‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 5 sur 34 · G R ES SET · texte numérisé non relu

G R ES SET

L'Elégie.

D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace, La plaintive Elégie, en longs habits de deuil,

270 DEFliNlTlONS.

Sait, les cheveux épars , gémir sur un cercueil.

Elle peint des amans la joie et la tristesse ,

Flatte , menace , irrite , apaise une maîtresse.

Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux,

C'est peu d'être poëte, il faut être amoureux.

Je hais ces vains auteurs dont la Muse forcée

M'entretient de ses feux, toujours froide et glacée *,

Qui s'affligent par art, et, fous de sens rassis,

S'érigent pour rimer en amoureux transis.

Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines;

Ils ne savent jamais que se charger de chaînes,

Que bénir leur martyre, adorer leur prison ,

Et faire quereller le sens et la raison.

Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule

Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle ;

Ou que, du tendre Ovide animant les doux sons,

Il donnait de son art les charmantes leçons.

Il faut que le cœur seul parle dans l'élégie.

BoiLEAU. Artpoél,^ ch. II.

La Peinture.

A DE simples couleurs mon art plein de magie Sait donner du relief, de l'âme et de la vie. Ce n'est rien qu'une toile; on pense voir des corps. J'évoque, quand je veux, les absens et les morts. Je transporte les yeux aux confins de la terre. Il n'est événement ni d'amour ni de guerre , Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux. Les mystères profonds des enfers et des cieux Sont par moi révélés ; par moi l'œil les découvre. Que la porte du jour se ferme, ou qu'elle s'ouvre; Que le soleil nous quitte, ou qu'il vienne nous voir; Qu'il forme un beau matin, qu'il nous montre un beau soir^ J'en sais représenter les images brillantes.

Mon art s'éienJ sur lout: c'est par mes mains savantes Que les champs, les déserls, -les bois et les cite's Vont en d'autres climats étaler leurs beautés. Je sais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages , Et les malheurs de Troie ont plu dans mes ouvrages. Tout y rit, tout y charme : on y voit sans horreur Le pâle Désespoir, la sanglante Fureur, L'inhumaine Clolho , qui marche sur leurs traces : Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces. Dans les maux de l'absence on cherche mon secours, Je console un amant privé de ses amours.

La Fontaine.

L'Art du Peintre, de'crit par le Poëte.

Admirable , en effet, et qui tient du prodige!... Oh ! oui, sans doute, Armand, quel charmel.. quel prestige ! Avec un peu de toile , un pinceau , des couleurs, Tu peins l'azur du ciel , le bel émail des fleurs , Le cristal d'une eau pure, et la naissante aurore; Et ce jour qu'après lui le soleil laisse encore , Les rochers et les bois, les prés et leurs troupeaux , Et ces ports animés par de nombreux vaisseaux. Ce mélange savant et de lumière et d'ombre Donne un clarté vive, une teinte plus sombre, Qui détache, prolonge , arrondit les objets; Et tour à tour , au gré de ses divers sujets , llespirant la terreur , la grâce , la noblesse , Le peintre toujours trompe , et nous ravit sans cesse. De son art enchanteur, ô magique pouvoir ! . . . Sous son pinceau vivant . .. douce erreur!, on croit voir Atalante qui court. Mercure qui s'envole : Il peint le mouvement , et. ... presque la parole. Mais quoi ! ce ne sont là que de ses moindres traits : Des passions il sait rendre les grands effets ;

27a BÉFIISITIONS.

Et, plein de passion , lui-même il nous entraîne De la crainte à l'espoir, d€ l'amour à la haine , Du faîte de l'Olj'mpe au séjour des remords : 11 évoque l'absent , il ranime les morts j Et, des temps reculés nous retraçant l'histoire , Lui-même il éternise à son tour sa me'moire.

Collin-d'Harleville. Les Artistes^ acte lef, scène 111.

La Forêt.

Forêt silencieuse, aimable solitude, Que j'aime à parcourir votre ombrage ignoré ! Dans vos sombres détours, en rêvant égaré, J'éprouve un sentiment libre d'inquiétude ! Prestige de mon cœur ! je crois voir s'exhaler . Des arbres , des gazons une douce tristesse ; Cette onde que j'entends murmure avec mollesse, Et dans le fond des bois semble encor ra'appeler. Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière

Ici, loin des huniains ! au bruit de ces ruisseaux;

Sur un tapis de fleurs, dans ce lieu solitaire , Qu'ignoré, je sommeille à l'ombre de^ ormeaux! Tout parle , tout me plaît sous ces voûtes tranquilles : Ces genêts, ornemeus d'un sauvage réduit, Ce chèvrefeuille atteint d'un vent léger qui fuit, Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles. Forêts , agitez-vous doucement dans les airs ! A quel amant jamais serez-vous aussi chères i* D'autres vous confieront des amours étrangères ; Moi , de vos charmes seuls j'entretiens les déserts.

Chateauuriakd.

La Chimie.

Il fallut séparer , il fallut réunir :

Le peintre à son secours te vit alors venir, Science souveraine, ô Circé bienfaisante. Qui sur l'être animé , le métal et la plante, Règnes depuis Hermès, trois sceptres dans la main; Tu soumets la nature et fouilles dans son sein ; Interroges l'insecte, observes le fossile; Divises par atome et repétris l'argile; Recueilles tant d'esprits , de principes, de sels. Du corps que tu dissous moteurs universels; Distilles sur la flamme en philtres salutaires 'Le suc de la ciguë' et le sang des vipères; Par un subtil agent réunis les métaux. Dénatures leur être au creux de tes fourneaux ; Du mélange et du choc des sucs antipathiques Fais sortir quelquefois des tonnerres magiques; Imites le volcan qui mugit vers Enna, Quand Typhon, s'agitant sous le poids de l'Etna, Par la cime du mont qui le relient à peine, Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.

LemiÈRE. Poème de la Peinture.

L'Imprimerie.

L'homme aidé du travail, ce premier des trésors, Ne découvre le bien qu'après de longs efforts; Jusqu'à la vérité par le doute guidée.

Chaque idée à son fil attache une autre idée; Les arts naissent des arts. D'abord , lorsque du lin, La dépouille se change en un brillant vélin , Sur un frêle tissu l'écriture tracée Donne un corps à la voix, un être à la pensée.

A peine un bois flexible, habilement taillé, Kn mobile alphabet se creuse travaillé , Sur les ardens brasiers où la fonte s'écoule Le plomb industrieux se façonne , se moule, Et des pensers muets dans l'esprit renfermés Fait parler à nos yeux les signes animés; Les lettres , dont le choix en mots divers s'assemble, Dans un cadre allongé se nivellent ensemble; Quand sur ces mots unis , sans être confondus , De la noire liqueur les flots sont répandus. Pour la boire à son tour, de ses pages légères Le blanc papier revêt les sombres caractères. Alors gémit la presse, et foulés avec bruit , Ces types variés, que le métal produit. Gravent, d'un seul instant ouvrage indélébile. Sur la feuille mouvante une empreinte immobile. O prodige ! Le temps, vainqueur des autres arts, Roule son char poudreux sur leurs débris épars j Mais l'âme, inaccessible aux lois de la matière, Confidente du Ciel, se survit tout entière; Ses chefs-d'œuvre , garde's par wn soin merveilleux, Rapprochent la distance et des temps et des lieux , Embrassent l'univers, et, sans peur des naufrages, Voguent indépendans sur l'océan des âges.

A. BiGNAN. Epître sur la Découverte de l'Imprimerie, 1829.

Les Sciences naturelles.

Si jadis tes aïeux parèrent ta maison Des bizarres beautés d'un gothique écusson , Dans les jardins, partout, je vois que ton ge'nie L'orna plus sagement des travaux d'Uranie, Ici , sur un pivot vers le nord entraîné , L'aimant cherche à mes yeux son point déterminé.

Là , de l'antique Hermès le mine'ral fluide

S'élève au gré de l'air plus sec ou plus humide.

Ici , par la liqueur un tube coloré,

De la température indique le degré.

Là, du haut de tes toits, inclinés vers la terre,

Un long fil électrique écarte le tonnerre.

Plus loin la cucurbite à l'aide du fourneau ,

De légères vapeurs mouille son chapiteau.

Le règne végétal , analysé par elle ,

Offre à l'œil curieux tous les sucs qu'il recèle :

Et plus haut je vois l'ombre errante sur un mur,

Faire marcher le temps d'un pas égal et sûr.

CoLARDEAU. Epitre à M. Duhamel.

L'Amitié.

Pour les cœurs corrompus l'amitié n'est point faite. O divine amitié , félicité parfaite, Seul mouvement de l'âme où l'excès soit permis , Change en bien tous les maux où le Ciel m'a soumis ! Compagne de mes pas, dans toutes mes demeures, Dans toutes les saisons , et dans toutes les heures , Sans toi, tout homme est seulj il peut, par ton appui, Multiplier son être, et vivre dans autrui. Idole d'un cœur juste , et passion du sage , Amitié! que ton nom couronne cet ouvrage; Qu'il préside à mes vers comme il règne en mon cœur: Tu m'appris à connaître, à chanter le bonheur (i).

Voltaire. Mélanges de Poésies.

(i) Voyez en prose. Définitions , Morale religieuse, ou Philo' Sophie pratique , même sujet ; et les Leçons Latines anciennes , t. I , ibid.

aye OEFINITIOISS,

L'Espérance et le Sommeil.

Du Dieu qui nous créa la clémence infinie, Pour adoucir les maux de celte courte vie, A placé parmi nous deux êtres bienfaisans, De la terre à jamais aimables habitans, Soutiens dans les travaux , tre'sors dans l'indigence : L'un est le doux sommeil , et l'autre est l'espérance. L'un, quand l'homme accablé sent de son faible corps Les organes vaincus sans force et sans ressorts. Vient par un calme heureux secourir la nature , Et lui porter l'oubli des peines qu'elle endure ^ L'autre anime nos cœurs, enflamme nos désirs, Et même en nous trompant donne de vrais plaisirs : Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie, Elle n'inspire point une infidèle joie ! Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui; Elle est inébranlable et pure comme lui.

Le même. Henriade, cli. Vil.

1/Esprit.

Rien n'est plus ordinaire :

C'est un titre banal ; on ne peut faire un pas Qu'on ne voie accorder ce nom imaginaire A tout venant, à gens qui ne sont bien souvent Que des cerveaux brûlés, des têtes à l'évent, Que les plus fats de tous les hommes.

Ce qu'on prend pour l'esprit, dans le siècle où nous sommes, N'est, ou je me trompe fort.

Qu'une frivole effervescence, Qu'un accès, unefièvre, un délire, un transport, (J(uc l'on nomme autrement, faute de connaissance.

Proverbes, quolibeis, folles allusions.

Pointes, frivolités plaisamment habillées, Quelque superficie, ei des expressions

Artistement entortillées ;

Joignez-y le ton suffisant :

"Voilà les qualités de l'esprit d'à présent. Pour moi mon avis est, dût-il paraître étrange , Que ces petits messieurs qui sont si florissans , Feraient un marché d'or, s'ils donnaient en échange Tout ce qu'ils ont d'esprit pour un peu de bon sens (i). La Chaussée. Ecole des Mères, acte III, scène III.

L'Esprit de parti.

Celui qui nous défend de nous servir du nôtre, Qui , dans les factions nous tenant engagés , Infecte la raison parles sots préjugés , Lui fait voir les objets tels qu'il les voit lui-même ; Qui de sang-froid échauffe et rend fou par système. Veut que l homme aveuglé , fuyant ce qui lui plaît , Soit l'homme d'une secte, et non pas ce qu'il est; Qui le livre en esclave à l'erreur mensongère , Et rend faux ou douteux le vrai qu'il exagère 3 Fait sur tout, contre tous, en toute occasion, Appuyer le tranchant de sa décision ; Dont la morgue insultante à quiconque l'écoute , Interdit la réplique et s'indigne d'un doute; Condamne sans appel un avis différent ; Et, de la tolérance apôtre intolérant.

De la société détruisant l'équilibre, Prétend tout asservir en criant : « Tout est libre. » Esprit aigre , chagrin , ennemi dutepos,

(i) Voyez Définitions en prose, même sujet.

Qui fait que dans le monde, ainsi qu'en un chanip clos,

11 faut ctre sans cesse armé pour se défendre ;

Que les plus querelleurs ont le plus à prétendre,

Que de ce'der jamais est la suprême loi ,

Qu'on se hait à la mort , et sans savoir pourquoi.

O rage des partis ! noir esprit des cabales !

Ton absurde fureur est aux vertus morales

Ce qu'est le fanatisme à la religion....

ChaBANON. Dialogue de l'Esprit de Parti.

Même sujet.

Comment , si jeune encor dans l'Inde transporté , IjC démon des partis vous aurait-il tente' ? Kst-ce que par hasard cette manie étrange Vous a pris sur les bords de Tlndus et du Gange?

— Oh ! non, sous ce rapport, je suis à peine Anglais, Et si dépaysé dans Londres, que j'irais

Au bout du monde... — Vous! — Ecoutez mon histoire ;

Bien avant mon retour, je me plaisais à croire

Que cette ville était un séjour enchanté,

Par le goût, les plaisirs , les amours habité.

La tête m'en tournait durant la traversée.

A peine en débarquant vous avais-je embrassée ,

Dans un cercle je cours me présenter : je croi

Que tous les yeux d'abord vont se fixer sur moi 3

Qu'il me faudra conter mes combats, mes voyages,

Des pays que )'ai vus les mœurs et les usages ;

Point. « Monsieur, me dit-on pour toute question,

Sert-il le Ministère, ou l'Opposition?

— Je sers le Roi, Messieurs, et je n'eus de ma vie D'amis ni d'ennemis que ceux de ma patrie. >» On rit de ma réponse. « Il faut, je le vois bien , tLtre homme de parti , chez vous, ou n'être rien ; Soit, je vais faire un choix : le côté dont on cite

Le plus de gens d'hotifie.ur, je m'y range au plus vite. Quel est cet homme ? — Un fou pétri d'ambition ,

Et sans talent. — 11 est ? — De TOpposition.

— Cet autre ? — Un député que sa femme dirige : Bel-esprit politique, elle enfante et rédige Ces longs projets de loi, ces éternels discours Qu'à la Chambre Monsieur débite tous les jours.... » Mon censeur continue, et dans ce qu'il me nomme Parmi les Opposans , pas un seul galant homme ; Tout l'honneur, le mérite est de l'autre côté : Il en était. Un autre est par moi consulté , Qui, sur les mênries gens, me dit tout le contraire. Oh ! pour le coup, je vis ce que j'avais à faire ; Et, me narguant des fous, sans égard aux couleurs, Je n'en pris point, plutôt que d'arborer les leurs. Mais ma neutralité me rendit leur victime : De l'un à l'autre bord chacun m'en fit un crime, Tira sur moi ; n'importe ! il est plus courageux De braver les partis que d'errer avec eux.

Bert et One'sime Leroy. VEsprit dé PaHi, act. 1", se. I'^^

Les Bureaux d'Esprit.

Il faut penser pour être au rang de mes amis ; Les beaux esprits manques n'y seront point admis. J'en veux laisser jouir une madame Hortense Qui , pour le sentiment n'ayant plus d'existence. Croit qu'on a de l'esprit , en rassemblant le soir Ceux qui dans le public passent pour en avoir. Bien peu de gens en ont, disons-le sans scrupule , Et de tout cet esprit qui dans Paris circule , Il est peu de cerveaux qui fournissent les fonds. Quelques hommes choisis sont légers et profonds , Quelques femmes aussi peuvent être citées ;

28o DEFIINITIOJNS.

Mais tout le reste vit de choses empruntées.

Vous feriez-vous le protecteur

De ces plaisans aréopages, Où préside toujours une femme docteur , Qui , rassemblant de petits personnages ,

Recueillant de petits suffrages ,

Dicte des lois au peuple anteur?

On vit là comme ailleurs de phrases rebattues.

Je compare ces tribunaux

A des cabinets de statues

Où sont, sur de grands piédestaux , De petits bustes peints, figures inconnues Qu'un curieux étiquette du nom

D'Aristophane ou de Platon.

Chacun de ces bureaux se croit la seule école Des talens et du goût, de la prose et des vers.

Dans une outre, on a dit qu'Eole

Renferma tous les vents divers; De nos bureaux d'esprit celte outre est le symbole j Chacun croit contenir, comme dans une fiole,

Tout le bon sens de l'univers.

Poètes, orateurs , historiens , critiques , Tout abonde en ces lieux : je crois voir ces boutiques Où je lis quelquefois , en traversant Paris, Suc des vases rangés, d'Esculape chéris , Emétique, antimoine, essence, esprit de nitre. Hé bien, ces vases-là n'ont souvent que le titre.

DrsmAhis. L' Honnête Homme ^ act. Il, se. 11.

Iticn n'est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable: Il doit régner partout , et même dans la fable. BoiLiAU. Ep. IX.

Fable.

PRECEPTES DU GENRE

On a dit : Le style de la fable doit êlre simple^ familier^ riant ^ gracieux^ naturel^ et même naïf. Il fallait dire : et surtout naïf.

La naïveté est susceptible de tous les tons. Joas est naïf dans sa scène avec Athalie , xasàs d'une naïveté noble , qui fait frémir pour les jours de ce précieux enfant.

L'instruction théâtrale exige un appareil qui n'est ni de tous les lieux ni de tous les temps : c'est un miroir public qu'on n'élève qu'à grands frais et à force de machines ; il en est à peu près de même de l'épopée. On a donc voulu nous donner des glaces portatives, aussi fidèles et plus commodes, où chaque vérité isolée eût son image distincte , et de là l'invention des petits poëmes allégoriques.

Dans ces tableaux , on pouvait nous peindre à nos yeux sous trois symboles différens : ou sous les traits de nos semblables, comme dans lafahle du Savetier et du Financier, dans celle du Berger et du Roi , dans celle du Meunier et de son Fils, etc. ; ou sous le nom des êtres surna-

turels et allégoriques, comme dans \a fable de Phébus et de Borée , dans celle de la Discorde , dans les fictions poétiques , dans les contes des Fées; ou sous la figure des animaux et des êtres matériels, que le poëte fait agir et parler à notre manière. C'est ici le genre le plus étendu, et peut-être le seul vrai genre de la fable ^ par la raison même qu'il est le plus dépourvu de vraisemblance à notre égard.

Tout ce qui concourt à nous persuader la simplicité et la crédulité du poëte, rend la fable plus intéressante, au lieu que tout ce qui nous fait douter de la bonne foi de son récit, en affaiblit l'intérêt.

Quelle est l'espèce d'illusion qui rend la fable si séduisante ? On croit entendre un homme assez simple et assez crédule pour répéter sérieusement les contes puérils qu'on lui a faits ; et c'est dans cet air de bonne foi que consiste la naïveté du récit et du style.

On reconnaît la bonne fol d'un historien à l'attention qu'il a de saisir et de marquer les circonstances , aux réflexions qu'il y mêle , à l'éloquence qu'il emploie à exprimer ce qu'il sent : c'est là surtout ce qui met La Fontaine au-dessus de tous ses modèles. Esope raconte simplement, mais en peu de mots ; il semble raconter fidèlement ce qu'on lui a dit. Phèdre y met plus de délicatesse et d'élégance, mais aussi moins de vérité. On croirait en effet que rien ne dût mieux caractériser la naïveté qu'un style dénué d'ornemens ; cependant La Fontaine a répandu dans le sien tous les trésors de la poésie, et il n'en est que plus naïf: ces couleurs si variées et si brillantes sont elles-mêmes les traits dont la Nature vient se peindre dans les écrits de ce poëte, avec tant de grâce et dé simplicité. Ce prestige de l'art paraît d'abord inconcevable ; mais, dès qu'on remonte à la cause, on n'est plus surpris de l'effet.

Non seulement La Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte, mais il Ta vu , il croit le voir encore. Ce n'est pas iin poëte

qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante; c'est un témoin présent à l'action , et qui veut vous y rendre présent vous-même; son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu'il a d'imagination^ de mémoire et de sentiment, il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde, pour vous persuader ; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfans, c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et pour une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant: Le bon homme! On le disait de lui dans la société. Son caractère n'a fait que passer dans ses fabies. C'est du fonds de son caractère que sont émanés ces tours si naturels, ces expressions si naïves , ces images si fidèles.

La Fontaine raconte la guerre des vautours ; son génie s'élève ; // plut du sang. Cette image lui paraît encore faible; il ajoute, pour exprimer la dépopulation :

Et sur son roc Prométhée espéra De voir bientôt une fin à sa peine.

La querelle de deux coqs pour une poule lui rappelle et que l'amour a produit de plus funeste :

Amour, tu perdis Troie !

Deux chèvres se rencontrent sur un pont trop étroit pour y passer ensemble ; aucune des deux ne veut reculer; il s'imagine voir

Avec Louis-le- Grand Philippc-Quatrc qui s'avance Dans l'ile de la Conférence.

Un renard est entré la nuit dans un poulailler; comment exprimer ce désastre ?

Les marques de sa cruauté

Parurent avec l'aube; on vit un étalage

De corps sanglans et de carnage.

Pen s'en fallut que le Soleil Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide , tic.

La Fontaine a toujours le style de la chose.

Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel, en sa fureur, laventa pour punir les crimes de la terre.

Les tourterelles se fuyaient.

Plus d'amour, partant plus de joie.

Ce n'est jamais la qualité des personnages qui le décide. Jupiter n'est qu'un homme dans les choses familières : le moucheron est un héros lorsqu'il combat le lion : rien de plus philosophique , et en même temps de plus na'if que ces contrastes. La Fontaine est peut-être celui de tous les poètes qui passe d'un extrême à l'autre avec le plus de justesse et de rapidité. Il n'a pas dessein de faire croire qu'il s'égaie à rapprocher le grand du petit : il veut que l'on pense, au contraire, que le sérieux qu'il met aux petites choses les lui fait mêler et confondre de bonne foi avec les grandes ; et il réussit , en effet , à produire cette illusion. De là vient qu'il n'est jamais contraint, ni dans le style familier, ni dans le haut style. Si ses réflexions et ses peintures l'emportent vers l'un, ses sujets le ramènent à l'autre, et toujours si à propos , que le lecteur n'a pas le temps de désirer qu'il prenne l'essor ou qu'il se modère. En lui , chaque idée réveille soudain l'image et le sentiment qui lui est propre ; on peut le voir dans ses peintures , dans son dialogue , dans ses harangues. Qu'on lise, pour les peintures, la fable de Phchus et de Borée ^ celle du Chêne et du Roseau ; pour le dialogue , celle de la Mouche el de la Fourmi., celle des Compagnons d^ Ulysse; pour les monologues cl les harangues, celle du Loup et des Bergers .,cc\\c du Berger eiûu Roi ^ ceWe de V Homme cl

do la Couleuvre^ modèles à la fois do philosophio et de poésie. On a dit souvent que l'une nuisait à l'autre ; qu'on nous cite, ou parmi les anciens ou parmi les modernes, quelque poëte plus riant, plus fécond , plus varié, quelque moraliste plus sage.

Mais ni sa philosophie ni sa poésie ne nuisent à sa naïveté; au contraire , plus il met do l'une et de l'autre dans ses récits, dans ses réflexions, dans ses peintures, plus il semble persuadé, pénétré de ce qu'il raconte , et plus , par conséquent, il nous paraît simple et crédule.

Le premier soin du fabuliste doit donc être de paraître persuadé ; le second , de rendre sa persuasion amusante ; le troisième, de rendre cet amusement utile.

Son cai'actère de naïveté une fois établi , nous devons trouver possible qu'il ajoute foi à ce qu'il raconte ; et de là vient la règle de suivre les mœurs , ou réelles, ou supposées. Son dessein n'est pas do nous persuader que le lion , l'âne et le renard ont parlé , mais d'en paraître persuadé lui-même; et pour cela, il faut qu'il observe les convenances , c'est-à-dire qu'il fasse parler et agir le lion, l'âne et le renard , chacun selon le caractère et les intérêts qu'il est supposé leur attribuer: ainsi , la règle de suivre les mœurs dans Xa fahle est une suite de ce principe, que tout doit y concourir à nous persuader la crédulité du poëte. La Fontaine a quelquefois lui-même oublié cette règle , comme danslay«A/e du Lion ^ de la Chèvre et de la Génisse.

H faut de plus que la crédulité du conteur soit amusante. La Fontaine évite avec soin tout ce qui a l'air de la plaisanterie; et, s'il lui en échappe quelque trait, il a grand soin de l'émousser.

A ces mots, l'animal pervers, C'est le serpent que je veux dire.

Voilà une excellente épigramme, et le poëte s'en serait

tenu là, s'il avait voulu être fin ; mais il voulait être , ou plutôt il était naïf; il a donc achevé :

C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme; on pourrait aisément s'y tromper.

De même, dans ces vers qui terminent X^jable du Rat solitaire :

Qui désigné-je, à votre avis.

Par ce rat si peu secourable ?

Un moine? Non, mais un deryis.

Il ajoute :

Je suppose qu'un moine est toujours charitable.

La finesse du style consiste à se laisser deviner; la naïveté à dire tout ce qu'on pense.

La Fontaine nous fait rire , mais à ses dépens , et c'est sur lui-même qu'il fait tomber le ridicule , quand , pour rendre raison de la maigreur d'une belette, il observe qu'elle sortait de maladie; quand, pour expliquer comment un cerf ignorait une maxime de Salomon, il se croit obligé de nous avertir que ce cerf n'aoail pas accoutumé de lire; quand, pour nous prouver l'expérience d'un vieux rat, et les dangers qu'il avait courus , il remarque qu'iV avait même perdu sa queue à la bataille; quand , pour nous peindre la bonne intelligence des chiens et des chats , il nous dit :

Ces animaux vivaient entre eux comme cousins; Cette union si douce, et presque fraternelle. Edifiait tous les voisins.

Cependant, comme ce n'est pas uniquement à nous amuser , mais surtout à nous instruire , que \à fable est destinée , l'illusion doit se terminer au développement de quelque vérité utile : je dis au développement^ et non pas

àiapreuoe^ car il faut bien observer quela/«A/ene prouve rien. Quelque bien adapté que soit l'exemple à la moralité, l'exemple est un fait particulier, la moralité une maxitne générale ; et l'on sait que du particulier au général il n'y a rien à conclure. 11 faut donc que la moralité soit une vérité connue par elle-même , et à laquelle on n'ait besoin que de réfléchir pour en être persuadé. L'exemple contenu dans la. fable en est l'indication, et non la preuve : son but est d'avertir, et non pas de convaincre; et son office est de rendre sensible à l'imagination ce qui est avoué par la raison ; mais pour cela, il faut que l'exemple mène droit à la moralité, sans diversion , sans équivoque 3 et c'est ce que les plus grands maîtres semblent avoir oiiblié quelquefois.

La vérité doit naître de la fable.

La Motte l'a dit et l'a pratiqué ; il ne le cède même à personne en cette partie : comme elle dépend de la justesse et de la sagacité de l'esprit, et que La Motte avait supérieurement l'une et l'autre , le sens moral de ses fables est presque toujours bien saisi , bien déduit , bien préparé.

La Fontaine s'est plus négligé que lui sur le choix de la moralité. 11 semble quelquefois la chercher après avoir composé sa fable , soit qu'il affecte cette incertitude pour cacher jusqu'au bout le dessein qu'il avait d'instruire ; soit qu'en effet il se soit livré d'abord à l'attrait d'un tableau favorable à peindre , bien sûr que d'un sujet moral, il est facile de tirer une réflexion morale. Cependant sa conclusion n'est pas toujours également heureuse ; le plus souvent profonde, lumineuse, intéressante, et amenée par un chemin de fleurs, mais quelquefois aussi commune, fausse ou mal déduite.

En général , le respect de La Fontaine pour les anciens ne lui a pas laissé la liberté du choix dans les sujets qu'il en a pris ; presque toutes ses beautés sont de lui, presque

2^8 FABLKS.

rons ses défauts sont des autres : ajoutons que ses défauts sont rares et tous faciles à éviter, et que ses beautés sans nombre sont peut-être inimitables.

J'aurais beaucoup à dire sur sa versification, dont les beautés ravissent d'admiration les hommes de l'art les plus exercés et les hommes de goût les plus délicats ; mais la richesse, la vérité, l'originalité, l'heureuse hardiesse de son langage, ne sont pas des qualités qu'on puisse rendre sensibles en les définissant. Pour en avoir l'idée et le sentiment , il faut le lire , et le lire encore ; c'est un plaisir qui ne s'épuise point.

MarmontEL. Efémens de Littérature, t. II (i).

La Fable et la Vérité.

La Vérité toute nue Sortit un jour de son puits.

Ses attraits par le temps élalenl un peu détruits;

Jeune et vieux fuyaient à sa vue.

La pauvre Vérité restait là morfondue.

Sans trouver un asile où pouvoir habiter.

A ses yeux vient se présenter

La Fable richement vêtue ,

Portant plumes et dlamans ,

l^a plupart faux , mais Irès-brlllans.

« Eh! vous voilà? Bonjour, dit-elle.

Que faites -vous ici seule sur un chemini' » La Vérité répond : « Vous le voyez; je gèle :

Aux passans je demande en vain

De me donner une retraite; Je leur fais peur à tous. Hélas ! je le vois bien ,

Vieille femme n'obtient plus rien.

— Vous êtes pourtant ma cadette,

'l) Voyez l'aiticle.

Dit la Fable, et , sans vanité,

Partout je suis fort Lien reçue.

Mais aussi, dame Vérité,

Pourquoi vous montrer toute nue ?

Cela n'est pas adroit. Tenez , arrangeons-nous ;

Qu'un même intérêt nous rassemble.

Venez sous mon manteau , nous marcherons ensemble.

Chez le sage, à cause de vous,

Je ne serai point rebutée;

A cause de moi , chez les fous

Vous ne serez point maltraitée. Servant par ce moyen chacun selon son goût, (irâce à votre raison , et grâce à ma folie,

Vous verrez, ma sœur , que partout

Nous passerons de compagnie, »

FtORIAN.

Le Chêne et le Roseau.

MODÈLE d'exercice.

La Fontaine mettait au rang de ses meilleures fables celle du Chêne et du Roseau. Avant que de la lire, essayons nous-même quelles seraient les idées que la nature nous présenterait sur ce sujet. Prenons les devans, pour voir si l'auteur suivra la même route que nous.

Dès qu'on nous annonce le Chêne et le Roseau , nous sommes frappés par le contraste du grand avec le petit, du fort avec le faible. Voilà une première ide'e qui nous est donnée par le seul titre du sujet. Nous serions choqués, si, dans le récit du poè'te, elle se trouvait renversée de manière qu'on accordât la force et la grandeur au Pioseau , et la petitesse avec la faiblesse au Chêne; nous ne manquerions pas de réclamer les droits de la nature, et de dire qu'elle n'est pas rendue, qu'elle n'est pas imiti'e. L'auteur est donc lié par le seul titre,

ago FABLES.

Si on suppose que ces deux plantes se parlent, la supposition une fois accordée, on sent que le Chêne doit parler avec hauteur et avec confiance, le Roseau avec modestie et simplicité ; c'est encore la nature qui le demande. Cependant, comme il arrive presque toujours que ceux qui prennent le ton haut sont des sots, et que les gens modestes ont raison, on ne serait point surpris ni fâché de voir l'orgueil du Chêne abattu , et la modestie du Roseau préservée. Mais cette idée est enveloppée dans les circonstances d'un événement qu'on ne conçoit pas encore. Hâtons-nous de voir comment l'auteur le développera.

Le Chêne un jour dit au Roseau :

Vous avez bien sujet d'accuser la nature.

Le discours est direct. Le Chêne ne dit point au Roseau : qu'il avait bien sujet d'accuser la nature ^ mais vous avez... Cette manière est beaucoup plus vive; on croit entendre les acteurs mêmes : le discours est ce qu'on appelle dramatique. Ce second vers d'ailleurs contient la proposition du sujet , et marque quel sera le ton de tout le discours. Le Chêne montre déjà du sentiment et de la compassion, mais de cette compassion orgueilleuse par laquelle on fait sentir au malheureux les avantages qu'on a sur lui.

Un roitelet pour vous est un pesant fardeau.

Olte idée que le Chêne donne de la faiblesse du Roseau est bien vive et bien humiliante pour le Roseau; elle tient de Tinsulie : le plus petit des oiseaux est pour vous un poids qui vous incommode.

Le moindre vent qui d'aventure Fait rider la face de Teau Vous oblige à baisser la tête.

C'est la même pensée présentée sous une autre image. Le Chêne no raisonne que par des exemples; c'est la

manière de raisonner la plus sensible, parce qu'elle frappe l'imagination en même temps que l'esprit. D'aventure est un terme un peu vieux, dont la naïveté est poétique. Rider la face de l'eau est une image Juste et agréable : Vous olligeà baisser la tête; ces trois vers sont doux : il semble que le Chêne s'abaisse à ce ton de bonté par pitié pour le roseau. Il va parler de lui-même en bien d'autres termes :

Cependant que mon front, au Caucase pareil. Non content d'arrêter les rayons du soleil , Brave T effort de la tempête.

Quelle noblesse dans les images ! quelle fierté dans les cxpressionset dans les tours ! Cependant que ^ terme noble et majestueux^ au Caucase pareil^ comparaison hyperbolique ; non content d^ arrêter les rayons du soleil : arrêter marque une sorte d'empire et de supériorité; sur qui? sur le soleil même; brave V effort : braver ne signifie pas seulement résister, mais résister avec insolence. Ce n'est point à la tempête seulement qu'il résiste, mais à son effort. Le singulier est ici plus poe'tiquc que le pluriel. Ces trois vers, dont l'harmonie est forte, pleine, les idées grandes, nobles, figurent avec les trois précédens, dont l'harmonie est douce, de même que les idées: observez encore ^oni et arrêter , à rhémlstiche.

Tout vous est aquilon; tout me semble zéphyr.

Le Chêne revient à son parallèle, si flatteur pour son amour-propre; et, pour le rendre plus sensible, il le réduit en deux mots; tout vous est réellement aquilon ; et à moi, tout me semble zéphyr. Le contraste est observé partout, jusque dans l'harmonie; tout me semble zéphyr est beaucoup plus doux que tout vous est acjuilon ; mais quelle énergie dans la brièveté ! continuons :

Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souITrir; Je vous défendrais de l'orage.

L'orgueil du Chêne était content; peut-être même qu'il avait un peu rougi. Il reprend son premier ton de compassion , pour engager adroitement le Roseau à consentir aux louanges qu'il s'est données, et à flatter encore son amour-propre par un aveu plaintif de sa faiblesse. Mais, malgré ce ton de compassion, il sait toujours mêler dans son discours les expressions du ton avantageux. // l'alri est vain et orgueilleux dans la bouche du Chêne. Du feuillage dont je couvre le voisinage: de mon feuillage eût été trop succinct et trop simple; mais dont je couvre^ cela étend l'idée et fait image. Le voisinage^ terme juste, mais qui n'est pas sans enflure. Je vous défendrais de l'orage : Je... Qu'il y a de plaisir à se donner soi-même pour quelqu'un qui protège!

Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides Lords des royaumes du vent.

Ce tour est poétique, et même de la haute poésie; ce qui ne messied pas dans la bouche du Chêne.

La nature envers vous rac semble bien injuste.

C'est la conclusion, que le Chêne prononça sans doute en appuyant, et avec une pitié désobligeante, quoique réelle et véritable.

On attend avec impatience la réponse du Roseau. Si on pouvait la lui inspirer, on ne manquerait point de l'assaisonner. La Fontaine, qui a su faire naître liiitéièt, ne sera point embarrassé pour le satisfaire. La réponse du Roseau sera polie, mais sèche, et on n'en sera point surpris.

Votre compassion, lui répondit l'ai buste, Part d'un bon naturel.

(^osf précisément une rontre-vérit('. Le J»oseau n'a [kis

FABLES. 2fj3

voulu lui dire qu'elle partait de l'orgueil; mais seulement il lui fait sentir qu'il en avait examiné et vu te principe : c'était au Chêne à comprendre ce discours. Tout ce (jui suit est sec, et même menaçant :

Mais quittez ce souci :

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos ; Mais attendons la fin.

Le propos n'est pas long , mais il est e'nergique.

Les acteurs n'ont plus rien à se dire ; c'est au poëte à achever le récit. Il prend le ton de la matière ; il peint un orage furieux.

Comme il disait ces mots, Du bout de l'Iioiizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfans Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

Le vent part de l'extrémité de l'horizon ; sa rapidité s'augmente dans sa course : il y a image. Au lieu de dire un vent du Nord^ on le personnifie, et la périphrase donne de la noblesse à l'idée, et de l'espace pour placer l'harmonie.

L'arbre tient bon ; le Roseau plie.

Voilà nos deux acteurs en situation parallèle.

Le vent redouble ses efforts.

Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la télé au ciel était voisine , Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Ces vers sont beaux, nobles; l'antithèse et l'hyperbole qui régnent dans les deux derniers les rendent sublimes. Le poè'te, comme on le voit, a suivi les idées que le sujet présente naturellement: c'est ce qui fait la ve'rité de son récit. Mais il a su revêtir ce fonds de tous les orne'

mens qui pouvaient lui convenir : c'est ce qui en fait la beauté. Ses pensées, ses expressions, ses tours, forment un accord parfait avec le sujet; toutes les parties en sont assorties et liées, au dedans par la suite et l'ordre des pensées, au dehors par la forme du style , et nous présentent par ce moyen un tableau de l'art, où tout est grâce et vérité. Joignez à cela le sentiment qui règne partout , qui anime tout d'un bout à l'autre. Cette pièce a tout ce qu'on peut désirer pour une fable parfaite.

La Fontaine développé par Le Batteux.

Autre Développement.

La Fontaine représente toutes les puissances de la nature en action dans ce paysage. On y voit le soleil , le vent , l'orage , l'eau , une grande montagne , un chêne et un roseau, enfin un roitelet, puissance animale. 11 n'y a pas de doute que si son sujet eût comporté un personnage humain , et surtout une nymphe, il ne l'eût rendu plus intéressant. Mais, à son défaut, il personnifie ses lieux acteurs inanimés; il donne au chêne un front au Caucase pareil^ un dos qui ne courbe jamais, une tête au ciel voisine, et des pieds qui touchent à l'empire des morts. Il lui suppose des sentimens convenables à sa taille , un orgueil protecteur , une compassion dédaigneuse ; il lui oppose un faible roseau, jouet des vents, mais humble , patient , content de son sort , et qui trouve sa sûrelé dans sa faiblesse même. Il relève ensuite, par des expressions sublimes, son site naturellement circonscrit, et y ajoule des lointains par des images accessoires. Il appelle ses marais , humides bords des royaumes du vent ; il peint le vent lui-même en le personnifiant. Enfin, arrive la cataslrophe, pour servir d'éternelle leçon aux grands et aux petits. La moralité de celle fable n'est point récapitulée en maxime au commencement ou à la fin , comme dans les autres fables de La Fontaine; mais

elle est répandue partout, ce qui vaut encore mieux. C'est le lecteur lui-même, et non l'auteur qui la tire. Lorsqu'elle est entremêlée avec la fiction , la fable ressemble à ces riches étoffes où l'or et la soie sont filés ensemble. Cependant la morale de celle-ci paraît se montrer dani> les expressions mêmes de sa dernière image. Elles conviennent également au chêne orgueilleux déraciné par le vent , et aux grands de la terre renversés par des causes souvent aussi légères.

Bernardin de Saint-Pierre. Harmonies de la Nature j tom. \,

Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes.

MODÈLE D'EXERCICR.

Uk octogénaire plantait.

Passe cncor de bâtir ; mais planter h cet âge , Disaient trois jouvenceaux, eufaus du vuisinugcj

Assurément il radotait.

Qu'on cherche ailleurs des débuts plus simples , plus vifs, plus nets , plus riches , d'un tour plus piquant.

Car, au nom des Dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

Au nom des Dieux est affectueux , je vous prie est familier, labeur est très-poétique; qu'on essaie de mettre travail: patriarche , familier encore.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous ?

11 est difficile de dire mieux la même chose , et en moins de mots: charger^ expression forte ^ charger votre vie ^ tour poétique.

2i)6 FABLLS.

Ne songez désormais qu'à vos fautes passées : Quittez le long espoir et les vastes pensées ; Tout cela ne convient qu'à nous.

Le caractère du jeune homme est peint dans ce discours; le fond en est désobligeant. Songez à vos fautes tient de l'outrage. Quittez le long espoir et les vastes pensées. Quel vers; qu'il est riche, qu'il est harmonieux! quel champ d'idées pour le lecteur ! Long espoir est un latinisme qui fait beauté. Tout cela ne convient qu'à nous : c'est la confiance du Chêne.

Il ne convient pas à vous-mêmes , Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard et dure peu.

Cette maxime très-belle, très-importante, est place'e on ne peut mieux dans la bouche d'un vieillard d'une expérience consommée.

La raain des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également.

Blême fait image, c'est le pallida Mors d'Horace. Le poè'te a imité le reste de la pensée de l'auteur latin , mais en la rajeunis5?int par un tournouveau. Horace avait dit: La pâle Mort heurte également du pied à la porte des Rois et à celle des bergers 3 La Fontaine dit : La Parque blême se joue également de la vie des jeunes et de celle des vieux.

Est-il aucun moment

Qui vous puisse assurer d'un second seulement ?

C'est un raisonnemeut plein de philosophie. On voit avec quelle force il est rendu , et quel est l'effet du mot seulement placé au bout du vers.

Mes arrières-neveux me devront cet ombrage.

Hé bien ! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui ?

Cela môme est un fruit que je soîitc aujourd'hui : J'en puis jouir demain, et quelques jours encore.

H n'est rien de plus noble que ce sentiment. Si nos pères n'avaient travaillé que pour eux, de quoi jouirions-nous?

Je puis enfin compter l'aurore Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Ce tour poétique donne un air gracieux à une pensée triste par elle-même.

Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux Se noya dans le port, allant à l'Amérique; L'autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la République , Par un coup imprévu vit ses joui-s emportés j

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même voulait enter :

Et, pleures du vieillard, il grava sur leur marbre

Ce que je viens de raconter.

Le caractère du vieillard se soutient jusqu'au bout. Il les pleura , quoiqu'ils lui eussent parle' avec peu de respect, mais il a tout pardonné à la vivacité de leur âge : il gémit de les voir sitôt moissonnés.

La. Fontaine développé par Le Batteux.

Les Sacs des Destinées.

On n'est pas bien dès qu'on veut être mieux. Mécontent de son sort, sur les autres fortunes Un homme promenait ses désirs et ses yeux , Et de cent plaintes importunes Tous les jours fatiguait les Dieux.

Par un beau jour, Jupiter le transporte Dans les célestes magasins Oii, dans autant de sacs scellés par les Destins , Sont par ordre rangés tous les états que porte

La condition des humains.

« Tiens, lui dit Jupiter, ton sort est en les mains : Contentons un mortel une fois en la vie; Tu n'en es pas trop digne, et ton murmure impie Me'ritaitmon courroux plutôt que mes bienfaits; Je n'y veux pas ici regarder de si près.

Voilà toutes les destinées ; Pèse et choisis ; mais, pour régler ton choix,

Sache que les plus fortunées Pèsent le moins : les maux seuls font le poids. — Grâce au seigneur Jupin, puisque je suis à même,

Dit notre homme, soyons heureux. »

H prend le premier sac, le sac du rang suprême. Cachant les soins cruels sous un éclat pompeux.

« Oh ! oh ! dit-il , bien vigoureux^

Qui peut porter si lourde masse :

Ce n'est mon fait. » 11 en pèse un second,

Le sac des grands, des gens en place : Là , gisent le travail et le penser profond , L'ardeur de s'élever, la peur de la disgrâce. Même les bons conseils que le hasard confond, et Malheur à ceux que ce poids-ci regarde , (Jria notre homme, et que le Ciel m'en garde ! A d'autres. » Il poursuit, prend et pèse toujours Et mille et mille sacs, toujours trouvés trop lourds : Ceux-ci par des égards et la triste contrainte,

Ceux-là par les vastes désirs j

D'autres par l'envie ou la crainte; Quelques uns seulement par l'ennui des plaisirs. « O ciel, n'est-il donc point de fortune légère?

Disait déjà le chercheur mécontent; Mais quoi! me plains-jeà tortPJ'ai , je crois, mon affaire)

Celle-ci ne pèse pas tant.

— Elle pèserait moins encore , Lui dit alors le Dieu qui lui donnait le choix :

]Mais te! en jouit qui l'ignore;

Cette ignorance en fait le poids.

— Je ne suis pas si sot^ souffrez que je m'y tienne, Dit l'homme. — Soit; aussi bien c'est la tienne, Dit Jupiter. Adieu, mais là-dessus, Apprends à ne te plaindre plus. »

La Motte.

Le Miroir.

Jadis un père de famille Eut un fils beau comme le jour ; Il eut au contraire une fille Sans nuls attraits , vrai remède d'amour. Ces enfans badinaient comme font d'ordinaire Ceux de leur âge j et, trouvant un miroir A la toilette de leur mère , Le Narcisse nouveau prit plaisir à s'y voir. Devenu tout à coup amoureux de lui-même , 11 vanta ses attraits , vanité dont sa sœur

Ressentit un dépit extrême, Croyant à chaque mot qu'il taxait sa laideur. Elle n'entendait pas là- dessus raillerie j Quoique fort jeune encor, l'amour-propre et l'envie S'en étaient emparés. Elle va promptement Trouver son père à son appartement.

« Mon petit frère a la manie De se mirer, dit-elle; il se croit un soleil, Et son orgueil est sans pareil.

Défendez-lui, mon père, je vous prie.

D'approcher du miroir et de s'y regarder. »

Le père , loin de le gronder.

Les embrasse tous deux , tour à tour les caresse; Et leur partageant sa tendresse, « Mes chers enfans , dit-il, je veux Que vous vous miriez tous les deuxi

3oo FAELES.

Vous, mon fils, afin que Timago, De la beauté dont Dieu prit soin de vous parer , Vous donne horreur du vice et du libertinage

Qui pourrait la déshonorer ; Et vous , ma fille , afin qu'en celte glace

Apercevant votre disgrâce, Et que vous n'avez pas ces attraits enchanteurs

Dont brille souvent la jeunesse.

Vous répariez ces défauts par vos mœurs :

Rien n'est si beau que la sagesse (i). »

RiCHER.

Le Livre de la Raison.

Lorsque le ciel, prodigue en ses présens, Combla de biens tant d'êtres différens, Ouvrages merveilleux de son pouvoir suprême, De Jupiter l'homme reçut, dit-on, Un livre écrit par Minerve elle-même,

Ayant pour titre la Raison.

Ce livre, ouvert aux yeux de tous les âges , Les devait tous conduire à la vertu; Mais d'aucun d'eux il ne fut entendu.

Quoiqu'il contînt les leçons les plus sages. L'enfance y vit des mots, et rien de plusj

La jeunesse , beaucoup d'abus ; L'âge suivant, des regrets superflus j Et la vieillesse en déchira les pages.

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