‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 7 sur 34 · ao · texte numérisé non relu

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.?o6 FABLES.

Dans une ville de l'Asie

11 existait deux malheureux , L'un perclus , l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au Ciel de terminer leur vie ;

Mais leurs vœux étaient superflus:

Ils ne pouvaient mouiir. Notre paralytique, Couché sur un grabat dans la place publique, Souffrait sans être plaint : il en souffrait bien plus.

L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,

Etait sans guide , sans soutien ,

Sans avoir mêuie un pauvre chien

Pour l'aimer et pour le conduire.

Un certain jour il arriva Que l'aveugle à tâtons, au de'tour d'une ru(?,

Près du malade se trouva j Il entendit ses cris , son âme en fut émue.

Il n'est tels que les malheureux

Pour se plaindre les uns les autres.

« J'ai mes maux , lui dit-il, et vous avez les vôtres j Unissons-les, mon frère , ils seront moins affreux.

— Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,

Que je ne puis faire un seul pas; Vous-même vous n'y voyez pas :

A quoi nous servirait d'unir notre misère ?

— A quoi ? répond l'aveugle ^ écoutez : à nous deux Nous possédons le bien à chacun nécessaire^

J'ai des jambes, et vous des yeux 5 Moi, je vais vous porter ; vous, vous serez mon guide. Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés , Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »

FloriAN.

Le Château de Cartes.

Un bon mari, sa femme, et deux jolis en fans, Coulaient en paix leurs jours dans le simple héritage Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parcns. Ces époux , partageant les doux soins du ménage, Cultivaient leur jardin , recueillaienl leurs moissons; Et le soir dans Tété , soupant sous le feuillage ,

Dans l'hiver, devant leurs tisons.

Ils prêchaient à leurs fils la vertu , la sagesse, Leur parlaient du bonheur qu'elles donnent toujours: Le père par un conte égayait ses discours,

La mère par une caresse.

L'aîné de ces eiifans, né grave, studieux.

Lisait et méditait sans cesse ; Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. Un soir, selon l'usage, à côté de leur père. Assis près d'une table où s'appuyait la mère , L'aîné lisait Rollin : le cadet, peu soigneux D'apprendre les hauts faits des Romains et des Parlhfs, Employait tout son art, toutes ses facultés, A joindre , à soutenir par les quatre colés ,

Un fragile château de cartes.

Il n'en respirait pas d'attention, de peur.

Tout à coup voici le lecteur Qui s'interrompt: « Papa, dit-il, daigne m'instrnire Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérans.

Et d'autres fondateurs d Empire i'

Ces deux noms sont-ils différensi' »

Le père méditait une réponse sage, Lorsque son fils cadet , transporté de plaisir, Après tant de travail, d'avoir pu parvenir

A placer son second étage,

3ojB FABLES.

S'ccric . « Il est fini ! » Son frère, murmurant,

Se fdche , et d'un seul coup dc'lruit son long ouvrage;

Et voilà le cadet pleurant.

« Mon fils, répond alors le père ,

Le fondateur, c'est votre frère ,

Et vous êtes le conquérant »

Le même.

Le Chameaii et le Bossu.

lour

Au son du fifre et du tambour , Dans les murs de Paris on promenait un Un chameau du plus haut parage:

Il était fraîchement arrivé de Tunis, Et mille curieux, en cercle réunis, Pour le voir de plus près lui fermaient le passage. Un riche, moins jaloux de compter des amis Que de voir à ses pieds ramper un monde esclave , Dans le chameau louait un air soumis.

Un magistrat aimait son maintien grave.

Tandis qu'un avare enchanté Ne cessait d'applaudir à sa sobriété.

Un bossu vint , qui dit ensuite :

« Messieurs, voilà bien des propos; Mais vous ne parlez pas de son plus grand mérite. Voyez s'élever sur son dos Celte gracieuse éminence; Qu'il paraît léger sous ce poids !

Et combien sa figure en reçoit 5 la fois Et de noblesse et d'élégance ! »

En riant du bossu, nous faisons comme lui; A sa conduite en rien la nôtre ne déroge : El l'homme tous les jours dans l'éloge d'autrui , Sans y songer, fait vson éloge.

Le Baii.i.v

FABLES. 3o9

Le Fleuve.

Un grand fleuve parcourt le momie :

Tantôtlent, il serpente entre des prés fleuris,

Les embellit et les féconde j Tantôt rapide , il s'enfle, il se courrouce , il gronde , Roulant, précipitant au milieu des débris

Son eau turbulente et profonde.

A travers les cités , les guérets , les déserts , H va, distribuant à mesure inégale, Aux avides humains dont ses bords sont couverts , Les trésors de son urne avare et libérale. Ainsi, tandis que l'un, dans son repos,

Bénit la main de la nature , Qui dans son héritage a fait passer leurs flots ,

Ou les lui donne pour ceinture, L'autre maudit le sol dont les flancs déchirés Reproduisent sans cesse et le roc et la pierre, Indestructible digue, éternelle barrière.

Assise entre le fleuve et ses champs altérés.

Mais le plaisant de cette histoire,

C'est de voir certain compagnon ,

Plongé dans l'eau jusqu'au menton j

Plus il a bu , plus il veut boire.

Infatigable , et dans son bain ,

Cent fois moins heureux et moins sage Qu'un homme qui tout près , sans désirs , sans dédain', Regardant l'eau couler, n'en prend pour son usage Que ce qui peut tenir dans le creux de sa main.

Homme rare , sur ma parole !

Avec moi vous en conviendrez ,

Mes bons amis , quand vous saurez

Que notre fleuve est le Pactole.

ArnAult.

3io FABLES.

L'Aigle cl le Serpent.

L'oiseau, ministre du tonnerre , Après avoir long- temps contemplé le soleil ,

Abaissa son vol vers la terre.

11 voulait y jouir du brillant appareil

Que développe la nature , Lorsque les douxzéphirs, messagers du printemps,

Ont rajeuni l'herbe des champs, Et tapissé les prés de fleurs et de verdure.

Du sommet d'un roc sourcilleux, Son avide regard ne peut trop se repaître

D'un spectacle si merveilleux.

Comme il rendait hommage à l'oeuvre du grand maître Qui prodigue aux mortels tant de biens précieux, [In énorme serpent frappe soudain ses yeux.

Sorti du fond d'une crevasse,

Il a vu l'aigle ; il le menace , El, pour mieux l'embrasser, de son corps monstrueux, Déroule en longs replis les anneaux tortueux ; A darder le venin déjà sa langue est prête ; Il se ramasse en rond, dresse une horrible tête. Puis s'élance , et, toujours eniraîné par son poids, Tombe , s'élance encore et retombe vingt fois.

Outré de dépit , de colère ,

Il répond par des sifflemens

Au calme de son adversaire , Et sur le roc aride il imprime ses dents.

L'aigle voit en pitié sa ragej Il lui tient alors ce langage :

« Que prétendais-tu faire , animal odieux .•*

Va , cesse une attaque inutile ; Quel triomphe obtiendrait sur un faible reptile L'oiseau du souverain des dieux ?

J'entends Tu voudrais qu'en sa serre

FABLJiS. 3n

Il daignât le saisir pour l'élever aux cieux.

Ton son sérail trop glorieux ;

Non : siffle et rampe sur la terre. » Il dit, et reprenant un vol audacieux, L'aigle , au milieu des airs , franchit un vaste espace ,

Où l'œil du reptile envieux

Ne peut suivre même sa trace.

A. F. Le Bailly.

Le Trône de Meige.

Qui n'aime à voir folâtrer des enfans ? On se croit de leur âge. O douce jouissance De pouvoir quelquefois se rappeler ce temps Si regretté , bien qu'il ait ses tourmens I Un rien suffit pour amuser l'enfance ;

Mais dans ses jeux , plus qu'on ne pense, S'introduisent de'jà les passions des grands.

Un jour, échappés du collège.

Des écoliers d'onze à douze ans

Aperçurent un tas de neige. ...

Le plus âgé , qu'on avait nommé roi,

Dil que de son pouvoir il en faisait le siège,

Le trône enfin ^ et le cortège

Donne à ce vœu force de loi.

Le trône était froid comme glace ;

N'importe , avec plaisir s'y place

Cette éphémère majesté.

On s'enivre de la puissance.. . .

Peut-on impunément avoir l'autorité.»*

Chez notre prince l'insolence

Surpasse encor la dureté :

Des malheureux sujets la moindre négligence

Est réprimée avec sévérité.

De Tarquin-le-Superbe il avait l'arrogance.

3i2 FABLES.

Et de Néron, plus lard, selon toute apparence ,

Il aurait eu la cruauté.

Pourtant le soleil le dérange :

Le trône , qui se fond d'une marlière étrange ,

Avant la fin du jour s'abat.. ..

Bientôt l'orgueilleux potentat

Se voit au milieu de la fange.

Redoutez un destin pareil , Vous que la fortune protège Vous êtes sur un tas déneige....

Gare le rayon du soleil !

De Stassart. Liv. V, fab. lo.

Le Sage et le Conquérant.

Sorti vainqueur de cent combats, Et fier d'avoir porté le deuil et les alarmes

Jusques aux plus lointains climats , Un nouveau Tamerlan visitait les Etats

Soumis au pouvoir de ses armes.

Un sage , par hasard, accompagnait ses pas;

Sage qui ne le flattait pas ; Mais on vantait son talent oratoire.

Et l'adroit conquérant l'admettait à sa Cour,

Espérant le charger un jour

Du soin d'écrire son histoire.

Epuise's de fatigue, ils arrivent tous deux

Au sommet d'un roc sourcilleux ,

Où le Tartare enfin s'arrête, Jaloux de contempler sa dernière conquête:

C'était jadis une vaste cité Qu'embellissaient les arts, enfans de l'opidencej Mais en proie au pillage, à la férocité , Ce n'était plus alors qu'une ruine immense.

FABLES. 3i5

Le sage , à cel aspect, se sent glacé d'horreur.

« Regarde, lui dit le vainqueur, (^'cst là que j'ai livré dix assauts, vingt batailles;

Là que les ennopiis surpris

IM'ont abandonné leurs murailles j Ici , que par milliers des soldats aguerris

Ont rencontré leurs funérailles.

Quels beaux titres de gloire! ils sont partout écrits. — Ah ! lui répond le sage , osez-vous bien le croire .''

Non, je ne vois autour de ces remparts Que cendres, que débris et qn'ossemens épars :

Vainement j'y cherclie la gloire. »

Le Bailly.

L'Alouette et ses Petits, avec le Maître d'un champ.

Ne l'attends qu'à loi seul : c'est un commun proverbe.

Voici comme Esope le mit En crédit.

Les alouettes font leur nid

Dans les blés quand ils sont en herbe,

C'est-à-dire, environ le temps Oue tout aime et que tout pullule dans le monde,

Monstres marins au fond de l'onde , Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printemps Sans goûter les plaisirs des amours prin lanières. A toute force enfin elle se résolut Dimiter la nature et d'être mère encore. Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put. Lc3 blés d'alentour mûrs avant que la nitée

Se trouvât assez forle cncor

Pour voler et prendre l'essor;

3i4 FABLES.

De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfans D'être toujours au guet, et faire sentinelle.

« Si le possesseur de ces ahanips Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Ecoutez bien ; selon ce qu'il dira,

Chacun de nous décampera. »

Sitôt que l'alouette eut quitte' sa famille , Le possesseur du champ vint avecque son fils. « Les blés sont mûrs, dit-il; allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. »

Notre alouette, de retour,

Trouve en alarme sa couvée :

L'un commence : « Il a dit que l'aurore levée, L'on fît venir demain ses amis pour l'aider. — S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite. Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais, voilà de quoi manger. » Eux repus , tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. L'alouette à l'essor, le maître s'en vient faire

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.

« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux à servir ainsi lents.

Mon fils allez chez nos parens

Les prier de la même chose. »

L'e'pouvante est au nid plus forte que jamais. « Il a dit ses parens, mère ! c'est à cette heure.,..

— Non , mes enfans, dormez en paix :

Ne bougeons de notre demeure. »

L'alouette eut raison, car personne ne vint. Pour la troisième fois le maître se souvint De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême.

FABLES. 3i5

Dit-il, de nous attendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami , ni parent que soi-même : Retenez bien cela, mon fils; et savez-vous Ce qu'il faut faire ? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun notre faucille : C'est là notre plus court; et nous achèverons

Notre moisson quand nous pourrons. »

Dès lors que le dessein fut su de l'alouette : « C'est à ce coup qu'il faut décamper, mes enfans; »

Et les petits en même temps,

Voletans, se culehutans,

Délogèrent tous sans trompette [i).

La Fontaine. Liv. IV- 22.

Le Philosophe Scythe.

Un philosophe austère et né dans la Scythie, Se proposant de suivre une plus douce vie, Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux Un sage assez semblable au vieillard de Virgile, Homme égalant les Piois, homme approchant des Dieux, El , comme ces derniers, satisfait et tranquille : Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin. Le Scythe l'y trouva, qui, la serpe à la main, De ses arbres à fruit retranchait l'inutile, Ebranchait, émondait, ôtaitceci, cela,

Corrigeant partout la nature.

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine : « Etait-il d'homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitans ? Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage:

(1) Voyez les Leçons Latines anciennes et modernes f mâme sujet.

3i6 FABLES.

Laissez a^ir la faux du Temps ; Ils iront assez lot border le noir rivage. — J'ôte le superflu, dit l'autre j et, l'abattant,

Le reste en profite d'autant. »

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure, Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure, Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abatis.

11 ôte de chez lui les branches les plus belles , 11 tronque son verger , contre toute raison }

Sans observer temps ni saison.

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret Stoïcien :

Celui-ci retranche de Tâme Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocens souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame : Us ôtent à nos coeurs le principal ressort; Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort (i).

Le même. Liv. XlI-20.

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, t. I. même sujet.

ALLEGORIES.

là , pour nous enclianter , tout est mis en iis.t;;r; Tout prend un corps , une âme, un esprit , un visage. Bous*». Art poét.f cb. III.

Allégorie.

PRÉCEPTES DU GENRE

On n'a point assez distingué VaUégorïe d'avec l'apologue ou la fable morale.

Le mérite de l'apologue est de cacher le sens moral , ou la vérité qu'il renferme , jusqu'au moment de la conclusion , qu'on appelle moralité.

Le mérite de l'allégorie est de n'avoir pas besoin d'expliquer la vérité qu'elle enveloppe ; elle la fait sentir à chaque trait par la justesse de ses rapports.

\Jallcgorle se propose, non pas de déguiser, mais d'embellir la vérité et de la rendre plus sensible. C'est, comm.e on l'a très-bien dit, une métaphore continuée. Or, une qualité essentielle de la métaphore, est d'être transparente; il fallait donc aussi donner pour qualité dislinctive à Vallégorie cette clarté , cette transparence qui laisse voir la vérité, et qui ne l'obscurcit jamais. On la voit sans cesse occupée à rendre son objet sensible, écartant, comme des nuages , tout ce qui altère la justesse de l'allusion et des rapports.

\j allégorie est quelquefois aussi une façon de présenter

3f8 ALLEGORIES.

avec ménagement une vérité qui ofTenserait, si on l'exposait toute nue ; mais elle la déguise moins. C'est un conseil discrètement donné, mais dont celui qu'il intéresse ne peut manquer de sentir à chaque trait l'application. L'ode d'Horace, tant de fois citée : 0 navis^ refcrent In mare te novi Fluctus.^ en est l'exemple et le modèle : entre un vaisseau et la république , entre la guerre civile et une mer orageuse, tous les rapports sont si frappans, . que les Romains ne pouvaient s'y méprendre, et la vérité n'eut jamais de voile plus fin ni plus clair.

Uallégorie, par sa ressemblance et par la justesse de ses rapports, doit toujours laisser entrevoir la vérité qu'elle enveloppe^ son objet est manqué, si l'esprit s'y trompe, ou si, satisfait d'en apercevoir la surface, il ne désire pas autre chose , et n'en pénètre pas le fond.

Plutarque a raison de comparer les fictions poétiques aux feuilles de vigne, sous lesquelles le raisin doit être caché ; mais toutes les fois que le sujet en lui-même a son utilité morale, c'est un raffinement puéril que d'y chercher un sens mystérieux.

Ce n'est pas que , dans les poèmes épiques, et particulièrement dans ceux d'Homère , il n'y ait bien des détails où l'allégorie est sensible ; et alors , la vérilé voilée y perce de façon à fx-apper tous les yeux : telle est l'image des Prières^ tel est l'ingénieux épisode de la ceinture de Vénus ; mais regarder l'Iliade comme une allcgoiie continue, c'est attribuer à Homère des rêves qu'il n'a jamais faits.

C'est particulièrement dans les présages , dans les songes , dans le langage prophétique , que les poê'tes emploient Vallégurie. Dans V Iliade, tandis qu'Hector el Polydamas attaquent le camp des Grecs, un aigle audacieux vole à leur gauche , tenant dans ses serres un énorme dragon, qui, palpitant et ensanglanté, ose combattre, se replie , et blesse son vainqueur. L'oiseau sacré laisse tomber sa proie.

ALLÉGORIES. Sig

C'est de celte image qu'Horace semble avoir pris la comparaison de l'aiglon avec le jeune Drusus : Qualem minlstmmfulminis alitem^ etc.

L'art de Vallégorie consiste à peindre vivement et correctement, d'après l'idée ou le sentiment, la chose qu'on personnifie : comme la Renommée , dans VEnéîde de Virgile ; l'Envie, dans les Métamorphoses d'Ovide et dans la Hennade;\es Prières, dans V Iliade, etc. 11 n'y a peut-être jamais eu (Wdlégorie ni plus belle , ni plus adroite, ni plus éloquemment employée que celle-ci.

Des modèles parfaits de Vallégone en action sont la fable de l'Amour et la Folie , dans La Fontaine ; l'épisode de la Haine, dans l'opéra ïTArmide; la Mollesse, dans le Lutrin. Quelque belle que soit V allégorie , elle serait froide, si elle était longue. Un poëme tout allégorique ne serait pas soutenable , eût-il d'ailleurs mille beautés.

Presque toute la mythologie des Grecs, comme celle .des Egyptiens , est allégorique ; et ces fictions étaient peut-être, dans leur nouveauté, ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus ingénieux ; mais à présent qu'elles sont rebattues , la poésie descriptive a bien plus de mérite et de gloire à peindre la nature toute nue , qu'à l'envelopper de ces voiles depuis long-temps usés.

Les emblèmes ne sont que des allégories que peut exprimer le pinceau. C'est ainsi qu'on a représenté le Nil, la tête voilée , pour faire entendre que la source de ce fleuve était inconnue ; c'est ainsi que , pour désigner la jiaix , on a peint les colombes de Vénus faisant leur nid dans le casque de Mars.

C'est une idée assez heureuse , pour exprimer la crainte des maux d'imagination , que V allégorie d'un enfant qui souffle en l'air des bulles de savon , et qui, s'effrayant de leur chute, inspire la même frayeur à une foule d'autres enfans , sur qui ces bulles vont retomber. Ainsi , les peintres, à l'exemple des poètes, font quelquefois usage de ces fictions allégoriques , mais rarement avec succès.

Ô20 ALLEGORIKS.

Lucien nous a transmis Tidée d'un tableau allégorique des noces d'Alexandre et de Roxane : le peintre était Action. Son tableau, qu'il exposa dans les jeux Olympiques , fit l'admiration de la Grèce assemblée , et Raphaël l'a dessiné tel que Lucien l'a décrit.

Les philosophes eux-mêmes emploient souvent le style allégorique. Platon , que la nature avait fait poëte , exprime assez souvent ainsi les idées les plus sublimes. C'est lui qui a dit que la dwînilé est slluée loin de douleur et de volupté. On doit à Xénophon la belle allégone du jeune Hercule entre la Volupté et la Vertu. Mais qui avait imaginé celle des Furies , nées du sang d'un père répandu par son fils , du sang de Cœlus mutilé par Saturne? C'est là le sublime de l'allégorie. Cette façon de s'énoncer fait le charme du style de Montaigne : dans ses écrits, l'idée abstraite ne se présente jamais nue : il voit tout ce qu'il pense , il peint tout ce qu'il dit.

INI ARMONTEL. Elémens de Littérature , t. I (i).

La Fable et l'Allëgorie.

La, pour nous enchanter, tout est mis en usager- Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage; Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la pudeur, et Vénus la beauté. Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre, C'est Jupiter armé pour effrayer la terre; Un orage terrible aux yeux des matelots , C'est Neptune en courroux qui gourmande les (lots. Echo n'est plus un son qui dans l'air retentisse, C'est une Nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse. Ainsi, dans un amas de nobles fictions, Le poëte s'égaie en mille inventions,

(i) Voyez dans l';iiilciir l'article tntier.

Orne, élève, embellit., agrandit toutes choses

Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloscs.

Qu'Enée et ses vaisseaux , par le vent écartés , Soient aux bords africains d'un orage emportés, Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune; Mais que Junon, constante en son aversion, Poursuive sur les flots les restes d'ilion; Qu'Eole, en sa fureur les chassant d'Italie, Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Eolle; Que Neptune en courroux , s'élevant sur la mer. D'un mot calme les flots , mette la paix dans l'air, Délivre les vaisseaux , des syrtes les arrache : C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache. Sans tous ces ornemens le vers tombe en langueur^ La poésie est morte, ou rampe sans vigueur; Le poëte n'est plus qu'un orateur timide. Qu'un froid historien d'une fable insipide.

Ce n'est pas que j'approuve, en un sujet chrétien, Un auteur follement idolâtre et païen : Mais, dans une profane et riante peinture, De n'oser de la fable emprunter la figure; De chasser les Tritons de l'Empire des Eaux; D'ôter à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux; D'empêcher que Charon, dans la fatale barque. Ainsi que le berger, ne passe le Monarque, C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement. Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Bientôt ils défendront de peindre la Prudence, De donner à Thémis ni bandeau ni balance ; De figurer aux yeux la guerre au front d'airain , Ou le Temps qui s'enfuii une horloge à la main ; Et partout des discours, comme une idolâtrie. Dans leur faux zèle iront chas^r l'Allégorie.

BoiLEAU. Art poél.^ ch. IIL

Même sujet.

Qu'on fait d'injure à l'art de lui volor la Fable ! C'est interdire aux vers ce qu'ils ont d'agréable, Anéantir leur pompe, éteindre leur vigueur, Et hasarder la Muse à sécher de langueur. (3 vous, qui prétendez qu'à force d'injustices Le vieil usage cède à de nouveaux caprices , Donnez-nous par pitié du moins quelques beautés Qui puissent remplacer ce que vous nous ôtezj Et ne nous livrez pas aux tons mélancoliques D'un style estropié par de vaines critiques ! Quoi ! bannir des Enfers Proserpine et Pluton, Dire toujours le Diable, et jamais Alecton, Sacrifier Hécate et Diane à la Lune, Et dans son propre sein noyer le vieux Neptune? Un berger chantera ses déplaisirs secrets, Sans que la trisle Echo répète ses regrets? Les bois autour de lui n'auront point de Dryades? L'air sera sans Zéphyrs, les fleuves sans Naïades?

Otez Pan et sa flûte, adieu les pâtui-ages;

Otez Pomone et Flore, adieu les jardinages.

Des roses et des lis le plus superbe éclat.

Sans la Fable, en nos vers n'aura rien que de plat.

Qu'on y peigne en savant une plante nourrie

Des impures vapeurs d'une plante pourrie;

Le portrait plaira-t-il , s'il n'a pour ornement

Les larmes d'une amante ou le sang d'un amant?

Qu'aura de beau la guerre à moins qu'on ne crayonne

ici le char de Mars , là celui de Bellone,

Que la Yictoire vole, et^que les grands exploits

Soient portés en cent lieux par la Nympiie aux cent voix?

Qu'ont la terre et la mer, si Ton n'oso décrire Ce qu'il faut de Tritons à pousser un navire?

ALLEGORIES. 3^3

Cet empire qu'Eole a sur les tourbillons, Bacchus sur les coteaux, Cérès sur les sillons? Tous ces vieux ornemens , traitez-les d'antiquailles : Moi, si je peins jamais Trianon et Versailles, Les Nymphes, malgré vous, danseront à l'entour, Cent demi-Dieux badins leur parleront d'amour, Des Satyres cachés les brusques échappées Dans les bras des Sylvains feront fuir les Napées ; Et, si le bal s'ouvrait en ces aimables lieux. J'y ferais, malgré vous , trépigner tous les Dieux (i).

Corneille.

Les Divinités poétiques.

Oui, c'est toi, peintre inestimable, Trompette d'Achille et d'Hector, Par qui, de l'heureux siècle d'or, L'homme entend le langage aimable, Et voit dans la variété Des portraits menteurs de la fable , Les rayons de la vérité.

11 voit l'arbitre du tonnerre Réglant le sort par ses arrêts; Il voit, sous les yeux de Cérès , Croître les trésors de la terre ; Il reconnaît les Dieux des mers Aces sons qui calment la guerre Qu'Eole excitait dans les airs.

Si, dans un combat homicide, Le devoir engage ses jours , Pallas, volant à son secours, Vient le couvrir de son égide :

S'il se voue au maintien des lois ,

(i) Voyez les Leçons Latines modernes >

(j'cst Thémis qui lui sert de guide, Et qui l'assiste en ses emplois.

Plus heureux , si son cœur n'aspire Qu'aux douceurs de la liberté, Astréeest la divinité Qui lui fait chérir son empire.

S'il s'élève au sacré vallon, Son enthousiasme est la lyre Qu'il reçoit des mains d'Apollon.

Ainsi , consacrant le système De la sublime fiction, Homère, nouvel Amphion, Change, par la vertu suprême De ses accords doux et savans.

Nos destins, nos passions même, En êtres réels etvvivans.

Ce n'est plus l'homme qui pour plaire Etale ses dons ingénus; Ce sont les Grâces, c'est Vénus, Sa divinité tutélalre :

La sagesse qui brille en lui , C'est Minerve dont l'œil l'éclairé Et dont le bras lui sert d'appui.

L'ardente et fougueuse Bellone Arme son courage aveuglé :

Les frayeurs dont il est troublé Sont le flambeau de Tisiphone :

Sa colère est i\Lirs en fureur.

Et ses remords sont les Gorgones Dont l'aspect le glace d'horreur (i).

J. B. Rousseau. Liv. IV, od. 6.

(i) Voyez les Lerons Latines modernes.

ALLEGORIES. 3^5

Apologie de la Fable.

Savante anlîquilé, beauté toujours nouvelle, Monumens du génie, heureuses fictions,

Environnez-moi des rayons

De votre lumière immortelle :

Vous savez animer l'air, la terre et les mers 3

Vous embellissez l'univers.

Cet arbre à tête longue, aux rameaux toujours verts,

C'est Atys, aimé de Cybèle.

De l'éclat de leur vermillon Flore avec le Zéphyr ont peint ces jeunes roses. Des baisers de Pomone on voit dans ce vallon Les fleurs de mes pêchers nouvellement écloses. Ces montagnes, ces bois qui bordent l'horizon

Sont couverts de métamorphoses.

Ce cerf aux pieds légers est le jeune Actéon : L'ennemi des troupeaux est le Roi Lycaon. Du chantre de la nuit j'entends la voix touchante ;

C'est la fille de Pandion,

C'est Philomèle gémissante.

Si le Soleil se couche, il dort avec Thélis. Si je vois de Vénus la planète brillante, C'est Vénus que je vois dans les bras d'Adonis. Ce pôle me présente Andromède et Perse'e^ Leurs amours immortels échauffent de leurs feux Les éternels frimas de la zone glacée; Tout l'Olympe est peuplé de héros amoureux. Admirables tableaux ! séduisante magie ! Qu'Hésiode me plaît dans sa Théogonie, Quand 11 me peint l'Amour débrouillant le Chaos, S'élançant dans les airs et planant sur les flots !

Voltaire.

326 ALLEGORIES.

Même sujet.

Tf.mPÉ, séjour célèbre, ô magique vallon ! Où l'eau de Sperchius, d'Amplirvse et de Pe'née, D'ombrages immortels roulait environnée.

L'Olympe en tes bosquets vit errer tous ses Dieux ; Pan qui sut animer des joncs mélodieux ; Diane au carquois d'or, Déesse bocagère, Qui, la flèche à la main, de sa robe légère Nouait sur le genou les replis ondoyans; Les Sylvains couronne's de rameaux verdoyans , Les Nymphes qui, sans art, les mains entrelacées, Dansaient aux sons joyeux de leurs voix cadencées;

Cérès aux blonds cheveux, et le Dieu des orgies, Bacchus au front vermeil, ceint de grappes rougies, Et celte Déité, charme de l'univers, Venus, qui de Lucrèce inspirait les beaux vers.

Mais c'en est fait : le chêne oublia ses oracles; Les bois désenchantés ont perdu leurs miracles. Ils ne sont plus ces jours où chaque arbre divin Enfermait sa Dryade et son jeune Sylvain, Qui versait en silence à la tige altérée La sève à longs replis sous Técorce égarée. Pourquoi n'êtes-vous plus, rêves attendrissans ? Dès que l'amour des vers charma mes premiers ans. J'appris avec transport ceux de l'aimable Ovide, Poëte mensonger dont l'enfance est avide. Devant le laurier vert tendrement incliné, 'J'risic, je saluais les mânes de Daphné; Et, touché de son sort, je passais en silence Pi es de cet arbre en deuil (}u'un vent léger balance, Qui monte en pyramide élancé dans les airs. Et croît, ami des morts, sur les tombeaux déserts;

ALLEGORIES. 827

Je pleurais le trépas du jeune Cyparisse, Lorsqu'un chêne ni'ofFrait son ombre proloclrlcc, Lorsque je reposais sous un lllleul assis, Nommant avec respect Phile'mon et Baucis, « Si j'obtiens, me disais-je, une e'pouse fidèle, Je veux que Philémon soit un jour mon modèle ; Qu'elle imite Baucis! et tous deux puissions-nous Mourir au même instant, comme ces deux époux ! »

De Fontaines. La Forêt de Navarre.

Voyez dans ses récils le fabuleux Ovide, Qui d'erreurs en erreurs conduit l'esprit avide, De prodiges sans nombre embellir l'univers. La raison , en secret, présidait à ses vers : C'étaient des fictions , mais non pas des chimères. Chaque être, en dépouillant ses traits imaginaires. Reste dans la nature et dans la vérité : Les bois offrent encore à l'œil désenchanté L'arbre de Philémon, celui de sa compagne) Narcisse est une fleur; Atlas une montagne; Hyacinthe expirant ne meurt pas tout entier ; Que Daphné disparaisse, il nous reste un laurier. Du palais du Sommeil les brillantes demeures, Ses coursiers enflammés attelés par les Heures , En s'évanouissant laisseront sous vos yeux Et l'ordre des saisons, et la ;narche des cieux. Dans Ixion enfin, dans la vapeur qu'il aime, L'Imagination se peignit elle-même :

Ainsi la vérité sort de la fiction , Ainsi la vigilante et sévère raison Ne se laisse bercer que par d'heureux mensonges , Et veut à son réveil aimer encor ses songes.

DeltlLE. L'Imagination ^ cli. V.

528 ALLÉGOBIES.

Emploi de la Fable.

MÊME aux eaux, même aux fleurs, même aux arbres muels, La poésie encore, avec art mensongère.

Ne peut-elle prêter une âme imaginaire?

Tout semble concourir à cette illusion.

Voyez l'eau caressante embrasser le gazon , Ces arbres s'enlacer, ces vignes tortueuses Embrasser les ormeaux de leurs mains amoureuses, Et refusant les sucs d'un terrain ennemi , Ces racines courir vers un sol plus ami. Ce mouvement des eaux , et cet instinct des plantes , Suffit pour enhardir vos fictions brillantes. Donnez-leur donc l'essor. Que le jeune bouton Espère le Zéphyr, et craigne l'Aquilon. A ce lis altéré versez l'eau qu'il implore ; Formez, dans ses beaux ans, l'arbre docile encore; Que ce tronc, enrichi de rameaux adopte's , Admire son ombrage et ses fruits empruntés ; Et, si le jeune cep prodigue son feuillage. Demandez grâce au fer en faveur de son âge. Alors , dans ces objets croyant voir mes égaux , La douce sympathie à leurs biens , à leurs maux , Trouve mon cœur sensible, et votre heureuse adresse Me surprend pour un arbre im moment de tendresse (i). Le même. Géorgùjucs Françaises,

Le Dieu du Goût.

Je vis ce Dieu qu'en vain j'implore, Ce Dieu charmant que l'on ignore Quand on cherche à le définir;

(i) Voyez les Leçons Latines niodenies.

ALLËGOKIES. 3^9

Ce Dieu qu'on ne sait point servir

Quand avec scrupule on l'adore 3

Que La Fontaine fait sentir,

Et que Vadius cherche encore.

Il se plaisait à consulter

Ces grâces simples et naïves

Dont la France doit se vanter ;

Ces grâces piquantes et vives,

Que les nations attentives

Voulurent souvent imiter ;

Qui de l'art ne sont point captives,

Qui régnaient jadis à la Cour,

Et que la Nature et l'Amour

Avaient fait naître sur nos rives.

H est toujours environné

D'une troupe tendre et légère ;

C'est par leurs mains qu'il est orné ,

C'est par leur charme qu'il sait plaire;

Elles-mêmes l'ont couronné

D'un diadème qu'au Parnasse

Composa jadis Apollon ,

Du laurier du divin Maron,

Du lierre et du myrte d'Horace,

Et des roses d'Anacréon. Voltaire.

Le Véritable et le Faux Honneur.

Sous le bon Roi Saturne, ami de la douceur, L'Honneur, cher Valincour, et l'Equité sa sœur, De leurs sages conseils éclairant tout le monde, Re'gnaient, chéris du Ciel, dans une paix profonde. Tout vivait en commun sous ce couple adoré : Aucun n'avait d'enclos ni de champ séparé; La vertu n'était point sujette à l'ostracisme. Ni ne s'appelait point alors un jansénisme.

53o ALLÉGORIES.

L'Honneur, beau par soi-même, et sans vains ornemens, JS'étalait point aux yeux Tor ni les diamans ; El, jamais ne sortant de ses devoirs austères, Maintenait de sa sœur les règles salutaires; Mais une fois au ciel par les Dieux appelé, Il demeura long-temps au se'jour étoile.

Un fourbe cependant, assez haut de corsage. Et qui lui ressemblait de geste et de visage, Prend son temps, et partout ce hardi suborneur S'en va chez les humains crier qu'il est l'Honneur, Qu'il arrive du ciel, et que, voulant lui-même Seul porter désormais le faix du diadème. De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi. A ces discours trompeur le monde ajoute foi; L'innocente Equité', honteusement bannie, Trouve à peine un désert où fuir l'ignominie. Aussitôt sur un trône éclatant de rubis L'imposteur monte, orné de superbes habits. La hauteur, le dédain, l'audace, l'environnent, Et le luxe et l'orgueil de leurs mains le couronnent. Tout fier, il montre alors un front plus sourcilleux; Et le Mien et le Tien, deux frères pointilleux, Par son ordre amenant les procès et la guerre, - En tous lieux de ce pas vont partager la terre ; En tous lieux, sous les noms de bon droit et de torl , Vont chez elle établir le seul droit du plus fort. Le nouveau roi triomphe , et sur ce droit unique Bâtit de vaincs lois un code fantastique ; Avant tout aux mortels prescrit de se venger, L'un l'autre au moindre affront les force k s'égorger) Et dans leur âme, en vain de remords combattue. Trace en lettres de sang ces deux mots : Meurs ou tue.

Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter, Qu'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer : Le frère au même Instant s'arma contre le frère; Le fils trempa ses mains dans le sang de son père ;

ALLEGORIES. 33 1

La soif de commander enfanta les tyrans, Du Tanaïs au Nil porta les conquérans : L'ambition passa pour la vertu sublime, Le crime heureux fut juste, et cessa d'être crime. On ne vit plus que haine et que division , Qu'envie, effroi, tumulte, horreur, confusion.

Le véritable Honneur sur la voûte céleste Est enfin averti de ce trouble funeste. Il part sans différer, et, descendu des cieux. Va partout se montrer dans les terrestres lieux : Mais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode; On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode ; Et lui-môme, traité de fourbe et d'imposteur, Est contraint de ramper aux pieds du séducteur. Enfin, las d'essuyer outrage sur outrage, 11 livre les humains à leur triste esclavage, S'en va trouver sa sœur, et, dès ce même jour. Avec elle s'envole au céleste séjour (i).

BoiL£ÀU. Satire XL

La Chevalerie.

Qu'ils étaient beaux ces jours de gloire et de bonheur Où le;i preux s'enflammaient à la voix de l'honneur, Et recevaient des mains de la beauté sensible L'écharpe favorite et la lance invincible! Les rênes d'or flottaient sur les blancs destriers, La lice des tournois s'ouvrait à nos guerriers. O qu'on aimait à voir ces fils de la patrie Suspendre la bannière aux palmiers de Syrie, Des arts, dans l'Orient, conquérir le flambeau; Et, défenseurs du Christ, lui rendre son tombeau ! Qu'on aimait à les voir, bienfaiteurs de la terre. Au frein de la clémence accoutumer la guerre !

(i) Voyez plus haut, Définitions , l'Honneur.

Le faible, l'opprimé leur confiait ses droits,

Au serment d'èlre juste ils admettaient les l\ois.

Leurs vœux myste'rieux, leurs amitiés constantes,

Les hymnes de Roland répétés sous leurs tentes,

Leurs défis proclamés aux sons bruyans du cor,

A leur vieux souvenir m'intéressent encor :

J'interroge leur cendre^ et la Chevalerie,

Avec ses paladins, ses couleurs, sa féerie.

Ses légers palefrois, ses ménestrels joyeux.

Merveilleuse et brillante apparaît à mes yeux.

Le casque orne son front , sa main porte une lance j

Aux rives du Tésin sur ses pas je m'élance :

La Déité s'arrête, et fléchit les genoux.

Quel spectacle imposant s'est montré devant nous !

Quel enfant des combats et de la Renommée

Suspend autour de lui la course d'une armée ,

Et voit de fiers soldats couvrir de leurs drapeaux

Le chêne protecteur de son noble repos !

Est-ce un Roi couronné des mains de la victoire?

Est-ce un triomphateur, qui, fatigué de gloire.

S'assied quelques instans près de son bouclier?

Nonj c'est Bayard mourant, c'est Bayard prisonnier.

A rejoindre Nemours déjà son âme aspire j

Il meurt... Le nom du Christ sur ses lèvres expire.

A la patrie en pleurs les Français abattus

Vont raconter sa mort, digne de ses vertus;

Et la Chevalerie, inclinant sa bannière,

Pose sur le cercueil sa couronne dernière.

Alex. Soumet. Les Derniers Momcns de Bayard, poëme couronné par la 2.^ classe de l'Institut, le 5 avril 181 5.

L'Histoire.

Sur un fier tribunal, au fond d'un sanctuaire, Soudain le héros vit une Déesse ansicie.

ALLEGORIES. 333

Par sa voix appelés, renaissans tour à tour,

Tous les Siècles rangés venaient former sa Cour.

Plusieurs, le front hideux, et respirant la guerre,

De leurs crimes encor épouvantaient la terre;

Marchant sur des débris, et de sang tout couverts,

Ils se traînaient au bruit des armes et des fers.

D'autres semblaient plus doux; déjà leurs traits moins sombres

D'un front demi-barbare éclairclssaient les ombres.

Quelques uns de rayons semblaient étincelans.

Le vieillard immortel, le Temps, en cheveux blancs,

Remontait en arrière, aux jours de sa jeunesse.

Il déroulait encore aux yeux de la Déesse

Le long cercle des ans mesurés par ses pas.

Les races qu'il fit naître, et rendit au trépas.

En sortent à sa voix, chaque peuple respire;

Les tombeaux sont déserts, la Mort n'a plus d'empire.

Ici d'un peuple heureux l'hymne reconnaissant

Proclamait les vertus d'un maître bienfaisant.

Plus loin, par les tyrans l'humanité foulée

S'élevait comme une ombre auguste et désolée;

De ses lambeaux sanglans elle essuyait ses pleurs;

Les peuples opprimés racontaient leurs mallieurs.

L'Histoire présidait à ces pompeux spectacles,

La balance à la main prononçait ses oracles,

Et de la Vérité l'inflexible burin

Les gravait aussitôt sur des tables d'airain.

D'un airain immortel. Debout dans cette enceinte

De la Postérité l'image auguste et sainte

Répétait ces accens dont le long souvenir

Allait rouler au sein de l'immense avenir,

Et d'échos en échos retentir dans les âges.

Différentes de voix, d'aspect et de visages.

Près du trône siégeaient deux Immortalités :

L'une de Némésis a les traits redoutés;

Sa splendeur, qui s'échappe en éclairs formidables,

Jette un jour éiernel sur le fiont des coupables,

Sur ces grands criminels, auteurs des grands revers, Et les montre de loin, aux yeux de l'univers, Empreints d'une éclatante et vaste ignominie. Mais l'autre aux ailes d'or, éblouissant génie. Ornant de rayons purs son front majestueux, Accompagne les noms des mortels vertueux , Et leur offre à jamais de renaissans hommages (i).

Thomas, Péiréide.

Le Sommeil et sa Cour.

Sous les lambris mousseux de ce sombre palais Echo ne répond point, et semble être assoupie. La molle Oisiveté, sur le seuil accroupie. N'en bouge nuit et jour, et fait qu'aux environs Jamais le chant des coqs ni le bruit des clairons Ne viennent au travail inviter la nature. Un ruisseau coule auprès, et forme un doux murmure. Les simples, dédiés au Dieu de ce séjour. Sont les seules moissons qu'on cultive à l'entour; De leurs fleurs en tout temps sa demeure est semée; Il a presque toujours la paupière fermée. Je le trouvai dormant sur un lit de pavots ; Les Songes l'entouraient sans troubler son repos; De fantômes divers une Cour mensongère.

Vains et frêles enfans d'une vapeur légère. Troupe qui sait charmer le plus profond ennui, Prête aux ordres du Dieu, volait autour de lui. Là, cent figures d'air en leur moule gardées, Là, des biens et des maux les légères idées, Prévenant nos destins, trompant notre désir. Formaient des magasins de peine ou de plaisir.

(i) Voyez Définitions, ci-dessus, l'Histoire, par J, B. Rousseau et Legouvé.

ALLEGORIES. 335

Je regardais sortir et rentrer ces merveilles: Telles vont au butin les nombreuses abeilles, El tel, dans un Etat de fourmis composé , Le peuple rentre et sort en cent parts divisé (i).

La Fontaine. Œuvres diverses.

L'Imagination.

L'imagination, rapide messagère, Effleure les objets dans sa course légère ; Et bientôt, rassemblant tous ces tableaux divers. Dans les plis du cerveau reproduit l'miivers. Elle fait plus: souvent sa puissante énergie. Au monde extérieur opposant sa magie, Dans un monde inconnu cherche à se maintenir, Se dérobe au présent, et vit dans l'avenir. Source des voluptés, des terreurs et des crimes, Elle a ses favoris comme elle a ses victimes } Et, toujours des objets altérant les couleurs, Ainsi que nos plaisirs elle accroît nos douleurs. Mais pour elle c'est peu. Lorsque le corps sommeille, Elle aime à retracer les tableaux de la veille. Je la vois au héros présenter des lauriers, Au jeune homme un carquois, un char et des coursiers; Jeter le Barde aux bords d'une mer blanchissante, Et quelquefois aussi , terrible et menaçante, Dans des rêves vengeurs effrayer les tyrans , Ou présenter l'exil aux favoris des grands. Déesse au front changeant , mobile enchanteresse, Qui sans cesse nous flatte et nous trompe sans cesse ; Mère des passions, des arts et des talens , Oui, peuplant l'univers de fantômes brillans ,

(î) Voyez même sujet, traduction des Métamorphoses y par Desaintange.

Et d'espoir tour à tour, ot de crainte suivie , Ou dore ou rembrunit le tableau de la vie (i).

CliÉNEDOLLÉ. Le Génie de l'Homme^ ch. III.

La Nature.

Nature ! 6 séduisante et sublime déesse, Que les traits sont divers! Tu fais naître dans moi Ou les plus doux transports , uo le plus saint effroi. Tantôt dans nos vallons, jeune , fraîche et brillante, Tu marches, et des plis de ta robe flottante Secouant la rosée et versant les couleurs, Tes mains sèment les fruits, la verdure et les fleurs. Les rayons d'un beau jour naissent de ton sourire, De ton souffle léger s'exhale le zéphire ; Et le doux bruit des eaux , le doux concert des bois, Sont les accens divers de ta brillante voix. Tantôt dans les déserts , divinité terrible, Sur des sommets glacés plaçant ton trône horrible. Le front ceint de vieux pins s'entrechoquant dans l'air, Des torrens écumeux battent tes flancs ; l'éclair Sort de tes yeux ; ta voix est la foudre qui gronde. Et du bruit des volcans épouvante le monde.

Deltlle. L'Homme des Champs^ ch. IV*

L'Etude et la Méditation.

Dans sa majestueuse et sainte obscurité. Soudain s'ouvre un palais par TEtude habité : Là tout se tait ; nul son n'importune l'oreille ; Mais le calme est actif, et le silence veille) Des soins, des passions la turbulente voix

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, t. II,

Expire en approchant de ces paisibles toits. Là, loin du vain fracas d'un monde qu'elle oublie , La Méditation, assise et recueillie, Couve tous les trésors renfermés dans son sein, Et son front taciturne est penché sur sa main. Elle ne quitte point ce salutaire asile ; Le regard incliné, la paupière immobile , D'un invisible objet que poursuit son ardeur Son oeil semble de loin percer la profondeur. Au ravage du jour les Heures échappées Glissent légèrement, et d'ombre enveloppées; L'astre des nuits préside à des travaux constans , Et la seule pensée y mesure le temps.

Thomas. Pétréide»

Le Temple du Soleil.

L'ivoire et l'argent pur , l'or , présent de Vulcain , Font briller leur éclat sur les portes d'airain. La porte s'ouvre : on entre. Au fond du sanctuaire , Vêtu de pourpre et d'or, le Dieu de la lumière Sur son trône d'opale apparaît radieux : Tel il traîne à son char, dans le cercle des cieux, Le Jour au vol si prompt, les Heures plus rapides, Les vieux Siècles, le front chargé d'épaisses rides. Des amours et des fleurs la riante saison , Et le pompeux Eté, père de la moisson, Les derniers fruits cueillis sur le sein de l'Automne, Et le stérile Hiver que la vie abandonne.

La zone sur l'autel, brillant et léger dais, Enfern^ chaque signe en son vaste palais. Là le Taureau superbe y proclame la guerre. Les fatigues du soc , les bienfaits de la terre. Le Bélier dans l'éclat de sa riche toison, Des arts industrieux figure la moisson.

Les doux Gémeaux, parmi les chants et l'allégresse,

Enchantent de l'Amour l'éternelle jeunesse.

Le Cancer est l'espoir du hardi nautonier.

Le Lion dans les cœurs verse l'instinct guerrier,

Excite au repentir, au martre, à la colère.

La Vierge des beaux-arts fait briguer le salaire,

Inspire la puJeur, réprime les penchaiis.

Quand Bacchus do ses dons vient enrichir nos champs,

Celui que , sous son astre , enfante la Balance ,

Fait révérer les lois qu'il médite en silence.

DoRlON. Paimyre conquise , ch. I«%

La Renommée.

Quelle est cette Déesse énorme, Ou plutôt ce monstre difforme , Tout couvert d'oreilles et d'yeux.

Dont la voix ressemble au tonnerre, Et qui des pieds touchant la terre Cache sa tête dans les cieux ?

C'est l'inconstante Renommée , Qui, sans cesse les yeux ouverts, Fait sa revue accoutumée )3ans tous les coins de l'univers.

Toujours vaine , toujours errante, Et messagère indifférente Des vérités et de l'erreur, Sa voix, en merveilles féconde , Va chez tous les peuples du monde Semer le bruit et la terreur.

Rousseau. Ode au Prince Engine.

Même sujet.

Du vrai comme du faux la prompte messagère, Qui s'accroît dans sa course, et , d'une aile légère,

ALLÉGORIES. SSy

Plus prompte que le Temps , vole au-delà des mers,

Passe d'uii pôle à l'autre et remplit l'univers.

Ce monstre composé d'yeux, de bouches, d'oreilles,

Qui ce'lèbre des Rois la honte ou les merveilles.

Qui rassemble sous lui la curiosité,

L'espoir, l'effroi, le doute et la crédulité,

De sa brillante voix , trompette de la gloire,

Du héros de la France annonçait la victoire (i).

Voltaire. Henriade, ch. VUL

La Louange et la Critique.

Dans le temps qu'au Dieu du Pormesse J'adressai mon premier tribut.

Heureux fruit de ma douce ivresse.

Ce Dieu lui-même m'apparut.

Deux Déesses suivaient ses traces:

" L'une à l'oeil fier, au front hautain ; *

L'autre , avec un ris plein de grâces , S'avançait l'encens .\ la main.

« C'est la Louange et la Critique, Me dit Phébus: choisis des deux Qui dans la lice poétique Guidera tes pas hasardeux. »

Mon cœur, charmé de la première , Est prêt à lui donner sa voix; Mais l'autre , d'un trait de lumière , Me pénètre et change mon choix.

Phébus me quitte, et la Louange , Confuse de mon peu d'égard , Disparaît , et déjà se venge Avec un dédaigneux regard.

(i) Voyez les Leçons Latines anciennes, t. II; la trachiction (le ï Enéide par Delille, et celle des Métamorphoses par Desaiiitange, intîme sujet.

as.

34o ALLEGORIES.

L'autre près de mol prend sa place, Et , l'arbitre de mes e'crits , Elle ôte , elle ajoute, elle efface; A chaque chose met son prix.

Elle veut la raison pour base ' De mes plus badines chansons, Chicane le mot et la phrase.

Va même à critiquer les sons.

Elle orne si bien ma pensée , Et met tant d'art dans mes accords, Qu'enfin la Louange est forcée De me rapporter ses trésors.

J'éprouve aujourd'hui le mélange De leurs différeiiles faveurs , Et la Critique et la Louange Vivent avec moi comme sœurs.

La Motte.

L'Amitié.

Au fond d'un bois à la paix consacré, Séjour heureux de la Cour ignoré , S'élève un temple où l'art et ses prestiges^ N'étalent point l'orgueil de leurs prodiges , Où rien ne trompe et n'éblouit les yeux , Où tout est vrai , simple et fait pour les Dieux De bons Gaulois de leurs mains le fondèrent 3 A l'Amitié leurs cœurs le dédièrent.

Las! ils pensaient, dans leur crédulilé, Que par leur race il serait fréquenté.

En vieux langage on voit sur la façaile Les noms sacrés d'Orcste et de Pyladc, Le médaillon du bon Pirithoiis, Du sage Acliatc, et du tendre Misus.

Tous grands héros , tous amis véritables:

ALLÉGORIES. 34i

Ces noms sonl beaux , mais ils sont dans les fables. Les doctes sœurs ne chantent qu'en ces lieux , Car on les sifBe au superbe Empyrée.

On n'y voit point Mars et sa Cylhére'e. Car la Discorde est toujours avec eux : L'Amitié vit avec très-peu de Dieux.

A ses côtés , sa fidèle interprète, ^

La Ve'rité, charitable et" discrète, Toujours utile à qui veut l'écouter, Attend en vain qu'on l'ose consulter.

Nul ne l'approche, et chacun la regrette. Par contenance un livre est dans ses mains , Où sont écrits les bienfaits des humains , Doux monumens d'estime et de tendresse, Donnés sans faste , acceptés sans bassesse , Du protecteur noblement oublie's.

Du protégé sans regret publiés.

C'est des vertas l'histoire la plus pure ; L'histoire est courte , et le livre est réduit A deux feuillets de gothique écriture, Qu'on n'entend plus, et que le temps détruit (i).

Voltaire,

La Faveur.

Au sein des mers, dans une île enchantée, Près du séjour de l'inconstant Protée, Il est un temple élevé par l'Erreur , Où la brillante et volage Faveur , Semant au loin l'espoir et les mensonges. D'un air distrait fait le sort des mortels. Son faible trône est sur l'aile des Songes j Les Vents légers soutiennent ses autels.

(i) Voyez Définitions.

342 ALLEGORIES.

Là , rarement la Raison , la Justice ,

Ont amené les mortels vertueux 3

L'Opinion, la Mode et le Caprice

Ouvrent le temple , et nomment les heureux.

En leur offrant la coupe délectable,

Sous le nectar cachant un noir poison ,

La Dé^té daigne paraître aimable,

Et d'un sourire enivre leur raison j

Au même instant, l'agile Renommée -

Grave leur nom sur son char lumineux.

Jouet constant d'ime vaine fumée ,

Le monde entier se réveille pour eux j

Mais sur la foi de l'onde pacifique,

A peine ils sont mollement endormis,

Déifiés par l'erreur léthargique

Qui leur fait voir, dans des songes amis,

Tout l'univers à leur gloire soumis.

Dans ce sommeil d'une ivresse riante,

En un moment, la Faveur inconstante

Tournant ailleurs son essor incertain , ^

Dans des déserts, loin de l'île charmante ,

Les aquilons les emportent soudain ,

Kl leur réveil n'offre plus à leur vue

Que des rochers d'une plage inconnue ,

Qu'unmonde obscur, sans printemps, sans beaux jours,

Et que des cieux éclipsés pour toujours (i).

Gresset.

L'A-piopos.

Cet infatigable vieillard Qui toujours vient, qui toujours part, Qu'on appelle sans cesse -.en craignant ses outrages ,

(i) Voyez Allégories, en prose.

Qui mûrit la raison, achève la beauté, Et que suivent en foule, à pas précipité, Les heures et les jours , et les ans et les âges , Le Temps, qui rajeunit sans cesse l'univers, Et, de l'immensité parcourant les espaces. Détruit et reproduit tous les mondes divers. Un jour, d'un vol léger, suspendu dans les airs. Aperçut Aglaé, la plus jeune des Grâces. Son cortège nombreux fut prompt à s'écarter; Le Dieu descendit seul vers la jeune Immortelle : Ainsi l'on voit encore à l'aspect d'une belle , Les heures , les jours fuir, et le temps s'arrêter. Il parut s'embellir par le de'sir de plaire j

Et sans doute le Dieu du temps Sut préparer, sut choisir les instans.

Ceux de parler, «eux de se taire.

Un autre Dieu naquit de ce tendre mystère:

Cherchez la troupe des Amours ,

La pkis leste et la plus gentille.

Vous l'y rencontrerez toujours:

C'est un enfant de la famille.

Le don de plaire promptement , Les rapides succès , les succès du moment ,

Forment surtout son apanage 3

11 est le Dieu des courtisans, Et la faveur des Cours est encor son ouvrage, Même quand elle vient par les soins et les ans;

11 donne de la vogue au sage,

Quelquefois de l'esprit aux sots , Le bonheur aux amans, la victoire aux héros. On ne le voit jamais revenir sur ses traces; 11 fuit comme le Temps , il plaît comme les grâces ;

Et c'est le Dieu de l'à-propos.

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