‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 6 sur 34 · AUBERT · texte numérisé non relu

AUBERT

Les Saules et le Ruisseau.

Un ruisseau fils d'une montagne, A travers les rochers se fit passage un jour.

0) Voyez Phèdre, liv. III^ fal.. VIII.

FABLES. :^oi

Le spectacle inconnu d'une immense campagne, Kt mille objets nouveaux l'enchantent tour à tour. Un de'sir plus ardent entraîne enfin son onde ; 11 s'échappe, il veut voir le monde. Le monde si rempli d'appas Lorsque surtout on ne le connaît pas.

Un pré voisin reçoit son onde pure.

Là , tout à coup charmé des fleurs, de la verdure, 11 va, revient, serpente, et d'un pas incertain

Roule au gré du destin.

Des saules desséchés qui dans cette prairie Vieillissaient consumés sans espoir de secours, A travers leur écorce entr'ouverte et fle'trie Virent le jeune Ondin s'égarant dans son cours. « Venez, lui dirent-ils, venez sous ces ombrages, Vous rafraîchirez nos feuillages.

Et nous par un juste retour, Nous vous garantirons de ce flambeau ce'lesle, Astre puissant, père du jour, Dont le trop d'ardeur est funeste. »

Le voyageur, attiré par ces mots , Roule près d'eux ses jeunes flotsj Aussitôt ranimés les saules refleurissent,

Leurs vieilles branches se verdissent , Et d'une ombre plus fraîche abritant le ruisseau , Ils conservent plus pur le cristal de son eau. Il coulait ignoré, mais sans trouble et sans crainte ;

Il s'ennuya de ce bonheur secret .

« Que je suis bon , dit-il , pour le seul intérêt De ces saules touffus d'éprouver la contrainte ! Je ne veux plus languir en ce honteux repos. »

Lors d'une course vagabonde , Sur un aride sable il va risquer ses eaux : Un feu brûlant tarit son onde.

Ah! dans le printemps de vos jours,

3oa FABLES.

Jeunes enfans , chérissez la vieillesse ji Elle a grand besoin de secours, Et vous grand besoin de sagesse.

Watelet.

L'Histoire.

La capitale d'un Empire Que le glaive du Scythe achevait de détruire,

Par mille édifices pompeux Du sauvage vainqueur éblouissait la vue. D'un Prince qui régna dans ces murs malheureux 11 admirait surtout la superbe statue.

On lisait sur le monument :

A très-puissant , ti^s-bon , très-juste et très^clcmcitt , Et le reste ^ en un mot l'e'talage vulgaiie Des termes consacrés au style lapidaire. Ces mots en lettres d'or frappent le conquérant 3

Ce témoignage si touchant Qu'aux vertus de son Koi rendait un peuple immense, Emeut le Roi barbare ; il médite en silence Sur ce genre d'honneurs qu'il ne connut jamais. Long-temps de ce bon Prince il contemple les traits. Il se fait expliquer l'histoire de sa vie. « Ce Prince, dit l'histoire, iiorreur de ses sujets, Naquit pour le malheur de sa triste patrie. Devant son joug de fer il fil taire les lois ; Il étouffa l'honneur, ce brillant fanatisme

Qui sert si bien les Rois, Et fit le premier pas vers l'affreux despotisme. » Tel était le portrait qu'à la postérité

Transmettait l'équitable histoire.

Le Scythe confondu ne sait ce qu'il doit croire. Pourquoi donc , si l'histoire a dit la ve'rité.

Par un monument si notoire

FABLES. 3o3

Le mensonge; est-il alteslé?

Sa Majesté sauvage était bien étonnée.

« Seigneur, dit un des courtisans Qui durant près d'un siècle à la Cour des tyrans

Traîna sa vie infortunée , Seigneur, ce monument qui vous surprend si fort ,

Au destructeur de la patrie

Fut érigé pendant sa vie....

On fit l'histoire après sa mort (i). »

BOISSARD.

La Linotte.

Une étourdie, une tête àlV'vent ,

Une linotte , c'est tout dire, Sifflant à tout propos, et tournant à tout vont , Quitta sa mère et voulut se produire ,

Se faire un sort indépendant.

Un nid chez soi vaut mieux souvent

Que ne vaut ailleurs un Empire.

Il s'agit de trouver un bel emplacement.

Ma folle un jour s'arrêta près d'un chêne. , « C'est, dit-elle, cequ'ilme fant^

Je serai là comme une Reine ^

On ne peut se nicher plus haut, »

En un moment le nid s'achève:

Mais deux jours après, ô douleur!

Par tourbillons le vent s'élève.

L'air s'embrase , un nuage ci'ève :

Adieu les projets de bonheur!

Notre linotte était absente.

A son retour, Dieu ! quels dégâts !

Plus de nid ! le chêne en éclats !

(i) Voyez les Leçons Latines modernes.

3o/( FABLES.

« Ilo, ho! je serai plus prudente, Dit-elle; logeons-nous six étages plus bas. «

Des broussailles frappent sa vue.

« La foudre n'y tombera point,

J'y vivrai tranquille, inconnue; Kt ceci, pour le coup, est mon fait do tout point. »

Elle y bâtit son domicile.

Moins d'e'clat, sans plus de repos :

La poussièx^e et les vermisseaux

L'inquiètent dans cet asile :

Il faut prendre congé; mais, sage à ses dépens, D'un buisson qui domine elle gagne l'ombrage,

Y trouve des plaisirs constans,

Et s'y préserve en même temps

De la poussière et de l'orage.

Si le bonheur nous est permis, il n'est point sous le chaume, il n'est point sur le trône.

Voulons-nous l'obtenir, amis,

La médiocrité le donne.

DoRAT.

Les Métamorphoses du Singe.

GiLLE, histrion de foire, un Jour par aventure,

Trouva sous sa patte un miroir :

Mon singe au même instant de chercher à s'y voir. « O le museau grotesque ! ô la plate figure !

S'écria-t-il; que je suis laid!

Puissant maître des Dieux, j'ose implorer tes grâces :

Laisse-moi le lot des grimaces; Je te demande au reste un changement complet. » Jupin Tentend et dit : « Je consens à la chose. Rcgai'de : es-tu content de ta métamorphose? » J^e singe était déjà devenu perroquet.

Sûiib ce nouvel liabil mon drôle s'examine.

FABLES. 3o5

Aime assez son plumage et beaucoup son caquet ; Mais il n'a pas tout vu : « Peste ! la solte mine Que me donne Jupin; le long bec que voilà ! J'ai trop mauvaise grâce avec ce bec énorme :

Donnez-moi vite une autre forme. »

Par bonheur en ce moment-là Le seigneur Jupiter était d'humeur à rire: 11 en fait donc un paon ; et celte fois le sire, Promenant sur son corps des yeux émerveillés,

S'enfle, se pavane, et s'admire^

Mais, las ! il volt ses vilains pieds ;

Et mon impertinente bêle A Jupin derechef adresse une requête.

« Ma bonté, dit le Dieu , commence à se lasser: Cependant j'ai trop fait pour rester en arrière , Et vais de chaque état où tu viens de passer

Te conserver le caractère :

Mais aussi plus d'autre prière; Que je n'entende plus ton babil importun. » A ces mots, Jupiter lui donne un nouvel être;

Et qu'en fait-il ? un petit-maître.

Depuis ce temps, dit-on, les quatre ne font qu'un (i).

Le Bailly.

L'Aveugle et le Paralytique.

AiDONS-Nous mutuellement, La charge des malheurs en sera plus légère ;

Le bien que l'on fait à son frère , Pour le mal que l'on souffre est un soulagement; Confucius l'a dit: suivons tous sa doctrine. Pour la persuader aux peuples de la Chine,

11 leur contait le trait suivant :

(i) Voyez le Singe, t. I,

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