par votre attente encor plus précieux , Par un heureux hasard se montrent à vos veux ! Voyez quand la pervenche, en nos champs ignorée, Offre à Rousseau sa fleur si long-temps désirée ! La pervenche! grand Dieu! la pervenche! soudain Il la couve des yeux, il y porte la main, Saisit sa douce proie : avec moins de tendresse L'amant volt, reconnaît, adore sa maîtresse.
Mais le besoin commande : un champêtre repas , Pour ranimer leur force, a suspendu leurs pas; C'est au bord des ruisseaux , des sources , des cascades ; Bacchus se rafraîchit dans les eaux des ?îaïades. Des arbres pour lambris, pour tableaux l'horizon, Les oiseaux pour concert , pour table le gazon , Le laitage, les œufs, l'abricot, la cerise. Et la fraise des bois que leurs mains ont conquise ^ Voilà leurs simples mets ; grâce à leurs doux travaux , Leur appétit insulte à tout l'art des Méots. On fête, on chante Flore , et l'antique Cybèle , Eternellement jeune, éternellement belle.
Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés ^ Par la mode introduits , par la mode emportés; Mais la grandeur d'un Dieu , mais sa bonté féconde ^ La nature immortelle , et les secrets du monde. La troupe enfin se lève: on vole de nouveau Des bois à la prairie et des champs au coteau ; Et le soir dans l'herbier, dont les feuilles sont prêles , Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes.
Delille. Géorg. Françaises.
L'Orage.
On voit à l'horizon de deux points opposés Des nuages monter dans les airs embrasés : On les voit s'épaissir, s'élever et s'étendre. D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre : Les flots en ont frémi , l'air en est ébranlé , Et le long du vallon le feuillage a tremblé ; Les monts ont prolongé le lugubre murmure, Dont le son lent et sourd attriste la nature. Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur, Et la terre en silence attend dans la terreur ; Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre Disparaît tout à coup sous un voile grisâtre , Le nuage élargi les couvre de ses flancs ; Il pèse sur les airs tranquilles et brûlans.
Mais des traits enflammés ont sillonné la nue, Et la foudre , en grondant, roule dans l'étendue ; Elle redouble, vole, éclate dans les airs 5 Leur nuit est plus profonde, et de vastes éclairs En font sortir sans cesse un jour pâle et livide. Du couchant ténébreux s'élance un vent rapide Qui tourne sur la plaine , et, rasant les sillons , Enlève un sable noir qu'il roule en tourbillons. Ce nuage nouveau , ce torrent de poussière ,
DESCKIPTIONS. 2o3
Dérobe à la campagne un reste de lumière. La peur , l'airain sonnant , dans les temples sacrés Font entrera grands flots les peuples égarés. Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule consternée Te demander le prix des travaux de l'année. i
Hélas ! d'un ciel en feu les globules glacés '
Ecrasent en tombant les épis renversés.
Le tonnerre et les vents déchirent les nuages; Le fermier de ses champs contemple les ravages , Et presse dans ses bras ses enfans effrayés. La foudre éclate, tombe ; et des monts foudroyés Descendent à grand bruit les graviers et les ondes , Qui courent en torrens sur les plaines fécondes. O récolte ! ô moissons ! tout périt sans retour : L'ouvrage de l'année est détruit dans un jour (i).
Saint-Lambert. Les Saisons.
Une vapeur paraît , s'étend et s'épaissit j 'I
Le jour pâlit) l'air siffle, et le ciel s'obscurcit. '»'
Dans le sein d'un nuage assemblant les tempêtes , t IuJ^ La main de l'Eternel les suspend sur nos têtes. ' '^
Il vient , et devant lui s'élancent les éclairs , ï
Son trône redoutable est au milieu des airs , ' ï^
Il abaisse les cieux j l'orage l'environne , ï
Les vents sont à ses pieds, la flamme le couronne; -3 La foudre étincelante éclate dans ses mains , }
Elle part, elle frappe , elle instruit les humains. î
De ses traits enflammés voyez les tours brisées , • I
Les rochers abattus , les forêts embrasées , tj "^^T
La terre est en silence, et la pâle frayeur l
(i) Voyez les Géorgiques de Virgile, traduites par Delillc; même sujet ; et les Leçons Latines anciennes et modernest
2o4 DESCKIPTIONS.
Des peuples consternés glace et flétrit le cœur. De ses traits meurtriers la grêle impitoyable Bat les tristes épis , les brise, les accable ; Tous les vents déchaînés arrachent des sillons Les blés enveloppés de leurs noirs tourbillons ; Les torrens en fureur des montagnes descendent : Les fleuves débordés dans les plaines s'étendent ; Les champs sont submergés , les épis ne sont plus. O travaux d'une année! un jour vous a perdus.
RosSET. L' agriculture.
Le Directeur.
Bon ! vers nous à propos je le vois qui s^avance. Qu'il paraît bien nourri ! quel vermillon ! quel teint ! Le printemps dans sa fleur sur son visage est peint ! Cependant, à l'entendre, il se soutient à peine 5 Il eut encor hier la fièvre et la migraine; Et, sans les prompts secours qu'on prit soin d'apporter, Il serait sur son lit peut-être à trembloter. Mais de tous les mortels, grâce aux dévotes âmes, Nul n'est si bien soigné qu'un directeur de femmes. Quelque léger dégoût vient-il le travailler ? Une froide vapeur le fait-elle bâiller ? Un escadron coiffé d'abord court à son aide : L'une chauffe un bouillon , l'autre apprête un remède ; Chez lui sirops exquis , ratafias vantés , Confitures surtout volent de tous côtés ; Car de tous mets sucrés, secs, en pâte, ou liquides , Les estomacs dévots toujours furent avides : Le premier massepain pour eux, je crois, se fit. Et le premier citron à Kouen fut confit.
Notre docteur bientôt va lever tous ses doutes. Du paradis pour elle il aplanit les routes; Et, loin sur ses défauts de la mortifier,
DESCRIPTIONS. 2o5
Lui-même prend le soin de la justifier :
et Pourquoi vous alarmer d'une vaine censure ?
Du rouge qu'on vous voit on s'étonne, on murmure;
Mais a-t-on, dira-t-il, sujet de s'étonner?
Est-ce qu'à faire peur on veut vous condamner ?
Aux usages reçus il faut qu'on s'accommode :
Une femme surtout doit tribut à la mode.
« L'orgueil brille, dit-on, sur vos pompeux habits. L'œil à peine soutient l'éclat de vos rubis : Dieu veut-il qu'on étale un luxe si profane ? Oui, lorsqu'à l'étaler notre rang nous condamne. Mais ce grand jeu, chez vous comment l'autoriser? Le jeu fut, de tout temps, permis pour s'amuser. On ne peut pas toujours travailler, prier, lire; Il vaut mieux s'occuper à jouer qu'à médire. Le plus grand jeu joué dans cette intention Peut même devenir une bonne action :
Tout est sanctifié par une âme pieuse.
a Yous êtes, poursuit-on, avide, ambitieuse; Sans cesse vous brûlez de voir tous vos parens Engloutir à la Cour charges, dignités, rangs. Votre bon naturel en cela pour eux brille : Dieu ne nous défend pas d'aimer notre famille. D'ailleurs, tous vos parens sont sages, vertueux. Il est bon d'empêcher ces emplois fastueux D'être donne's peut-être à des âmes mondaines, Eprises du néant des vanités humaines.
Laissez là, croyez-moi, gronder les indévots, Et sur votre salut demeurez en repos. »
BoiLEAU. Satire X.
Vert -Vert.
Pas n'est besoin, je pense, de décrire Les soins des sœurs, des nonnes, c'est tout dire,
ao6 DESCRIPTIONS.
Et chaque mère, après son directeur,
N'aimait rien tant; même dans plus d'un cœur,
Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère, "i' ^â"
Souvent l'oiseau l'emportait sur le Père.
11 partageait, dans ce paisible lieu,
Tous les sirops dont le cher père en Dieu,
Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées,
Réconfortait ses entrailles sacrées.
Objet permis à leur oisif amour.
Vert- Vert était l'âme de ce séjour;
Exceptez-en quelques vieilles dolentes,
Des jeunes cœurs jalouses surveillantes,
11 e'tait cher k toute la maison.
N'étant encor dans l'âge de raison,
Libre, il pouvait et tout dire et tout faire;
11 était sûr de charmer et de plaire.
Des bonnes sœurs égayant les travaux.
Il becquetait et guimpes et bandeaux;
Il n'était point d'agréable partie
S'il n'y venait briller, caracoler,
Papillonner, sifBer, rossignolerj
Il badinait, mais avec modestie,
Avec cet air timide et tout prudent
Qu'une novice a même en badinant.
Par plusieurs voix interrogé sans cesse,
11 répondait à tout avec justesse :
Tel autrefois César, en même temps,
Dictait à quatre, en styles différens.
Admis partout, si l'on en croit l'histoire.
L'amant chéri mangeait au réfectoire.
Là tout s'offrait à ses friands désirs ;
Outre qu'encor pour ses menus plaisirs.
Pour occuper son ventre infatigable ,
Pendant le temps qu'il passait hors de table,
Mille bonbons, mille exquises douceurs ,
Chargeaient toujours les poches de nos sœurs.
Les petits soins, les attentions fines, Sont nés, dit- on, chez les Visîtandines ; L'heureux Vert-Vert l'éprouvait chaque jour, Plus mitonné qu'un perroquet de Cour.
Tout s'occupait du beau pensionnaire.
Ses jours coulaient dans un noble loisir. M
Au grand dortoir il couchait d'ordinaire; ■
Là, de cellule il avait à choisir :
Heureuse encor, trop heureuse la mère Dont il daignait, au retour de la nuit, Par sa présence honorer le réduit !
Très-rarement les antiques discrètes Logeaient l'oiseau 3 des novicea proprettes L'alcôve simple était plus de son goût, Car remarquez qu'il était propre en tout. Quand chaque soir le jeune anachorète Avait fixé sa nocturne retraite, Jusqu'au lever de l'astre de Vénus Il reposait sur la boîte aux agnus :
A son réveil, de la fraîche nonnette, Libre témoin, il voyait la toilette. ■■■
Je dis toilette, et je le dis tout bas; Oui, quelque part, j'ai lu quïl ne faut pas Aux fronts voilés de miroirs moins fidèles Qu'aux fronts ornés de pompons et dentelles : Ainsi qu'il est pour le monde et les Cours Un art, un goût de modes et d'atours, Il est aussi des modes pour le voile j Il est un art de donner d'heureux tours A Télamine, à la plus simple toile.
Souvent l'essaim des folâtres Amours, Kssaim qui sait franchir grilles et tours, Donne aux bandeaux une grâce piquante, Un air galant à la guimpe flottante j Enfin, avant de paraître au parloir.
On doit au moins deux coups d'œil au miroir;
2o8 DESCRIPTIONS.
Ceci soit dit entre nous en silence :
Sans autre écart revenons au héros.
Dans ce séjour de l'oisive indolence, Vert- Vert vivait sans ennui, sans travaux^ Dans tous les cœurs il régnait sans partage. Pour lui sœur Thècle oubliait les moineaux^ Quatre serins en étaient morts de rage. Et deux matous, autrefois en faveur, Dépérissaient d'envie et de langueur.
Gresset. Verl-Vert^ ch. I".
Les Arbres, les Plantes, etc., de l'Equateur j Eloge de la France.
Muse, transporte-moi dans quelque île lointaine Que le ciel ait cachée à l'Europe inhumaine j Découvre à mes regards un vallon fortuné Que la main des mortels n'ait jamais profané. Tu m' écoules. Un bois élevé, magnifique, Répand autour de moi son ombre aromatique. D'une source commune , ainsi que deux jumeaux. Dans un pré plein de fleurs descendent deux ruisseaux. Sur les myrtes voisins le bengali soupire; Parmi les lataniers qu'agite le zéphyre, La perruche bruyante et le lori vermeil Sautent sous la feuillée, à l'abri du soleil. D'aras majestueux un éclatant nuage S'abat en rayonnant et remplit le bocage : ' Tantôt sur les palmiers leur bec dur et retors Du coco mûrissant entr'ouvre les trésors ; Tantôt un ananas qui sort du sein des herbes Rassemble autour de lui ces convives superbes. Là d'innombrables nids, semés parmi les fleurs, D'un air vivifiant respirent les chaleurs. Je vois de tout côté, près des vagues émues, Se traîner à pas lents los pesantes tortues,
Tandis que les oiseaux chéris du Dieu des mers Quittent de l'Océan les immenses déserts, Et , rasant à grands cris les sables des rivages, En foule, vers le soir , volent sous les ombrages.
La nuit même ne peut , de ce riant se'jour. Avec sou voile épais, bannir Téclat du jour. A peine elle a paru , que des plantes sans nombre S'allument de concert, et rayonnent dans l'ombre. D'insectes lumineux mille escadrons légers Viennent tourbillonner dans les bois d'orangers ; De rapides éclairs jaillissent de leurs ailes, Et chaque feuille au loin lance des étincelles. Le jeu cesse, à l'instant règne l'obscui'ité ; Puis un folâtre essaim ramène la clarté , Vole, s'agite en l'air, et le remplit de flamme.
Mais ni ces belles nuits que la nature enflamme. Ni les plaines d'Asie, et les monts des Incas, France, n'égalent point tes fertiles climats. Tu surpasses l'Egypte, où trois fols chaque année D'une riche moisson la terre est couronnée ; Et la ville de Mars , triomphante des Rois , Eût dans ces jours de gloire envié tes exploits. Jamais près de la Seine une bergère assise Du crocodile affreux ne craignit la surprise; Jamais dans tes forêts un chasseur imprudent .Ne recula tout pâle à l'aspect d'un serpent Qui , comme un long palmier couché dans la bruyère, Ouvre, en se redressant sa gueule meurtrière. Tes vallons sont couverts de superbes troupeaux, Des pampres renommés festonnent tes coteaux , L'imile coule à flots d'or aux bords de la Durance: Cérès de tes greniers entretient l'abondance; Mars attelle à son char tes coursiers frémissans, Et la mer tremble au loin sous les mâts foudroyans.
Combien de monumens dont la grandeur étonne! Regardez: c'est Bossiif^t qui s'élève et qui tonne^
2IO DESClUPTiONS.
C'est Descaites, du monde éclairant le chaos; C'est Corneille, Pascal, Racine, Despréaux; Montesquieu qui des lois explique les oracles; Buffon de la nature étalant les miracles ; Et vous, chœur immortel par les Grâces orné , Vous, reines des beaux-arts, que conduit Sévigné. Je reconnais Martel qui sut dans nos vieux âges Du Maure débordé repousser les ravages; Charles qui, de cent rois le vainqueur ou l'appui , Vit l'univers entier se taire devant lui ; Des Guesclin, des Bayard la valeur souveraine, Et plus près de nos jours. Câlinât et Turenne.
Père de la nature , être puissant et bon , Protège cet empire où l'humaine raison Après de longs écarts, enfin sous ton auspice , De la société rebâtit l'édifice.
Avec la douce paix , fais-y du haut des cieux Descendre des vertus le groupe radieux ; Et la tendre amitié que ta bonté féconde Créa pour embellir et consoler le monde; Eclaire nos conseils, et de nos magistrats Vers le bonheur public dirige tous les pas. De nos nouveaux Linus daigne illustrer les veilles ; Découvre à nos savans tes secrètes merveilles. Donne à la jeune fille une aimable pudeur. Et répands sur ses traits la grâce et la candeur. Qu'unie à son époux, Tépouse heureuse et pure Fasse de ses cnfans sa pltis belle parure. Avec la Royauté, raffermis et maintien L'amour sacré des lois, son plus ferme soutien. Puisse l'astre éclatant où brille ta puissance Ne rien voir dans son cours de plus grand que la France (i) ! Castel. Les Plantes^ ch. II.
(i) Voyez les Leçons Latines anciennes et modernes .t. II, et la traduction des Géorgiqiies par Dclillc.
DESCRIPTIONS, au
Même sujet.
France! ô belle contrée, ô terre généreuse, Que les Dieux complaisans formaient pour être heureuse, 'lu ne sens point du Nord les glaçantes horreurs; Le midi de ses feux t'épargne les fureurs. Tes arbres innocens n'ont point d'ombres mortelles, Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crédule , ni tes bois Des tigres frémissans ne redoutent la voix; Ni les vastes serpens ne traînent sur tes plantes En longs cercles hideux leurs écailles sonnanles.
Les chênes, les sapins et les ormes épais En utiles rameaux ombragent les sommets; Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées , Et la riche Aquitaine et les hauts Pyrénées, Sous leurs bruyans pressoirs fout couler en ruisseaux Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux. La Provence odorante et des zéphyrs aimée Respire sur les mers une haleine embaumée; Au bord des flots couvrant , délicieux trésor, L'orange et le citron de leur tunique d'or. Et plus loin , au penchant des collines pierreuses, Forme la grasse olive aux liqueurs savonneuses. Et ces réseaux légers , diaphanes habits , Où la fraîche grenade enferme ses rubis. ' Sur les rochers touffus là chèvre se hérisse; Tes prés enflent de lait la féconde génisse, Et tu vois tes brebis , sur le jeune gazon , Epaissir le tissu de leur blanche toison. Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine, S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de fleuves tortueux,
L'Indomptable Garonne aux vagues hisense'es; Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées j ,
La Seine au flot royal, la Loire dans son sein Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin Qui nourrissent partout , sur tes nobles rivages , Fleurs, moissons et vergers et bois et pâturages, Rampent au pied des murs d'opulentes cités, Sous des arches de pierre , à grand bruit emportes.
Dirai-je ces travaux, source de Tabondance, Ces ports, où des deux mers l'active bienfaisance Amène les tributs du rivage lointain Que visite Phébus le soir ou le matin ? Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, De bassins en bassins ces ondes amassées. Pour joindre aux pieds des monts Tune et l'autre ïhélis? Et ces vastes chemins en tous lieux départis. Où l'éti'anger, à l'aise achevant son voyage, Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage.
Ton peuple industrieux est né pour les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras; Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide A bravé l'étranger, usurpateur avide.
Le Ciel fit les Français hospitaliers et bons, Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons.
ô France trop heureuse.
Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des Cieux !
André ChéMER.
Les Arbres, les Fruits, les Végétaux conqui.'^
Enfin vous jouissez; et le cœur et les yeux Chérissent de vos bois l'abri délicieux. Au plaisir voulez-vous unir eiicor la gloire?
Voulez-vous de votre art remportei la vidoire? Déjà de nos jardins heureux décorateur, Ajoutez à ces lioms le nom de créateur. Voyez comme en secret la nature fermente, Quel besoin d'enfanter sans cesse la tourmente : Et vous ne l'aidez pas? Qui sait dans son trésor Quels biens à l'industrie elle réserve encor? Comme l'art à son gré guide le cours de l'onde , Il peut guider la sève; à sa liqueur féconde Montrez d'autres chemins, ouvrez d'autres canaux ; Dans vos champs enrichis par des hymens nouveaux , Des sucs vierges encor essayez le mélange , De leurs dons mutuels favorisez l'échange. Combien d'arbres, de fruits, de plantes et de fleurs, Dont l'art changea le goût, les parfums , les couleurs! La pêche a dû sa gloire à ces métamorphoses j D'un triple diadème ainsi brillent les roses; De son panache ainsi l'œillet s'enorgueillit. Osez : Dieu fit le monde , et l'homme l'embellit. Que si vous n'osez pas essayer ces conquêtes , Combien sous d'autres cieux de richesses sont prêtes! Usurpez ces trésors; ainsi le fier Romain, Et ravisseur plus juste, et vainqueur plus humain , Conquit des fruits nouveaux, porta dans l'Ausonic Le prunier de Damas , l'abricot d'Arménie , Le poirier des Gaulois, tant d'autres fruits divers: C'est ainsi qu'il fallait s'asservir Tunivers ! Quand Lucullus vainqueur triomphait de l'Asie, L'airain, le marbre et l'or frappaient Rojne éblouie; Le sage dans la foule aimait à voir ses mains Porter le cerisier en triomphe aux Romains, Et ces mêmes Romains n'ont-ils pas vu nos pères En bataillons armés, sous des cieux plus prospères, Aller chercher la vigne, et vouer à Bacchus Leurs étendai'ds rougis du nectar des vaincus ? Du fruit de leurs exploits leurs troupes échauffées,
ai4 DESCRIPTIONS.
Rapportaient en chantant ces précieux trophées. Du pampre triomphal ils couronnaient leurs fronts j Le pampre sur leurs dards s'enlaçait en festons. Tel revint triomphant le Dieu vainqueur du Gange: Les vallons, les coteaux célébraient la vendange; Et partout où coula le nectar enchanté, Coururent le plaisir, l'audace et la gaîté.
Enfans de ces Gaulois , imitons nos ancêtres : Enlevons, disputons ces dépouilles champêtres. Voyez dans ces jardins, fiers de se voir soumis A la main qui porta le sceptre de Thémis, Le sang des Lamoignon , Téloquent Malesherbes, Enrichir notre sol de cent tiges superbes, Nourrissons inconnus de cent climats divers, De la cime des monts, de la rive des mers. Je voyage , entouré de leur foule choisie , D'Amérique en Europe, et d'Afrique en Asie : Tous , parmi nos vieux plants , charmés de se ranger , Cliérissent notre ciel^ et l'heureux étranger, Des bords qu'il a quittés reconnaissant l'ombrage. Doute de son exil à leur touchante image , Et d'un doux souvenir sent son cœur attendri.
Je t'en prends à témoin , jeune Potavéri : Des champs d'O-Taïti , si chers à son enfance , Où l'amour sans pudeur n'est pas sans innocence, Ce sauvage ingénu, dans nos murs transporté. Regrettait dans son coeur sa douce liberté» Et son île riante, et ses plaisirs faciles. Ebloui, mais lassé de l'éclat de nos villes, Souvent il s'écriait : « Rendez-moi mes forêts ! » Un jour , dans ces jardins où l'Etal à grands frais Des quatre coins du monde en un seul lieu rassemble Ces peuples végétaux surpris de croître ensemble, Qui, changeant à la fois de saison et de lieu, Viennent tous à l'envi rendre hommage à Jussieu, L'Indien parcourait leurs tribus réunies,
DESCRIPTIONS. 2i5
Quand tout à coup, parmi ces vertes colonies,
Un arbre qu'il connut dès ses plus jeunes ans
Frappe ses yeux; soudain avec des cris perçans
Il s'élance, il l'embrasse, il le baigne de larmes.
Le couvre de baisers ! Mille objets pleins de charmes ,
Ces beaux champs, ce beau ciel , qui le virent heureux ,
Le fleuve qu'il fendait de ses bras vigoureux,
La forêt dont ses traits perçaient l'hôte sauvage ,
Ces bananiers chargés et de fruits et d'ombrage,
Et le toit paternel , et les bois d'alentour ,
Ces bois qui répondaient à ses doux chants d'amour,
Il croit les voir encore, et son âme attendrie
Du moins pour un instant retrouva sa patrie.
DelilLE. Les Jardins^ ch. IL
La Veillée.
A CES jours si remplis succède la soirée. Et votre cœur content n'en craint pas la durée j Un facile travail, de doux amusemens , De la longue veille'e abrègent les momens. Tantôt, la serpe en main, vous divisez le hêtre. Et préparez l'appui du pampre qui doit naître; Tandis que votre épouse, aux lueurs d'un brasier, Dans l'osier avec art entrelaçant l'osier , Précipite gaîment une chanson naïve.
Ou traîne en ge'raissant la romance plaintive. Tantôt sous votre toit vos voisins rassemblés Entourent vos foyers de cercles redoublés. Où préside un Nestor , l'oracle du village.
Il prédit au canton le beau t€?mps et l'orage. Son voisin l'interrompt pour parler à son tour, Et fait de longs récits ou de guerre ou d'amour. De l'antique féerie on raconte une histoire; L'orateur, qui la croit, l'atteste et la fait croire.
2iC OESCKIPTIOJNS
Un spectre, dît l'un d'eux , paraît vers le grand bois; Le jour de la tempête on entendit sa voix; Un autre en fait d'abord la peinture effrayante j Le crédule auditoire est saisi d'épouvante; Le silence et la peur augmentent par degré , Et plus près du foyer le cercle est resserré.
Mais pendant ces récits, la robuste jeunesse Se livre sans contrainte à sa vive allégresse ; A peine la musette et l'humble chalumeau Ont rassemblé le soir les galans du hameau , Que dans un vaste enclos , préparé pour la danse , Ils viennent étaler leur rustique élégance; lueurs pas sont ralentis ou pressés au hasard; Ils suivent sans cadence un instrument sans art. Tous célèbrent en vers la beauté du village ; La muse et la bergère ont le même langage. O mortels innocens, que votre sort est doux (i) !
Saint-Lamberï. Les Saisons.
La Vendange.
Ces voiles suspendus qui cachent à la terre Le ciel qui la couronne, et laslre qui réflaire, Préparent les mortels au retour des frimas. Si le soleil encor se montre à nos climats, Il n'arme plus de feux les rayons qu'il nous lance ; La nature à grands pas marche à sa décadence.
Mais la feuille, en tombant, du pampre dépouillé Découvre le raisin, de rubis emaillé; De l'ambre le plus pur la treille est colorée; Les celliers sont ouverts , la cuve est réparée. Boisson digne des Dieux, jus brillant et vermeil ,
(') Voyez les Leçons Latines modernes, t. II , même sujet j Tableaux .
Doux extrait de la sève et des feux du soleil , Source de nos plaisirs, délices delà terre, Viens dissiper l'ennui qui me livre la guerre , Et donne-moi du moins le bonheur d'un moment ! Bacchus, Dieu des festins, père de l'enjoûmenl, C'est toi qui répandis sur les monts du Bosphore Les pampres enlevés aux portes de l'aurore j Tu couvris de raisins les rochers de Lesbos : Ta liqueur inspira les Muses , les Héros , Et ton culte polit la Grèce encor sauvage.
C'est toi qui des Gaulois enflammais le courage , Quand ce peuple vainqueur, du haut des Apennins, Vint sous les toils fumans écraser les Romains. Il voulait de tes dons enrichir la patrie ; Et, le front couronné des pampres d'Hespérie , Ivre de vin, de joie , il repassa les monts. Les vallons répétaient ses cris et ses chansons , Et les thyrses guidaient sa marche triomphante. La Gaule à ton nectar dut sa gaîlé brlllanle , Le charme des festins et le sel des bons mots , L'art d'écarter les soins, et d'oublier les maux.
Mais déjà vers la vigne un grand peuple s'avance, 11 s'y déploie en ordre, et le travail commence,- Le vieillard que conduit l'espoir du vin nouveau , Arrivé plein de joie au penchant du coteau, Y voit l'heureux Lindor et Lisette charmée Trancher au même cep la grappe parfumée j 11 chante leurs amours et le Dieu des raisins. Une troupe à leur voix répond des monts voisins : Plus loin le tambourin , le fifre et la trompette Font entendre des airs que le vallon répète. Cependant les chansons , les cris du vendangeur , Fixent sur le coteau les regards du chasseur. Mais le travail s'avance, et les grappes vermeilles S'élevant en monceau dans de vastes corbeilles , Colin , le corps penché sur ses genoux tremblans ,
2i8 DESCRIPTIONS.
De la vigne au cellier les transporte à pas lents. Une foule d'enfans autour de lui s'empresse, Et l'annonce de loin par des cris d'allégresse.
Tandis que le raisin sous la poutre est placé, Qu'un jus brillant et pur dans la cuve est lancé , Que d'avides buveurs y plongent la fougère, Où monte en pétillant une mousse légère , Sur les monts du couchant tombe l'astre du jour.
Le peuple se rassemble , il hâte son retour; Il arrive, ô Bacchus, en chantant tes louanges. 11 danse autour du char qui porte les vendanges; Ce char est couronné de fleurs et de rameaux; Et la grappe en festons pend au front des taureaux. Le plaisir turbulent, la joie immodérée. Des heureux vendangeurs terminent la soirée; Ils sont tous contens d'eux, du sort et des humains. Des rivaux réunis un verre arme les mialns : Bacchus a suspendu la haine et la vengeance; Il fait régner l'amour, et répand Tindulgence. Deux vieillards attendris se tiennent embrassés; Tous deux laissent tomber des mots embarrassés; Dans leurs yeux entr'ouverts brillent d'humides flammes. Ils font de vain efforts pour épancher leurs âmes , Et, pleins des sentimens qu'ils voudraient exprimer, Tous deux, en bégayant, se jurent de s'aimer, (irégoire à Mathurine allait porter son verre; Sous fies pas incertains il sent trembler la terre; 11 a vu les lambris et le toit s'ébranler. La table qu'il embrasse est prête à s'écrouler; Il tombe, il la renverse, et la cruche brisée Se disperse en éclats sur la terre arrosée; On se lève en tumulte, on part, et les buveurs Font retentir au loin leurs chants et leurs clameurs (i).
Le même. Ibid,
(i) Voyct les Leçons Latines modernes, t. Il, môme sujet.
La Chasse du Cerf.
. , . Du cor bruyant j'entends déjà les sonsj L'ardent coursier de'jà sent tressaillir ses veines, Bat du pied , mord le frein , sollicite les rênes. A ces apprêts de guerre, au bruit des combattans, Le cerf frémît , s'étonne, et balance long-temps. Doit-il Join des chasseurs prendre son vol rapide? Doit-il leur opposer son audace intrépide? De son front menaçant, ou de ses pieds légers, A qui se fiera-t-il dans ces pressans dangers? Il hésite long-temps : la peur enfin l'emporte; 11 part , il court , il vole: un moment le transporte Bien loin de la forêt, et des chiens et du cor. Le coursier libre enfin s'élance et prend l'essor; Sur lui l'ardent chasseur part comme la tempête , Se penche sur ses crins, se suspend sur sa tête, Il perce les taillis, il rase les sillons, Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons.
Cependant le cerf vole, et les chiens sur sa voie Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ; Partout où sont ses pas sur le sable imprimés, Ils attachent sur eux leurs naseaux enflammés ; Alors le cerf tremblant , de son pied qui les guide. Maudit l'odeur traîtresse et l'empreinte perfide. Poursuivi, fugitif, entouré d'ennemis, Enfin dans son malheur il songe à ses amis. Jadis de la forêt dominateur superbe.
S'il rencontre des cerfs errans en paix sur l'herbe , Il vient au milieu d'eux humiliant son front. Leur confier sa vie et cacher son affront.
Mais, hélas! chacun fuit sa présence importune, Et la contagion de sa triste fortune : Tel un flatteur délaisse un prince infortuné.
^2o DESCKll'TlONS.
Banni par eux, il fuit, il erre abandonné: Il revoit ces grands bois si chers à sa mémoire , Où cent fois il goûta les plaisirs et la gloire , Quand les bois, les rochers, les antres d'alentour, Répondaient à ses cris et de guerre et d'amour , Et qu'en Sultan superbe à ses jeunes maîtresses Sa noble volupté partageait ses caresses j Honneur, empire, amour, tout est perdu pour lui. C'est en vain qu'à ses maux prêtant un noble appui, D'un cerf tout jeune encor la confiante audace Succède à ses dangers , et s'élance à sa place. Par les chiens vétérans le piège est éventé. Du son lointain des cors bientôt épouvante'. Il part , rase la terre , ou , vieilli dans la feinte , De ses pas en sautant, il interrompt l'empreinte j Ou , tremblant et tapi loin des chemins frayés. Veille et promène au loin ses regards effrayés , S'éloigne, redescend, croise et confond sa route. Quelquefois il s'arrête , il regarde , il écoute ; Et des chiens, des chasseurs, de l'écho des forêts Déjà l'affreux concert le frappe de plus près. ^11 part encor, s'épuise encore en ruses vaines. Mais déjà la terreur court dans toutes ses veines. Chaque bruit est pour lui l'annonce de son sort. Chaque arbre un ennemi, chaque ennemi la mort. Alors, las de traîner sa course vagabonde , De la terre infidèle il s'élance dans londe , Et change d'élément sans changer de destin.
Avide , et réclamant son barbare festin , Bientôt vole après lui, de sueur dégouttante. Brûlante de fureur et de soif haletante, La meute aux cris aigus , aux yeux étincelans. L'onde à peine suffit à leurs gosiers brùlans ; Mais à leur fier instinct d'autres besoins commandent. C'est de sang qu'ils ont soif, c'est (in sangqu'ils doinaiidcnl. Alors désespéré, sans amis, sans secoui-s.
A la fureur enfin sa faiblesse a recours.
Hélas ! pourquoi faut-il qu'en ruses impuissantes
La frayeur ait usé ses forces languissantes?
Et que n'a-t-il plutôt , écoutant sa valeur ,
Par un noble combat illustré son malheur?
Mais enfin, las de perdre une inutile adresse,
Terrible, il se ranime , il s'élance, il se dresse.
Soutient seul mille assauts; son généreux courroux
Réserve aux plus vaillans les plus terribles coups.
Sur lui seul à la fois tous ses ennemis fondent;
Leurs morsures, leurs cris, leur rage se confondent.
Il lutte, il frappe encore : efforts infructueux!
Hélas ! que lui servit son port majestueux ,
Et sa taille élégante, et ses rameaux superbes ,
Et ses pieds qui volaient sur la pointe des herbes?
Il chancelle, il succombe, et deux ruisseaux de pleurs
De ses assassins même attendrissent les cœurs (i).
Delille. g éorgi que s françaises.
Même sujet.
Mais l'automne offre encor d'autres amusemens, Où le courage et l'art mènent à la victoire; Diane dans ses jeux se propose la gloire. Entendez-vous quel bruit retentit dans les airs , Et d'échos en échos roule dans ces déserts? La Discorde, Bellone ou le Dieu de la guerre , Par ce bruit effrayant menacent-ils la terre ? De la vaste forêt l'espace en est rempli , Dans ses sombres buissons le cerf a tressailli; Au monarque des bois la guerre est déclarée, 11 a vu d'ennemis sa demeure entourée, Et de chiens dévorans, en groupes dispersés,
(1) Voyez les Leçons LaÙMs moderiies , 1= II , mcwf sujet.
De distance en distance autour de lui placés. Là, le coursier fougueux levant sa tête altière, Bondissant sous son maître et frappant la bruyère , De la course tardive appelle les instans.
Mais on part; il s'élance j et des sons éclatans Sur les traces du cerf dont la terre est empreinte, Ont conduit le chasseur au centre de l'enceinte. Le timide animal s'épouvante et s'enfuit, Et voit dans chaque objet la mort qui le poursuit. Sa route sur le sable est à peine tracée : Il devance en courant la vue et la pensée; L'œil le suit et le cherche aux lieux qu'il a quittés. Ses cruels ennemis , par le cor excités , S'élèvent sur ses pas au sommet des montagnes , Ou fondent à grands cris sur les vastes campagnes. Effrayé des clameurs et des longs hurlemens Sans cesse à son oreille apportés par les vents, Vers ces vents importuns il dirige sa fuite; Mais la troupe implacable, ardente à sa poursuite. En saisit mieux alors ses esprits vagabonds. Il écoute et s'élance, et s'élève par bonds; Il voudrait ou confondre , ou dérober sa trace , Se détacher du sable et voler dans l'espace. Hélas ! il change en vain sa route et ses retours.
Dans le taillis obscur il fait de longs détours ; Il revoit ces grands bois , théâtre de sa gloire , Où jadis cent rivaux lui cédaient la victoire, Où, couvert de leur sang, consumé de désirs, Pour prix de son courage il obtint les plaisirs. Il force un jeune cerf à courir dans la plaine, Pour présenter sa trace à la meute incertaine; Mais le chasseur la guide, et prévient son erreur. Le cerf est abattu, tremblant, saisi d'horreur; Son armure l'accable, et sa tête est penchée; Sous son palais brûlant sa langue est desséchée. Il entend de plus près des cris plus menaçans ,
Et fait pour fuir encor des efforts impuissans. Ses yeux appesantis laissent tomber des larmes. A la troupe en fureur il oppose ses armes ; En vain le désespoir le ranime un instant ; 11 tombe, se relève , et meurt en combattant.
Saint-Lambert. Les Saisons.
Même sujet.
Le cor, pour éveiller les châteaux d'alentour, Frappe et remplit les airs de bruyantes fanfares : L'ardent coursier liennit, et vingt meutes barbares, Près de porter la guerre au monarque des bois , En rapide aboîment font éclater leur voix. Ennemis affames que les veneurs devancent , Les chiens vers la forêt en tumulte s'avancent , Et bientôt sur leurs pas l'impe'tueux coursier, Tout fier d'un conducteur brillant d'or et d'acier. Non loin de la retraite où l'ennemi repose., Arrive. L'assaillant en ordre se dispose. Tous ces flots de chasseurs prudemment partagés , Se forment en deux corps sur les ailes rangés. Les chiens au milieu d'eux se placent en silence. Tout se tait: le cor sonne; on s'écrie, on s'élance, Et soudain comme un trait, meute, coursiers, chasseurs, Du rempart des taillis ont franchi l'épaisseur. Eveillé dans sou fort au bruit de la tempête, La terreur dans les yeux, le cerf dresse la tête. Voit la troupe sur lui fondant comme un éclair, 11 déserte son gîte ; il court, vole et fend l'air. Et sa course déjà , de l'aquilon rivale , Entre l'armée et lui laisse un vaste intervalle. Mais les chiens plus ardens, vers la terre incline's, Dévorant les esprits de son corps émanés , Demeurent sans repos attachés à sa trace;
2^^/, DESCKIPTIONS.
Ils courent. L'animal, ô nouvelle disgrâce!
L'animal est surpris en un fort écarté.
Moins confiant alors en son agilité,
Par la feinte et la ruse il défend sa faiblesse ;
Sur lui-même trois fois il tourne avec souplesse,
Ou cherche un jeune cerf, de sa vieillesse ami ,
£t l'expose en sa place à l'oeil de l'ennemi.
Mais la brûlante odeur des esprits qu'il envoie, Conductrice des chiens, les ramène à sa voie. C'est alors qu'il Londit et veut franchir les airs ; Sa trace est reconnue, enfin dans ces déserts, Contre tant d'ennemis ne trouvant plus d'asile , Le roi de la forêt à jamais s'en exile : 11 ne reverra plus ce spacieux séjour Où vingt jeunes rivaux , vaincus en un seul jour, Laissaient à ses plaisirs une vaste carrière : Il franchit, n'osant plus regarder en arrière, Il franchit les fossés , les palis et les ponts , Et les murs et les champs, et les bois et les monts. Tout fumant de sueur, vers un fleuve il arrive , Et la meute avec lui déjà touche la rive. Le premier, dans les flots il s'élance à leurs yeux: Avec des hurlemens les chiens plus furieux, Trempés de leur écume, affamés de carnage, Se plongent dans le fleuve, et l'ouvrent à la nage.
Cependant un nocher devance leur abord , Et, tandis que sa nèfles porte à l'autre bord, L'infortuné, poussant une pénible haleine. Et glacé par le froid de la liquide plaine, Vogue, franchit le fleuve, et, de l'onde sorti , Fuit encor, de chasseurs et de chiens investi. Sa force enfin trompant son courage, il s'arrête, Il tombe; le cor sonne, et sa mort qui s'apprête L'enflamme de fureur; l'animal aux abois Se montre digne encor de l'empire des bois. Il combat de la tête , il couvre de blessures
L'aboyant ennemi dont lisent les morsures. Mais il résiste en vain; hélas! trop convaincu Que, faible, languissant, de fatigue vaincu, 11 ne peut inspirer que de vaines alarmes , Pour fléchir son vainqueur il a recours aux larmes; Ses larmes ne sauraient adoucir son vainqueur. Il détourne ses yeux , se cache; et le piqueur. Impitoyable et sourd aux longs soupirs qu'il traîne, Le perçant d'un poignard, ensanglante l'arène. Il expire , et les cors célèbrent son trépas (i).
RouCHER. Les Mois, ch. IX.
La Chasse du Taureau sauvage.
Le cor lointain a retenti trois fois, Et le taureau mugit au fond des bois.
De la forêt usurpateur sauvage.
Il vous attend, volez, adroits guerriers : Là, des combats vous trouverez l'image.
Les dangers même, et de nouveaux laui'iers.
Sur le taureau mugissant et terrible, Pleuvent les dards, les lances, les épieux. Il cède , il fuit , revient plus furieux , Plus menacé, mais toujours invincible; Il fuit encor sous les traits renaissans. Devant ses pas, au loin retentissans.
Dés bois émus le peuple se disperse :
Son front écarte ou brise les rameaux.
Dans le torrent il tombe, le traverse; Et son passage avec fracas renverse Les troncs vieillis et les jeunes ormeaux.
Alkent prévoit ses détours, le devance, Et près d'un chêne il se place en silence.
(i) Voyez les Keçins Ladiicî tnoileines, t. 1, mèinc sujcî. 3. — ti'ô. i5
22fi DESCRIPTIONS.
Le dard lancé par sa robuste main Atteint le flanc du monstre, qui soudain, Se retournant^ sur lui se précipite.
D'un saut léger l'adroit chasseur l'évite, Et frappe encor le flanc déjà sanglant. Le taureau tombe, et prompt il se relève. Tremblez, Alkent, fuyez en reculant; A ce front large il oppose son glaive. Succès trompeur ! dans la tête enfoncé , Le fer se rompt : de ses mains frémissantes Alkent saisit les cornes menaçantes.
Lutte, combat, repousse, est repoussé.
Dû monstre évite et lasse la furie , Ranime alors sa vigueur affaiblie , Et le taureau sur l'herbe est renversé : Pour les chasseurs sa chute est une fête. L'heureux Alkent, immobile un instant, Reprend haleine, et fier de sa conquête, Pour l'achever, du monstre palpitant Sa hache enfin coupe l'énorme tête.
Joyeux il part, et suivi des chasseurs. Environné de flottantes bannières, Des chiens hurlans, et des troupes guerrières, De la victoire il goûte les douceurs.
A ces douceurs l'espoir ajoute encore; Vers le cortège il marche radieux :
Sur lui soudain se fixent tous les yeux; Et toujours fier il jette aux pieds d'Isaure Le don sanglant, le don le plus flatteur Qu'à la beauté puisse offrir la valeur (i).
Parny.
(i) Voyez t. l, même sujet; et les Leçons Latines modernes, t. II.
La Ferme.
La ferme ! à re nom seul les moissons , les vergers, Le règne pastoral, les doux soins des bergers, Ces biens de l'âge d'or, dont l'image chérie Plut tant à mon enfance, âge d'or de la vie. Réveillent dans mon cœur mille regrets touchans. Venez : de vos oiseaux j'entends déjà les chants; J'entends rouler les chars qui traînent l'abondance, Et le bruit des fléaux qui tombent en cadence.
Ornez donc ce séjour; mais, absurde à grands frais, N'allez pas ériger une ferme en palais. Elégante à la fois, et simple dans son style, Jja ferme est aux jardins ce qu'aux vers est l'idylle. Ah ! par les Dieux des champs, que le luxe effronté De ce modeste lieu soit toujours rejeté. N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges ; Je veux voir l'appareil des moissons, des vendanges. Que le crible, le van où le froment doré Bondit avec la paille et retombe épuré, La herse, les traîneaux, tout l'attirail champêtre, Sans honte à mes regards osent ici paraître. Surtout des animaux que le tableau mouvant Au dedans, au dehors, lui donne un air vivant. Ce n'est plus du château la parure stérile, La grâce inanimée et la pompe immobile ; Tout vit, tout est peuplé dans ces murs, sous ces toits. Que d'oiseaux différens et d'instinct et de voix, Habitant sous l'ardoise, ou la tuile, ou le chaume, Famille, nation, république, royaume, M'occupent de leurs mœurs, m'amusent de leurs jeux.
A leur tête est le coq : père , amant , chef heureux , Qui, roi sans tyrannie, et sultan sans mollesse, A son sérail ailé prodiguant sa tendresse,
aaS DESCRIPTIONS.
Aux droits de la valeur joint ceux de la beauté, Commande avec douceur, caresse avec fierté, Et, fait pour les plaisirs, et Fempire, et la gloire, Aime, combat, triomphe, et chante sa victoire (i).
Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs combats , Leurs haines, leurs amours, et jusqu'à leurs repas. La corbeille à la main, la sage ménagère A peine a reparu ; la nation légère , Du sommet de ses tours, du penchant de ses toits , En tourbillons bruyans descend toute à la fois : La foule avide en cercle autour d'elle se presse; D'autres , toujours chassés , et revenant sans cesse, Assiègent la corbeille , et jusque dans la main , Parasites hardis, viennent ravir le grain.
Soignez donc, protégez ce peuple domestique. Que leur logis soit sain, et non pas magnifique. Que leur font des réduits richement décorés, Le marbre des bassins, les grillages dorés ? Un seul grain de millet leur plairait davantage ; La Fontaine l'a dit : ô véritable sage 1 La Fontaine, c'est toi qu'il faudrait en ces lieux; Chantre heureux de l'instinct, il t'inspirerait mieux. Le paon, fier d'étaler l'iris qui le décore, Du dindon rengorgé l'orgueil plus sot encore, Pourraient à nos dépens égayer ton pinceau; Là de tes deux pigeons tu verrais le tableau. Et deux coqs amoureux, à la discorde en proie. Te feraient dire encore : « Amour, tu perdis Troie (2) ! » Deulle. Les Jardins j ch. IV.
(i) Voyez plus bas.
(2; Voyez les Leçons Latines ancientîef, t. II.
Le Chien.
A LEUR tête est le chien , aimable autant qu'utile , Superbe et caressant, courageux, mais docile. Formé pour le conduire et pour le protéger, Du troupeau qu'il gouverne il est le vrai berger. Le Ciel Ta fait pour nous , et dans leur Cour rustique Il fut des Rois pasteurs le premier domestique. Redevenu sauvage , il erre dans les bois : Qu'il aperçoive l'homme, il rentre sous ses lois; Et, par un vieil instinct qui jamais ne s'efface. Semble de ses amis reconnaître la race.
Gardant du bienfait seul le doux ressentiment, 11 vient lécher ma main après le châtiment; Souvent il me regarde; humide de tendresse, Son œil affectueux implore une caresse.
J'ordonne, il vient à moi; je menace, il me fuitj Je l'appelle, il revient; je fais signe, il me suit; Je m'éloigne , quels pleurs ! je reviens , quelle joie ! Chasseur sans intérêt, il m'apporte sa proie. Sévère dans la ferme, humain dans la cité. Il soigne le malheur, conduit la cécité ; Et moi, de l'Hélicon malheureux Bélisaire, Peut-être un jour ses yeux guideront ma misère. Est-il hôte plus sûr, ami plus généreux ! "Un riche marchandait le chien d'un malheureux; Cette offre l'affligea : « Dans mon destin funeste , « Qui m'aimera, dit-il, si mon chien ne me reste .^ » Point de trêve à ses soins , de borne à son amour, Il me garde la nuit, m'accompagne le jour. Dans la foule étonnée on l'a vu reconnaître , Saisir et dénoncer l'assassin de son maître, Et, quand son amitié n'a pu le secourir. Quelquefois sur sa tombe il s'obstine à mourir.
z'ào DESCRIPTIONS.
Enfin le grand Buffon écrivit son histoire ; Homère l'a chanté, rien ne manque à sa gloire : Et^ lorsqu'à son retour le chien d'Ulysse absent Dans l'excès du plaisir meurt en le caressant, Oubliant Pénélope, Eumée, Ulysse même.
Le lecteur voit en lui le héros du poëme (i).
Le même. Les Trois Règnes, ch. VIIL
Le Chat.
C'est là (a) que tu vivrais,
G toi, dont La Fontaine eût vanté les attraits, O ma chère Raton, qui, rare en ton espèce, Eus la grâce du chat, et du chien la tendresse; Qui, ficre avec douceur, et fine avec bonté. Ignoras l'égoïsme, à ta race imputé.
Là , je voudrais te voir, telle que je t'ai vue , De ta molle fourrure élégamment vêtue , Affectant l'air distrait, jouant l'air endormi, Epier une mouche, ouïe rat ennemi, Si funeste aux auteurs, dont la dent téraéi'aire Ronge indifféremment Du Bartas ou Voltaire ; Ou, telle que tu viens, minaudant avec art, De mon sobre dîner solliciter ta part; Ou bien, le dos en voûte et la queue ondoyante, Offrir ta douce hermine à ma main caressante, (3u déranger gaîment, par mille bonds divers. Et la plume et la main qui t'adressa ces vers (3).
Le même.
(i) Voyez t. I; et les Leçons Latines anciennes et modenici t. 1.
(2) Dans un musco d'histoire naturelle
(3) Voyez les Leçons Latines modernes, t. I.
DESCKIPI'IONS. 23,
Le Cheval.
Vous voyez ces vallons, et ces coteaux désertsj Des difîérens troupeaux dans les sites divers Envoyez, répandez ces peuplades nombreuses. Là , du sommet lointain des roches buissonneuses Je vois la chèvre pendre; ici de mille agneaux L'écho porte les cris de coteaux en coteaux. Dans ces prés abreuvés des eaux de la colline. Couché sur ses genoux le bœuf pesant rumine j Tandis qu'impétueux, fier, inquiet, ardent, Cet animal guerrier qu enfanta le trident, Déploie, en se jouant dans un gras pâturage, Sa vigueur indomptée et sa grâce sauvage. Que j'aime et sa souplesse et son port animé. Soit que, dans le courant du fleuve accoutumé, En frissonnant il plonge, et, luttant contre l'onde, Batte du pied le flot qui blanchit et qui gronde^ Soit qu'à travers les prés il s'échappe par bonds ; Soit que, livrant aux vents ses longs crins vagabonds, Superbe, l'œil en feu, les narines fumantes, Beau d'orgueil et d'amour, il vole à ses amantes ! Quand je ne le vois plus, mon œil le suit encor(i). Le MEME. Les Jardins, ch. 1*'.
Même sujet.
Voyez ce fier coursier, noble ami de son maître, Son compagnon guerrier, son serviteur champêtre, Le traînant dans un char, ou s'élançant sous lui ; Dès qu'a sonné l'airain, dès que le fer a lui , 11 s'éveille, il s'anime, et, redressant la tête,
(i) Voye* même sujet, dans la traductiou de Virgile par DcUlle.
Provoque à la mêlée, insulte à la tempête :
De ses naseaux brûlans il souffle la terreur;
Il bondit d'allégresse , il frémit de fureur.
On charge 3 il dit : Allons ; se courrouce et s'élance.
Il brave le mousquet, il affronte la lance;
Parmi le feu, le fer, les morts et les mourans,
Terrible, échevelé, s'enfonce dans les rangs;
Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre.
Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre :
Il prévient l'éperon, il obéit au frein,
Fracasse par son choc les cuirasses d'airain ,
S'enivre de valeur, de carnage et de gloire,
Et partage avec nous l'orgueil de la victoire ;
Puis revient dans nos champs, oubliant ses exploits,
Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois;
Aux rustiques travaux humblement s'abandonne,
Et console Cérès des fureurs de Bellone (i).
Le même. Les Trois Règnes.
L'Étalon.
L'ÉTALON que j'estime est jeune, vigoureux, Il est superbe et doux, docile, valeureux; Son encolure est haute et sa tête hardie , Ses flancs sont larges, pleins ; sa croupe est arrondie; Il marche fièrement, il court d'un pas léger; Il insulte à la peur, il brave le danger. S'il entend la trompette ou les cris de la guerre. Il s'agite, il bondit; son pied frappe la terre. Son fier hennissement appelle les drapeaux; Dans ses yeux le feu brille, il sort de ses naseaux. Son oreille se dresse, et ses crins se hérissent; Sa bouche est écumante, et ses membres frémissent.
(i) Voyez t. I; et les Leçons Latines anciennes et modernes, t. I et II.
Un coursier belliqueux, qui , formé pour la gloire, Doit avec le guerrier voler à la victoire, Dès ses plus jeunes ans au bruit accoutumé. Sans crainte entend tonner le salpêtre allume. Son oeil audacieux parcourt l'éclat des armes; Le son de la trompette est pour lui plein de charmes. Il souffre les arçons, il soutient en repos Son maître qui s'élève et s'assied sur son dos. A ses ordres docile, il s'arrête ou s'avance, Il revient sur ses pas, il se dresse, il s'élance, Plus léger que les vents par son vol devancés j Ses pas sur la poussière à peine sont tracés. Il aime la louange, et son ardeur éclate Au doux bruit de la main qui le frappe et le flatte. C'est ainsi qu'un coursier, utile au champ de Mars, Nous porte fièrement au milieu des hasards, Perce les escadrons, vole, se précipite; Le carnage l'anime, et le péril l'irrite. Environné de morts, sanglant, percé de coups, Il semble s'oublier, et ne penser qu'à vous. Quand sa force le quitte, encor plein de courage, De l'horreur des combats il sort, il vous dégage. Pour vous il semble craindre un coup qu'il a bravé; 11 expire content quand il vous a sauvé.
RossET. L'Agriculture,
L'Ane.
Moins vif, moins valeureux, moins beau que le cheval. L'âne est son suppléant, et non pas son rival; Il laisse au fier coursier sa superbe encolure, Et son riche harnais, et sa brillante allure.
a34 DESCRIPTIONS.
Instruit par un lourdaud, conduit par le bâton , Sa parure est un bât , son régal un chardon. Pour lui Mars n'ouvre point sa glorieuse école j Il n'est point conquérant, mais il est agricole. Enfant, il a sa grâce et ses folâtres jeux ; Jeune, il est patient, robuste et courageux, Et paie, en les servant avec persévérance. Chez ses patrons ingrats sa triste vétérance.
Son service zélé n"est jamais suspendu ; Porteur laborieux, pourvoyeur assidu.
Entre ses deux paniers, de pesanteur égale, Chez le riche bourgeois, chez la veuve frugale. Il vient, les reins courbés et les flancs amaigris, Souvent à jeun lui-même, alimenter Paris. Quelquefois , consolé par une chance heureuse. Il sert de bucéphale à la beauté peureuse; Et sa compagne enfin va dans chaque cité Porter aux teints flétris les fleurs de la santé. Il marche sans broncher au bord du précipice, Reconnaît son chemin, son maître et son hospice. De tous nos serviteurs c'est le moins exigeant; Il naît, vieillit et meurt sous le chaume indigent; Aux injustes rigueurs dont sa fierté s'indigne. Son malheur patient noblement se résigne.
Enfin , quoique son aigre et déchirante voix De sa rauque allégresse importune les bois. Qu'il offense à la fois et les yeux et l'oreille, Que le châtiment seul en marchant le réveille. Qu'il soit hargneux, revêche et désobéissant, A force de malheurs l'âne est intéressant : Aussi le préjugé vainement le maltraite. En dépit (le l'orgueil, il aura son poëte. Homère, qui chanta tant de héros divers, Auprès du grand Ajax le plaça dans ses vers. La Fable le nomma le coursier de Silène. Ami des voluptés , il naquit pour la peine.
DESCIVIPTIONS. a35
Et moi qui déplorai le sort des animaux , J'ai dû peindre ses mœurs, ses bienfaits et ses maux (i). Delille. Les Trois Règnes ^ ch. Vlll.
L'Eléphant.
Ainsi que la raison l'instinct a ses degrés. S'il faut que de nos sens les rapports assurés Nous peignent les objets que notre instinct compare, Plus ces rapports sont sûrs , et moins l'instinct s'égare. Si donc respire un être en qui les Dieux puissans Aient dans un seul organe associé trois sens, Dont la flexible main , de ces trois sens pourvue. Corrigeant par le tact les erreurs de la vue. Des qualités des corps habile à s'assurer. Puisse à la fois sentir, et sucer et flairer; Qui, toujours redoutable, et souvent caressante, Tantôt renverse tout par sa force puissante, Tantôt avec plaisir savourant les odeurs. Ainsi qu'un doigt léger sache cueillir des fleurs. Reconnaisse l'enfant du conducteur qu'il pleure. Enlève des fardeaux, ferme, ouvre sa demeure, Et, roulant, déroulant ses replis tortueux , Serve sa faim , sa soif, sa colère et ses jeux ; Enfin , qui , dans un point, en un instant, rassemble Trois forces , trois effets , trois jugemens ensemble : Le monde admirera ce pouvoir triomphant 5 Et, puisqu'il n'est point l'homme , il sera l'éléphant, L'admirable éléphant, dont le colosse énorme Cache un esprit si fin dans sa masse difforme ; Que , pour son rare instinct dans un corps si grossier , Presque pour ses vertus adore un peuple entier: L'éléphant, en un mot, qui sait si bien connaître
(t) Voyez les Zeçons Latines anciennes et modernes, t. I»
236 DESCHIPTIONS.
. L'injure , le (îienfait , ses tyrans et son maître. Chacun des animaux excelle dans son art : Le fermier connaît trop les ruses du renard j Le cerf, ingénieux dans ses frayeurs extrêmes, Varie en cent façons ses adroits stratagèmes , Et, des chiens égarés déconcertant l'ardeur, De ses pas , en sautant , lui dérobe l'odeur. Le lapin a sa ruse; inspiré par la crainte, Il se creuse avec art un savant labyrinthe : Et, chassant en commun, dans son poste marqué Le loup sait se tenir prudemment embusqué ; Mais le noble éléphant ne voit rien qui l'égale (i^
Le même. Ibid. , ch. VU.
Le Castor.
Sous lui, mais séparé par un court intervalle, Dans ses hardis travaux le peuple des castors Etale de l'instinct les plus riches trésors. L'éléphant dans les bois, et le castor dans l'onde , Sont tous deux à jamais l'étonnement du monde. S'il n'a point cette trompe , organe merveilleux , Dont le noble animal a droit d'être orgueilleux. Quatre dents , ou plutôt quatre terribles scies. Qu'en un tranchant acier la nature a durcies, Et sa queue aplatie , et ses agiles doigts. Voilà de ses travaux les instrumens adroits. D'autres les ont vantés, d'autres ont su décrire Tous ces grands monumens de leur petit empire j Ces arbres renversés , façonnés avec art , De leur digue à la vague opposant le rempart; Des écluses, des ponts l'habile architecture , Des voûtes , des cloisons la solide jointure j
(i) Voyez les Leçons Latines modernes.
Ces soins si prévoyans , cet art si merveilleux , Accommodés au temps, appropriés aux lieux j Cette Hollande enfin , et cette humble Venise , Sur ses longs pilotis solidement assise ; L'étranger, retrouvant Thomme dans le castor. Le voit, s'étonne, rêve, et le regarde encor.
Le même. Ibid.
Le Lion et l'Aigle.
Tel qu'un peintre savant joint la lumière à l'ombre , Dieu se plaît à créer des nuances sans nombre ; Mais, parmi ce contraste et d'instincts et de goûts. De haine et d'amitié, de douceur, de courroux. De paresse et d'ardeur, qu'à chaque créature En ses dons inégaux départit la nature. Souvent son art sublime offre à l'œil enchanté La ressemblance unie à la variété.
Au lion dans les bois , à l'aigle dans son aire , Qui ne reconnaît pas le même caractère ? Tous deux sont fiers , tous deux tyrans de leurs vassaux, Dans leur désert royal ne veulent point d'égaux. L'impérieux amour, le besoin d'une épouse. Domptent seuls les fureurs de leur fierté jalouse ; Tous deux, rois des Etats par la victoire acquis. Ne veulent de festins que ceux qu'ils ont conquis; Ennemis généreux et vainqueurs magnanimes. Enfin tous deux font grâce à de faibles victimes ; Ainsi le même instinct produit mêmes humeurs, Et, différens de race, ils sont joints parles mœurs (i).
LeméMë. Ibid^
(i) Voyez en prose; et les Leçons Latines anciennes ^ t. I.
238 DKSCKIPTIONS.
Le Coq.
Que le coq, de ses sœurs et l'époux et le roi , Toujours marche à leur tête et leur donne la loi. Il peut dix ans entiers les aimer, les conduire ; Il est né pour l'amour, il est né pour l'empire. En amour, en fierté le coq n'a point d'égal. Une crête de pourpre orne son front royal; Son œil noir lance au loin de vives étincelles; Un plumage éclatant peint son corps et ses ailes , Dore son cou superbe , et flotte en longs cheveux. De sanglans éperons arment ses pieds nerveux ; Sa queue en se jouant, du dos jusqu'à la crête , S'avance et se recourbe en ombrageant sa tète.
Des Grecs et des Romains autrefois révéré , Le coq était des Dieux l'interprète sacré.
J'omets ses vains honneurs , je chante ses services : Lorsque du jour l'aurore apportantes prémices, Blanchit de sa lumière et les monts et les loits , Du héraut du soleil vous entendez la voix. Il l'appelle , il l'annonce , et lui rend son hommage^ Des heures de la nuit son chant fait le partage ; Il en marque le cours et celui du sommeil , Il fixe le travail, le repos, le réveil; 11 est du temps qui full la mesure vivante. Sa tendresse , toujours active et vigilante , Défend le peuple heureux qu'il conduit par ses soins. Roi sensible, époux tendre, il veille à leurs besoins.
RossET. L'Agriculture.
Amant jaloux et monarque intrépide.
Si d'un rival l'aspect frappait ses yeux ,
\ ous le verriez, athlète furieux, Lui déclarer une guerre sanglante.
Tout son cortège , en une morne attente , De ce combat inquiet spectateur, Allume encor sa haine et sa valeur.
Triomphe-t-il, Dieu ! quel transport éclate ! 11 fait voler son casque d'écarlate ; D'un rouge obscur son œil s'est coloré ; Son bec sanglant proclame la victoire; Je vois s'enfler son plumage doré.
Et chaque plume a tressailli de gloire. Est-il vaincu, muet, abandonné.
Objet de haine, il court dans la retraite , Loin du sérail , en sultan détrône' , Pleurer sa honte et cacher sa défaite (i).
Campenon. Maison des Champs.
Le Cygne.
Le cygne, toujours beau , soit qu'il vienne au rivage, Certain de ses attraits, s'offrir à notre hommage ; Soit que, de nos vaisseaux le modèle achevé , Se rabaissant en proue, en poupe relevé, L'estomac pour carène , et de sa queue agile Mouvant le gouvernail en timonier habile, Les pieds pour avirons, pour flotte ces uiseaux Qui se pressent eu foule autour du roi des eaux, Pour voile enfin son aile au gré des vents enflée , Fier, il vole au milieu de son escadre ailée. Mais quand son feu Tatteint dans l'humide séjour. De quel charme nouveau vient l'embellir l'amour ! Que de folâtres jeux , que d'aimables caresses ! Doux et passionné dans ses vives tendresses , Déployant mollement son plumage amoureux ,
( I ) Voyez plus haut j et les Leçons Latines modernes
â4o DESCRIPTIONS.
De quel air caressant pour l'objet de ses feux,
Il prouve aux flots émus par son ardeur féconde
Que la mère d'Amour est la fille de l'onde ;
Et de son corps, choisi pour plaire à deux beaux yeux,
Justifie , en aimant, le monarque des Dieux!
La fable de sa voix a vanté la merveille ;
L'œil enchanté sans doute avait séduit l'oreille. •
Et qu'avait-il besoin de ce titre emprunté?
Lui seul réunit tout, force, grâces, fierté;
Il habite , à son choix , les airs , l'onde et la terre j
Modéré dans la paix, valeureux dans la guerre ,
Terrible, impétueux , il fond sur ses rivaux;
Leur choc trouble les airs , il agite les eaux :
Tel Antoine jadis, sur les plaines de l'onde.
Disputait Cléopâtre et l'Empire du monde (i).
Delille, Les Trois Règnes.
Le Colibri.
Enfin, pour achever ces nombreux parallèles, Avec la lourde autruche et ses mesquines ailes , Comparez cet oiseau qui , moins vu qu'entendu , Ainsi qu'un trait agile à nos yeux est perdu ; Du peuple ailé des airs brillante miniature, Où le ciel des couleurs épuisa la parure ; Et, pour tout dire enfin, le charmant colibri Qui , de fleurs , de rosée et de vapeurs nourri , Jamais sur chaque tige un instant ne demeure, Glisse et ne pose pas, suce moins qu'il n'effleure: Phénomène léger, chef-d'oeuvre aérien, De qui la grâce est tout, et le corps presque rien j Vif, prompt, gai, delà vie aimable et frêle esquisse, Et des Dieux , s'ils en ont , le plus charmant caprice.
Le même. Ibid., ch. yil.
(i) Voyez t. 1 ; f t les Leçons latines nmdevnes.
DESCRIPTIONS. a^i
Les Abeilles.
Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles. Ah! je les reconnais, mes aimables abeilles. Cent fois on a chanté ce peuple industrieux; Mais comment, sans transport , voir ces filles des Cieux? Quel art bâtit leurs murs , quel travail peut suffire A ces trésors de miel , à ces amas de cire ? Je ne vous dirai point leurs combats éclatans , Si la mort est donnée à l'un des combattans , Si ce peuple est régi par une seule reine , S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine ^ Si leur cité contient trois peuples à la fois, Epoux, reine, ouvrière, hôtes des mêmes toits, D'autres décideront: mais leur noble industrie , Mais ces hardis calculs de leur géométrie , Leurs fonds pyramidaux savamment compassés , En six angles égaux leurs bâtimens tracés, Cette forme , élégante autant que régulière , Qui ménage l'espace autant que la matière, Cette reine étonnante en sa fécondité, Qui seule tous les ans fait sa postérité , Et les profonds respects de son peuple qui l'aime, Sont toujours un prodige, et non pas un problème : Aussi de nos savans le regard curieux Souvent pour une ruche abandonne les cieux. Les Géber, les Kéaumur ont décrit ces merveilles, Et le chantre d'Auguste a chaulé les abeilles (i).
Le même. Ihid,
Le Papillon.
Voyez ce papillon échappé du tombeau , Sa mort fut un sommeil, et sa tombe un berceau ;
(t) Voyez les Lcçr.ui Latines moderne!.
a4a DESCRIPTIONS.
Il brise lo fourreau qui l'enchaînait dans l'ombre;
Deux yeux paraientson front, et ses yeux sont sans nombre.
Il se traînait à peine, il part comme l'éclair^
Il rampait sur la terre , il voltige dans l'air ;
11 languissait sans sexe, et ses ailes légères
Portent à cent beautés ses erreurs passagères^
Que dis-je? dès long-temps calomnié par nous,
Moins infidèle amant que malheureux époux,
Lui-même à son amour souvent se sacrifie,
Et son premier plaisir est payé de sa vie.
Ainsi son destin change, et passe tour à tour
De la vie au tombeau , de la tombe au grand jour.
Mais, de son sort nouveau , faveur plus merveilleuse,
Sa tête , en rejetant sa dépouille e'cailleuse ,
Dans le même cerveau garde mêmes de'sirs :
Il chérissait les fleiirs , les fleurs sont ses plaisirs j
Son instinct l'y ramène, et dans leur sein fidèle
Vient déposer l'espoir de sa race nouvelle.
Le même. Ibid,
Le Ver luisant.
N'oublions point ces vers dont les races brillantes Montrent sur l'Océan des lumières flottantes, Et sous chaque aviron qui fend les flots mouvans, Offrent aux nauloniers des phosphores vivans. Les bois même, les bois , quand la nuit tend ses voiles, Offrent aux yeux surpris de volantes étoiles, Qui, traçant dans la nuit de lumineux sillons, Partent de chaque feuille en brillans tourbillons. Les airs sont étonnés de leur clarté nouvelle, La forêt s'illumine, et la nuit étincelle : Ils s'arrêtent ; soudain meurt ce rapide jour, Et l'ombre et la clarté renaissent tour à tour.
Le même, Ihîd.
Les Fourmis.
Souvent aussi rînslinct varie avec les lieux. Comparez ces fourmis, moins clignes de nos yeux, Méconnaissant les arts de la paix, de la guerre, Durant l'hiver entier sommeillant sous la terre, Mais qui rôdent sans cesse, et d'un amas de grains Remplissent à l'envi leurs greniers souterrains, A ces nobles fourmis dont se vante l'Afrique, En trois classes rangeant leur sage république; Peuple heureux d'ouvriers, de nobles, de soldats. Que de grands monumens dans leurs petits Etats ! De leurs toits dont dix pieds nous donnent la mesure, Les yeux aiment à voir la ferme architecture; Sur le cône aplati le buffle quelquefois Guette pour l'éviter le fier tyran des bois. Au dedans quelle heureuse et savante industrie De leurs compartimens règle la symétrie , Aligne leur cité, dessine leurs maisons, Leurs escaliers tournans et leurs solides ponts, Qui partout présentant de faciles passages, Pour alléger leur peine abrègent leurs voyages ! Au centre , tout entière à la postérité. Et mêlant la grandeur à la captivité, Leur noble souveraine, en une paix profonde, Ne quitte point sa couche incessamment féconde, Et par son ventre énorme et son énorme poids Surpasse ses sujets un million de fois. Quatre-vingt mille enfans la connaissent pour mère: Au fond de son palais, auguste sanctuaire. Des serviteurs choisis entre tous ses sujets Dans sa cliambre royale ont seuls un libre accès. Leur foule emplit ses murs, et par une humble porte Déposent en leur lieu les œufs qu'elle transporle.
L'ordre règne partout; épars de tout côté Leurs riches magasins entourent la cité; Ailleurs sont e'ieve's les enfans de la reine; La cour habite enfin près de sa souveraine-; Le voyageur, de loin découvrant leurs travaux, D'une heureuse peuplade a cru voir les hameaux. O Nil! ne vante plus ces masses colossales , Des sommets abyssins orgueilleuses rivales ; L'insecte constructeur est plus grand à mes yeux Que l'homme amoncelant ces rocs audacieux; Et quand une fourmi bâtit des pyramides, Nos arts semblent bornés, et nos travaux timides (i).
Le même. IbiiL
Le Serpent.
Habitant des forêts , et des monts et des champs, Le serpent, à son tour, a des droits à mes chants. Par ses beaux mouvcmens et sa riche parure. Cher à la poésie ainsi qu'à la peinture, Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours. Son port audacieux, ses liabiles détours; Mais il fuit nos regards : dans le sein des broussailles. Dans les fentes des rocs ou le creux des murailles , Il semble (ju'affligé de son triste renom. Il cache ses remords, sa honte et son poison.
Je n'en décrirai point les nombreuses espèces , Différentes d'aspect, de pencVians et d'adresses : Je compterais plutôt les sables des déserts, Les feuillages des bols et les vagues des mers, Que les variétés de sa race effrayante.
11 court, nage, bondit, gravit, vole on serpente ; Tanlôt, au bruit lointain des agrestes pipeaux,
(i) Voyez U'S Leçons Lcuims iiiodei'fiCj-
Caché dans la moisson, il attend les troupeaux ,
Et des plis écaille's qu'avec foi'ce il déploie
Saisit, étreint, étouffe, et dévoi-e sa proie.
Le chevreau, la hrebis, souvent un bœuf entier,
Tout à coup engloutis dans son large gosier,
Se débattent en vain dans sa gueule béante.
Mais bientôt, expiant sa fureur dévorante ,
Il s'endort sous le poids de l'énorme festin ;
Et, livrant au chasseur un facile butin ,
Sous la lourde massue ou le fer du sauvage
Tombe gonflé de sang et gorgé de carnage.
Tantôt, au fond des bois, à l'entour d'un vieux tronc,
11 enlace sa queue et redresse son front.
Ailleurs, au haut d'un arbre où sa race fourmille ,
Superbe, il réunit sa hideuse famille.
L'œil voit avec effroi ces milliers d'animaux
Envelopper la tige, entourer les rameaux ;
On croit voir les cheveux de l'horrible Mégère,
Ou les crins hérissés de l'aboyant Cerbère
Qui défend jour et nuit le trône de Pluton ,
Ou les serpens tressés dont se coiffe Alecton.
Me préserve le Ciel d'aller dans le bocage Respirer la fraîcheur ou dormir sous l'ombrage, Lorsqu'en un jour d'été, de son obscur séjour 11 sort brûlant de soif, de colère et d'amour! Sur la cime des bois, sur les monts, dans la plaine, Les animaux tremblans l'évitent avec peine : Contre eux il a du Ciel reçu ses yeux ardens. Son étouffante haleine et ses terribles dents. Telle est de son poison la violence extrême , Souvent par sa piqûre il se détruit lui-même ; Son venin dans la plaie à peine s'est glissé, La chair tombe en lambeaux , et le sang est glacé. Pour son rapide élan il n'est point de distance ; 11 part comme l'éclair, atteint comme la lance.
Quels contrastes frappans il présente à nos yeux !
«46 0ESCI\ll>T10NS.
Reptile sur la terre, éloile dans les deux, Ici nous déguisant son approche mortelle, Ailleurs faisant crier sa bruyante crécelle , Couvé dans sa coquille ou formé tout vivant , Assaillant furieux , tacticien savant , Sinon astucieux, Polyphèiiie vorace, Victime quelquefois et bourreau de sa race 5 Formidable aux oiseaux, à l'hôte des forêts, Aux reptiles criards qui peuplent les marais ! Du tigre affreux lui-même affrontant la colère 5 Redoutable poison, remède salutaire; Paresseux en hiver, plein d'ardeur au printemps ^ Favori d'Esculape , et Temblème du temps ; Ancien dominateur des forêts d'Amérique, Détesté dans l'Europe, adoré dans l'Afrique; De rindlen, pour lui toujours hospitalier, Convive caressant, et démon familier; Prudent et courageux , vigoureux et flexible , Célébré par la Fable, et maudit par la Bible; Dans les vers de Milton, organe de Satan, 11 ravit l'innocence à l'épouse d'Adam j Avec elle il perdit l'homme, hélas! trop fragile j Par lui Laocoon est puni dans Virgile , El son supplice encore, objet de nos douleurs, Sur un marbre souffrant nous fait verser des pleurs. (1).
Le même. Uid.
Les Coquillages.
Voyez au fond des eaux ces nombreux coquillages ; La terre a moins de fruits, les bols moins de feuillages- Tout ce que le soleil prodigue de couleurs, Les sept rayons d'Iris, l'émail brillant des fleurs,
(i) Voyca t. I > et le« Leçons Lalines anciennes , t. II.
DESCRIPTIONS. -s'^-j
Les jets de la lumière et les taches de l'ombre,
S'épuisent pour former leurs nuances sans nombre.
Dans leurs contours divers quelle varie'té !
Chacun d'eux a sa grâce et son utilité'.
Volutes, chapiteaux, fuseaux, navette, aiguilles.
Quelles formes n'ont pas leurs nombreuses familles!
Partout le grand Artiste a varié son plan.
Ici c'est un étui , là se montre un cadran ;
L'un en casque brillant est sorti de son moule ,
L'autre en vis tortueuse élégamment se roule ,
L'autre de l'araignée a la forme et le nom;
Un autre imite aux yeux la trompe ou le clairon ;
Là c'est une massue, ailleurs une tiare j
Celui-ci d'un long peigne offre l'aspect bizarre ;
L'autre en boîte de nacre est joint à son rocher^
Cet autre est un vaisseau dont le petit nocher,
Son instinct pour boussole , et son art pour étoile,
Est lui-même le mât , le pilote et la voile.
Un autre, moins heureux, sous un toit emprunté,
Est contraint de cacher sa triste nudité ,
Et contre st% rivaux dispute une coquille.
Observons des oursins l'épineuse famille ,
Qui, de longs javelots s'armant de toutes parts,
Chemine, au lieu de pieds, sur des milliers de dards,
Et de s^î> aiguillons dirigeant la piqûre,
Atteint ses ennemis , et saisit sa pâture.
Le même. Ihid,
Les Monstres marins et leurs Combats.
Que de pièges adroits! que de savans combats ! Une guerre éternelle arme ce peuple immense. Les uns ont leurs épieux, et les autres leur lance;
L'un, d'une encre cachée en de secrets vaisseaux. Noircit l'onde, s'échappe, et s'enfuit sous les eaux;
248 DESCRIPTIOJNS.
D'un large tablier qu'avec force il déploie,
L'autre enveloppe, étouffe , et dévore sa proie.
Quel nocher n'a connu ce combat si fameux
Qui trouble au loin d'effroi tout l'empire écumeux?
Ces fiers dominateurs de la liquide plaine ,
Le terrible espadon et l'énorme baleine :
Voyez-les s'attaquer, se heurter à la fois,
L'un armé de sa scie et l'autre de son poids.
L'un, agile et fougueux, rapidement s'élance.
Sur son lourd ennemi fond avec violence;
L'autre, avec pesanteur roulant son vaste corps,
De sa queue effroyable arme tous les ressorts ;
Et malheur à celui que, d'un coup redoutable,
Frapperait en fureur ce fouet épouvantable :
Son ennemi l'esquive, et, sautant dans les airs,
Tombe plus acharné sur le géant des mers ,
Et de son arme affreuse entame la baleine.
Alors de l'Océan l'immense souveraine.
Secouant l'ennemi sur son énorme dos ,
Presse, foule, et soulève, et tourmente les flots,
L'horrible scie accroît ses blessures profondes;
Le monstre ensanglanté se débat sur les ondes j
Des bords du Groenland aux rives de Thulé
Il agite en mourant son empire ébranlé.
La mer gronde , et du sein des humides campagnes.
Tout l'Océan s'élève et relombe en montagnes (i).
Le même. Ibld.
(i) Voyez, dans les Tableaux , la Pccke de la Baleine,
Ce que l'on conçoit Lien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément, BoiLEAV. Art poét.t ch. I.
Définition poétique.
PRECEPTES DU GENRE
Avec moins de développement et d'étendue, le poele ne laisse pas de définir le plus souvent à la manière de l'orateur.
L'ambassadeur d'un Roi m'est toujours redoutable; Ce n'est qu'un ennemi sous un titre honorable. Qui -vient, rempli d'orgueil ou de dextérité, Insulter ou trahir avec impunité.
Voltaire.
Qu'un ami véritable est une douce chose ! Il cherche vos besoins au fond de votre coeur j
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s'agit de ce qu'il aime.
La Fortaive.
Quels traits me présentent vos fastes, Impitoyables conquérans ?
Des vœux outrés, des projets vastes, Des Rois vaincus par des tyrans ;
zoo DEFIINITIONS.
Des murs cfiie la flamme ravage, Un vainqueur fumant de carnage , Un peuple aux fers abandonné; Des mères pâles et sanglantes, Arrachant leurs filles tremblantes Des bras d'un soldat effréné.
Rousseau.
Ce dernier tableau de la strophe est précisément ce que Quinlilieu a oublié dans la description beaucoup plus ample qu'il a faite du saccagement d'une ville.
En fait de définitions poétiques , rien n'est au-dessus de celle de la constance de l'homme juste , telle qu'Horace l'a donnée.
Justum ac tenacem projwsiti virum Non cii'iuin ardor prai>a jubentiutn , Non uulctis iiistantis tyvanni Mente quatit solidâ, neque Auslev, Dux inquicti turbidus Adriœy Ncc fiiliniiiantis inui^na Jouis manus .* Sifiactus illabatur orbis , Impauidum forient ruinœ.
Ce vieillard qui , d'un vol agile.
Fuit toujours, sans être arrête j Le Temps , cotte image mobile De l'immobile Eternité.
Rousseau.
Les poètes eux-mêmes définissent assez souvent à la manière des philosophes, quant à l'exactitude et à la précision, mais, en images ou en sentiment, avec la langue poétique.
Et qui jamais définira mieux la mort du sage, que La Fontaine poëte l'a fait en un vers ?
liien ne trouble sa fin; c'est le suir d'un beau jour.
La plupart des dèfinilions poétiques ne sont que des
DÉFINITIOJSS. 25 1
descriptions : les poètes en sont pleins , singulièrement Ovide et La Fontaine, le premier dans ses métamorphoses, le second dans ses fables; et l'on a peine à concevoir , en lisant notre fabuliste , que d'une langue assez peu favorable aux peintures physiques, il ait tiré cette multitude de traits fins , délicats et justes, dont il a formé ses définitions. On enverra dans une seule fable deux exemples inimitables ; car le pinceau de La Fontaine est malheureusement perdu:
Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu ,
Fut presque pris au dépourvu.
Voici comme il conta l'aventure à sa mère : J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat ,
Et trottais comme un jeune rat
Qui cherche à se donner carrière, Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux ;
L'un d'eux bénin et gracieux, Et l'autre turbulent et plein d'inquiétude :
Il a la voix perçante et rude;
Sur la tète un morceau de chair; Une sorte de bras dont il s'élève en l'air
Comme pour prendre sa volée ;
La queue en panache étalée.
Qui ne reconnaît pas le coq ?
Sans lui j'aurais fait connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux.
Il est velouté comme nous.
Marqueté, longue queue , une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.
Je le crois fort sympathisant Avec messieurs les rats ; car il a les oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Le chat peut-il être mieux peint ?
Le caractère de la définition poétique, ainsi que de la définition oratoire, est de ne peindre son objet que dans son rapport avec l'intention de l'orateur ou du poè'te: de
2b2 DEFINITIONS.
là vient que de la même chose il peut y avoir plusieurs définitions différentes , et dont chaaine aura sa vérité et sa justesse relative. Vingt dessinateurs placés autour du modèle font vingt figures différentes; le même paysage produira différens tableaux , selon les points de vue et les aspects que les peintres auront choisis; la diversité des situations morales produit la même variété dans les définitions oratoires ou poétiques ; au lieu que la définition philosophique doit être entière et invariable , c'est-à-dire embrasser la totalité de l'objet, au moins dans son essence, en présenter l'idée et complète et distincte , lui ressembler dans tous les points, et ne ressembler qu'à lui seul. Le philosophe n'a point de situation particulière et momentanée ; il tourne autour de la nature.
Enfin , soit en poésie , soit en éloquence , un mérite essentiel de la définition , c'est l'à-propos. Tout ce qui d'un seul mot se fait concevoir nettement, pleinement, et sans équivoque, n'a pas besoin d'être défini. Ce n'est qu'à éclaircir, à développer ou à circonscrire une idée, que l'on doit employer la définition; et il en est de cette partie de l'art d'écrire comme de toutes les autres : pour avoir sa beauté réelle , et pour satisfaire à la fois le goût et la raison, elle doit contribuer à la solidité de l'édifice, dont elle est l'ornement ; bien entendu que , selon le genre , elle peut tenir plus ou moins du luxe ou de l'utilité ; car il en est de l'éloquence et de la poésie comme de l'architecture; tel genre est plus restreint au nécessaire, tel autre accorde plus à la magnificence et à la décoration.
Marmontel. Elémensde Littérature^ t. II.
La Bible.
Qui n'a relu souvent, qui n'a point admiré Ce livre par le Ciel aux Hébreux inspiré i*
DÉFINITIONS. 2f.3
11 charmait à la fois Bossuet et Racine. L'un, éloquent vengeur de la cause divine, Semblait, en foudroyant des dogmes criminels. Du haut du Sinaï tonner sur les mortels ; L'autre, de traits plus fiers ornant la tragédie, Portait Jérusalem sur la scène agrandie. Rousseau saisit encor la harpe de Sion, Et son rhythme pompeux, sa noble expression. S'éleva quelquefois jusqu'au chant des prophètes.
Imitez cet exemple, orateurs et poêles : L'enthousiasme habite aux rives du Jourdain, Au sommet du Liban , sous les berceaux d'Eden. Là, du monde naissant vous suivez les vestiges. Et vous errez sans cesse au milieu des prodiges. Dieu parle, l'homme naît j après un court sommeil, Sa modeste compagne enchante son réveil. Déjà fuit son bonheur avec son innocence : Le premier juste expire, ô terreur! ô vengeance ! Un déluge engloutit le monde criminel.
Seule, et se confiant à l'œil de l'Eternel, L'arche domine en paix les flots du goufft-e immense, Et d'un monde nouveau conserve l'espérance.
Patriarches fameux, chefs du peuple chéri, Abraham et Jacob , mon regard attendri Se plaît à s'égarer sous vos paisibles tentes : L'Orient montre encor vos traces éclatantes, Et garde de vos mœurs la simple majesté. Au tombeau de Rachel je m'arrête' attristé , Et tout à coup son fils vers l'Egypte m'appelle. Toi qu'en vain poursuivit la haine fraternelle, O Joseph, que de fois se couvrit de nos pleurs La page attendrissante où vivent tes malheurs! Tu n'es plus. O revers ! près du Nil amenées, Les fidèles tribus gémissent enchaînées.
Jéhovah les protège, il finira leurs maux. Quel est ce jeune enfant qui flotte sur les eaux?
C'est lui qui des Hébreux finira l'esclavage.
fille des Pharaons, courez sur le rivage,
Préparez un abri , loin d'un père cruel ,
A ce berceau chargé des destins d'Israël.
La mer s'ouvre : Israël chante sa de'livrance.
C'est sur ce haut sommet qu'en un jour d'alliance
Descendit avec pompe, en des torrens de feu ,
Le nuage tonnant qui renfermait un Dieu.
Dirai-je la colonne et lumineuse et sombre,
Et le désert témoin de merveilles sans nombre?
Aux murs de Gabaon le soleil arrêté?
Ruth , Samson , Débora, la fille de Jephté
Qui s'apprête à la mort, et parmi ses compagnes ,
Vierge encor, va deux fois pleurer sur les montagnes.'*
Mais les Juifs aveuglés veulent changer leurs lois ; Le Ciel , pour les punir, leur accorde des Rois ; Saiil règne; il n'est plus ; un berger le remplace : L'espoir des nations doit sortir de sa race : Le plus vaillant des Rois du plus sage est suivi. Accourez, accourez, descendans de Lévi, Et du temple éternel venez marquer l'enceinte.
Cependant dix tribus ont fui la Cité sainte. Je renverse, en passant, les autels des faux dieux; Je suis le char d'Elie emporté dans les cieux ) Tobie et Raguel m'invitent à leur table : J'entends ces hommes saints, dont la voix redoutable, Ainsi que le passé , racontait l'avenir. Je vois , au jour marqué, les Empires finir. Sidon , reine des eaux, tu n'es donc plus que cendre! Vers l'Euphrate étonné, quels cris se font entendre.'* Toi qui pleurais, assis près d'un fleuve étranger, Console-toi , Juda , tes destins vont changer. Regarde cette main vengeresse du crime.
Qui désigne à la mort le tyran qui t'opprime. Rientôt Jérusalem reverra ses enfans ; Esdras ef Machabée, et ses fils triomphans
Raniinont de Sion la lurnièic obscurcie.
Ma course enfin s'arrête au berceau du Messie.
De Fontaîïes.
L'Ange gardien.
Dieu se lève, et soudain sa voix terrible appelle De ses ordres secrets un ministre fidèle, Un de ces esprits purs qui sont chargés par lui De servir aux humains de conseil et d'appui , De lui porter leurs vœux sur leurs ailes de flamme, De veiller sur leur vie et de garder leur âme. Tout mortel a le sien : cet ange protecteur. Cet invisible ami veille autour de son cœur, L'inspire, le conduit, le relève s'il tombe. Le reçoit au berceau , Taccompagne à la tombe, Et, portant dans les cieux son âme entre ses mains, La présente en tremblant au juge des humains. C'est ainsi qu'entre l'homme et Jéhovah lui-même, Entre le pur néant et la grandeur suprême, D'êtres inaperçus une chaîne sans fin Réunit l'homme à l'ange et l'ange au séraphin ; C'est ainsi que, peuplant Télendue infinie. Dieu répandit partout l'esprit, l'âme et la vie.
De La Martine. Nouo. Médit, poét., Médit. XIV.
L'Honneur.
L'honneur partout, disais-je, est du monde admiré: Mais l'honneur en effet qu'il faut que l'on admire. Quel est-il.'' Valincour, pourras-tu me le dire? L'ambitieux le met souvent à tout brûler j L'avare, à voir chez lui le Pactole rouler; Un faux brave, à vanter sa prouesse frivole 3 Un vrai fourbe, à jamais ne garder sa parole.
Ce poëte, à noircir d'insipides papiers; Ce marquis, à savoir frauder ses cre'ancîers; Un libertin, à rompre et jeûnes et carême; Un fou perdu d'honneur, à braver l'honneur même. L'un d'eux a-l-il raison? Qui pourrait le penser? Qu'est-ce donc que l'honneur, que tout doit embrasser? Quoiqu'on ses beaux discours Saint-Evreraont nous prône, Aujourd'hui j'en croirai Sénèque avant Pétrone.
Dans le monde il n'est rien de beau que l'équité : Sans elle la valeur, la force, la bonté. Et toutes les vertus dont s'éblouit la terre, Ne sont que faux brillans et que morceaux de verre. Rassemblez à la fois Mithridate et Sylla; Joignez-y Tamerlan, Genseric, Attila :
Tous ces fiers conquérans , Rois, Princes, Capitaines, Sont moins grands à mes yeux que ce bourgeois d'Athènes Qui sut, pour tous exploits, doux, modéré, frugal, Toujours vers la justice aller d'un pas égal.
Oui , la justice en nous est la vertu qui brille j 11 faut de ses couleurs qu'ici-bas tout s'habille. Dans un mortel chéri, tout injuste qu'il est. C'est quelque air d'équité qui séduit et qui plaît. A cet unique appât l'âme est vraiment sensible : Même aux yeux de l'injuste un injuste est horrible j Et tel qui n'admet point la probité chez lui, Souvent à la rigueur l'exige chez autrui. Concluons qu'ici-bas le seul honneur solide, C'est de prendre toujours la vérité pour guide , De regarder en tout la raison et la loi; D'être doux pour tout autre, et rigoureux pour soi ; D'accomphr tout le bien que le Ciel nous inspire. Et d'être juste enfin : ce seul mot veut tout dire (i).
BoiLEAU. Satire XL
(i) Voyez, Allégories, /f véritable et le faux Honneur*
DÉFINITIONb. 267
La véritable et la fausse Dévotion.
ET convne je ne vois nul genre de héros
Qui soit plus à priser que les parfaits de'vols,
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;
Aussi je ne vois rien qui soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux ;
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue à leur gré
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,
Font de dévotion me'tier et marchandise,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés;
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune
Par le chemin du ciel courir à la fortune 3
Qui, brûlant et priant, demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite au milieu de la Cour;
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices.
Sont prompts, vindicatifs, sans fol, pleins tl'artifices;
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment
De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment;
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré.
De ce faux caractère on en voit trop paraître;
Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître ;
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit pas en eux ce faste insupportable,
El leur dévotion est humaine et trniiable.