‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 4)Chapitre 8 sur 34 · RULHIÈRE · texte numérisé non relu

RULHIÈRE

3^4 ALLEGOUlIiS.

' Le Don du Contre-Temps.

Tout l'univers sait comment Vénus reçut dans la Grèce , Pour unique vêlement , Sa ceinture enchanteresse.

On sait moins communément Que l'époux de la déesse Reçut du sort malfaisant Un charme d'une autre espèce :

C'est une lourde besace Où les Dieux avaient jeté Esprit, savoir et gaîté, Tous trois pris hors de leur place; Ensuite l'empressement , Qui va, vient et se démène, Et se met tout hors d'haleine, Pour manquer le vrai moment.

Dans ses énormes sacoches , Pleines de talens pareils , Vous trouverez les reproches , Les soupçons et les conseils.

Et la morgue du précepte, Le rire faux et l'inepte.

Les pédantismes divers, Même celui des bons airs.

Et tant de petites ruses Des grandes prétentions, Et les mauvaises excuses Des bonnes intentions.

Mais, fût-on la beauté même, N'eût-on que quinze ou vingt ans ; Entre ces dons imporians Sûrs de déplaire en tout temps.

ALLEGORIES. 345

Le premier , le don suprême , C'est le don du contre-temps.

Or , sur la voûte céleste Vulcain marchant de travers, Par un accident funeste Son sac s'ouvrit dans les airs.

Et, tout sortant pêle-mêle, Tout ces talens entassés Sont tombés comme la grêle Sur gens que vous connaissez.

Le même.

La Nouveauté.

La Nouveauté paraît ; et son brillant pinceau Vient du vieil univers rajeunir le tableau. C'est elle qui du Nord fait briller les aurores. Enfante des héros les sanglans météores ; Fait luire une comète, un Voltaire, un Rousseau, Fait mugir un volcan, tonner un Mirabeau. Cet uniforme Dieu, conduit par l'habitude. Qui n'a jamais qu'un ton , qu'un air , qu'une attitude, L'Ennui , s'enfuit loin d'elle, et la Variété, Un prisme dans la main , se joue à son côté ; De ses mouvans tableaux le monde est idolâtre, Mais la France surtout est son brillant théâtre.

La baguette à la main , voyez-la dans Paris; Arbitre des succès, des mœurs et des écrits. Exercer son empire élégamment futile , Et, tandis qu'oul)liant leur rudesse indocile. Les métaux les plus durs, l'acier, l'or et l'argent , Sous mille aspects divers suivent son goût changeant, Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille, Inconstans comme l'air, et comme lui légers,

Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers.

Ainsi de la parure aimable Souveraine,

Par la mode, du moins, la France est encor Reino3

Et jusqu'au fond du Nord portant nos goûts divers.

Le mannequin despote asservit l'univers.

Delille. L'Imagination^ ch. IlL

La Frivolité.

MÈRE du vain Caprice et du léger Prestige , La Fantaisie ailée autour d'elle voltige : Njmphe au corps ondoyant , née de lumière et d'air, Qui mieux que l'onde agile ou le rapide éclair, Ou la glace inquiète au soleil présentée , S'allume en un instant , purpurine, argentée 5 Ou s'enflamme de rose , ou pétille d'azur. Un vol la précipite, inégal et peu sûr, La Déesse jamais ne connut d'autre guide. Les Rêves transparens, troupe vaine et fluide, D'un vol étincelant caressent ses lambris. Auprès d'elle, à toute heure, elle occupe les Ris. L'un pétrit les parfums des bouches embaumées ; L'autre le jeune éclat des lèvres enflammées; L'autre inutile et seul , au bout d'un chalumeau , En globe aérien, souffle une goutte d'eau. La Reine, en cette cour, qu'anime la Folie , Va, vient, chante, se tait, regarde, écoute , oublie , Et dans mille cristaux, qui portent son palais, Rit de voir mille fois étinceler ses traits.

André Chénier.

La Déesse aux Vapeurs et sa Cour.

Umbriel à l'instant, vieux gnome rechigné. Va d'une aile pesante , el d'un air renfrogné.

Chercher en murmurant la caverne profonde

Où, loin des doux rayons que répand l'œil du monde,

La Déesse aux vapeurs a choisi son séjour :

Les riches aquilons y sifflent à l'entour,

Et le souffle malsain de leur aride haleine

Y porte aux environs la fièvre et la migraine.

Sur un riche sofa, derrière un paravent,

Loin des flambeaux, du bruit, des parleurs et du vent,

La quinteuse Dé^se incessamment repose,

Le cœur gros de chagrin, sans en savoir la cause,

N'ayant pensé jamais , l'esprit toujours troublé ,

L'œil chargé, le teint pâle, et l'hypocondre enflé.

La médisante Envie est assise auprès d'elle,

Vieux spectre féminin , décrépite pucelle.

Avec un air dévot déchirant son prochain.

Et chansonnant les gens , l'Evangile à la main.

Sur un lit plein de fleurs négligemment penchée.

Une jeune beauté non loin d'elle est couchée :

C'est l'Affectation, qui grasseyé en parlant,

Ecoute sans entendre, et lorgne en regardant.

Qui rougit sans pudeur, et rit de tout sans joie ;

De cent maux différens prétend qu'elle est la proie.

Et pleine de santé sous le rouge et le fard.

Se plaint avec mollesse, et se pâme avec art (i).

Voltaire , Imité de Pope.

Le Génie du Désert.

Sua les pas de leur guide errant un jour entier, L>GS Romains de Tadmor suivent l'obscur sentier. Mercure les conduit sur l'arène enflammée Où s'engloutit naguère une puissante arme'e. Loin de tous les secours, sans gloire et sans combats. C'est là que les Romains foulent, à chaque pas,

(i) Voyez Caractères ou Portraits^ en prose.

348 ALLEGORIES.

Des ossemens blanchis, des lêles mutilées,

Dépouilles sans honneur de la tombe exilées.

Chacun , pâle, muet, s'arrête plein d'horreur;

Un prodige effroyable augmente la terreur.

Quand la sœur d'Apollon, d'une clarté soudaine,

Eclaire au loin le Dieu de cet affreux domaine.

La famine se peint sur ses traits désolés 3

L'éclair brille en ses yeux d'un sang épais voile's :

De son front dans les airs il porte la nfènace,

Et son pied colossal foule l'aride espace.

« Détesté sur la terre, et maudit dans les cieux,

« Dit-il, je règne ici, morne, silencieux.

« Seul, toujours seul, brûlé des feux de la lumière,

« Mon temple est le désert j ma couche, la poussière.

« Pour les tristes mortels sinistre objet d'effroi ,

« Tout ce que je produis est hideux comme moi.

« Quel qu'il soit cependant, je défends mon Empire.

« Titan me confia le salut de Palmyre.

« Et c'est moi qui, jadis en ces mêmes déserts,

« De tant de légions ai vu mes champs couverts.

« De mes pièges brûlans partout je vous enlace.

« Mars ne sait plus ici soutenir notre audace.

« Romains, tremblez j et loi, superbe Aurélien,

« Tu vas suivre aux enfers l'ombre d'Héraclien. »

En funèbres accens la voix à peine achève ; Un tourbillon poudreux autour du Dieu s'élève: Sur sa couche embrasée il tombe haletant , Et laisse plein d'effroi le peuple qui l'entend (1).

DoRiO^. Palmyre conquise , chant IL

L'Envie et son Antre.

Au pied du mont où le fils de Latone Tient son Empire , et du haut de son trône

(i) Voyez le Génie des Tempi'trs , Morceaux lyriques.

ALLEGORIES. 3/Jç,

Dicte à ses sœurs les savaiites leçons ,

Qui de leurs voix régissent tous les sons,

La main du Temps creusa les voûtes sombres ,

D'un antre noir, séjour des tristes ombres.

Où l'œil du monde est sans cesse éclipsé ,

Et que les vents n'ont jamais caressé.

Là, de serpens nourrie et dévorée.

Veille l'Envie , hontelise et retirée;

Monstre ennemi des mortels et du jour.

Qui de soi-même est l'éternel vautour.

Et qui , traînant une vie abattue ,

Ne s'entretient que du fiel qui le tue :

Ses yeux caves, troubles et clignolans,

De feux obscurs sont chargés en tous temps.

Au lieu du sang , dans ses veines circule

Un froid poison qui les gèle et les brûle,

Et qui de là , porté par tout son corps.

En fait mouvoir les horribles ressorts.

Son front jaloux et ses lèvres éteintes

Sont le séjour des soucis et des craintes.

Sur son visage habite la pâleur 3

Et dans son sein triomphe la douleur,

Qui sans relâche à son âme infectée

Fait éprouver le sort de Proraéthée.

J. B. Rousseau. Allégories.

Même sujet.

Le plus cruel de tous , dans ses sombres caprices, Le plus lâche à la fois , et le plus acharné , Qui plonge au fond du cœur un trait empoisonné , Ce bourreau de l'esprit, quel est-il? c'est l'Envie. L'Orgueil lui donna l'être au sein de la Folie: Rien ne peut l'adoucir , rien ne peut l'éclairer j Quoique enfant de l'Orgueil , il craint de se montrer.

35o ALLEGORIES.

Le mérite étranger est un poids qui l'accable, Semblable à ce géant si connu dans la fable, Triste ennemi des Dieux , par les Dieux écrasé , Lançant en vain les feux dont il est embrasé , Il blasphème , il s'agite en sa prison profonde ; 11 croit pouvoir donner des secousses au monde; Il fait trembler l'Etna dont il est oppressé: L'Etna sur lui retombe, il en est terrassé.

Voltaire.

Même sujet.

La (i) gît la sombre Envie, à l'œil timide et louche, Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche. Le jour blesse ses yeux dans l'ombre étincelans : Triste amante des morts, elle hait les vivans. Elle aperçoit Henri, se détourne et soupire. Auprès d'elle est l'Orgueil qui se plaît et s'admire; La Faiblesse au teint pâle, aux regards abattus, Tyran qui cède au crime , et détruit les vertus; L'Ambition sanglante, inquiète, égarée.

De trônes, de tombeaux, d'esclaves entourée ; La tendre Hypocrisie, aux yeux pleins de douceur , Le ciel est dans ses yeux , l'enfer est dans son cœur; Le Faux Zèle étalant ses barbares maximes, Et l'Intérêt enfin , père de tous les crimes (a).

Le même. Henriade, ch. VIL

La Calomuie.

Quel ravage affreux

N'excite pointée monstre ténébreux,

(i) Aux Enfers.

(2) Voyez les Leçons Latines anciennes et modernes, et la traduction dos ,^eta'/ior/?/iO«e£, par Desoiiitange , mcmc sujet.

ALLÉGORIES 3Si

A qui l'Envie, au regard homicide,

Met dans la main son flambeau parricide,

Mais dont le front est peint avec tout l'art

Que peut fournir le mensonge et le fard ?

Le Faux Soupçon , lui consacrant ses veilles ,

Pour l'écouter ouvre ses cent oreilles;

Et l'Ignorance , avec des yeux distraits,

Sur son rapport prononce nos arrêts.

Voilà quels sont les infidèles juges

A qui la Fraude , heureuse en subterfuges,

Fait avaler son poison infernal ;

Et tous les jours, devant leur tribunal ,

Par les cheveux Tlnnocence traînée,

Sans se défendre est d'abord condamnée.

J. B. Rousseau.

La Chicane.

Entre ces vieux appuis dont l'affreuse grand'salle Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale. Est un pilier fameux des plaideurs respecté , Et toujours des Normands à midi fréquenté. Là , sur des tas poudreux de sacs et de pratique. Hurle tous les matins une Sibylle étique : On l'appelle Chicane , et ce monstre odieux Jamais pourFéquité n'eut d'oreilles ni d'yeux. La Disette au teint blême, et la triste Famine, Les Chagrins dévorans, et l'infâme Ruine, Enfans infortunés de ses raffinemens.

Troublent l'air d'alentour de longs ge'missemens. Sans cesse feuilletant les lois et la coutume , Pour consumer autrui le monstre se consume; Et , de'vorant maisons, palais , châteaux entiers , Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers. Sous le coupable effort de sa noire iAisolence,

35a ALLÉGORIES.

Thémis a vu cent fois chanceler sa balance. Incessamment il va de détour en détour; Comme un hibou souvent il se dérobe au jour : Tantôt , les yeux en feu , c'est un lion superbe j Tantôt , humble serpent , il se glisse sous l'herbe. En vain , pour le dompter, le plus juste des Rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois. Ses griffres vainement par Pussort accourcies Se rallongent de'jà , toujours d'encre noircies ; Et ses ruses , perçant et digues et remparts, Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

BoiLEAU. Le Lutrin^ ch. V.

Le Travail.

Le travail est mon Dieu , lui seul régit le monde ; Il est Fâme de tout : c'est en vain qu'on nous dit Que les Dieux sont à table , ou dorment dans leur lit , J'interroge les Dieux, l'air, et la terre, et l'onde: Le puissant Jupiter fait son tour en dix ans; Son vieux père Saturne avance à pas plus lents ; Mais il termine enfin son immense carrière ; Et , dès qu'elle est finie , il recommence encor. Sur son char de rubis, mêlé d'azur et d'or, Apollon va lançant des torrens de lumière. Quand il quitta les Cieux , il se fit médecin , Architecte , berger, ménétrier, devin :

11 travailla toujours. Sa sœur l'aventurière Est Hécate aux enfers, Diane dans les bois. Lune pendant les nuits , et remplit trois emplois. Neptune chaque jour est occupé six heures A soulever des eaux les profondes demeures , \Li les fait dans leur lit retomber par leur poids. \ ulcain noir et crasseux , courbé sur son enclume , Forge, à coups de marteau, les foudres qu'il allume.

Voltaire.

ALLEGORIES. 353

La Folie et l'Amour.

Tout est mystère dans l'Amour , Ses flèches , son carquois, son flambeau, son enfance:

Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour

Que d'épuiser cette science.

Je ne prétends donc point tout expliquer ici. Mon but est seulement de dire, à ma manière,

Comment l'aveugle que voici ( C'est un Dieu) , comment, dis-je , il perdit la lumière, Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien... J'en fais juge un amant, et ne décide rien. La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble : Celui-ci n'était pas encor privé des yeux. Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble

Là-dessus le conseil des Dieux.

L'autre n'eut pas la patience :

Elle lui donne un coup si furieux ,

Qu'il en perd la clarté des cieux.

Yénus en demande vengeance.

Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :

Les Dieux en furent étourdis,

Et Jupiter et Némésis , Et les juges d'enfer, enfin toute la bande. Elle représenta l'énormité du cas; Son fils sans un bâton ne pouvait faire un pas. Nulle peine n'était pour ce crime assez grande. Ce dommage devait être aussi réparé.

Quand on eut bien considéré L'intérêt du public, celui de la patrie. Le résultat enfin de la suprême Cour

Fut de condamner la Folie

A servir de guide à l'Amour.

La Fontaine.

2,-— 28. ao

La Liberté.

Que le chantre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmonieux des douces Géorgicjues^ Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques, Ces lacs que la nature a creusés de ses mains

Dans les campagnes Italiques :

Mon lac est le premier; c'est sur ses bords heureux Qu'habite des humains la Déesse éternelle , L'âme des grands travaux , l'objet des nobles vœux, Que tout mortel embrasse, ou désire , ou rappelle, Qui vit dans tous les cœurs , et dont le nom sacré Dans les Cours des tyrans est tout bas adoré , La Liberté. J'ai vu cette Déesse altière. Avec égalité répandant tous les biens, Descendre de Morat en habit de guerrière. Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens

Et de Charles-le-ïéméraire.

Devant elle on portait ces piques et ces dards. On traînait ces canons, ces échelles fatales Qu'elle-même brisa, quand ses mains triomphales De Genève en danger défendaient les remparts. Un peuple entier la suit : sa naïve allégresse Fait à tout l'Apennin répéter ses clameurs , Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la Grèce Aux champs de Marathon prodiguait aux vainqueurs. C'est là leur diadème; ils en font plus de compte Que d'un cercle à fleurons de marquis et de comte, Et des larges mortiers à grands bords abattus, Et de ces mitres d'or aux deux sommets pointus. On ne voit point ici la grandeur insultante,

Portant de l'épaule au côté

Un ruban que la vanité

A tissu de sa main hrillanle;

ALLEGORIES. 35!

Ni la fortune insolente

Repoussant avec fierté

La prière humble et tremblante

De la triste pauvreté.

On ne méprise point les travaux nécessaires : Les états son égaux , et les hommes sont frères.

"Voltaire.

L'Hypocrisie.

Humble au dehors, modeste en son langage. L'austère honneur est peint sur son visage. Dans ses discours règne l'humanité , La bonne foi, la candeur, l'équité'.

Un miel flatteur sur ses lèvres distille , Sa cruauté paraît douce et tranquille , Ses vœux au ciel semblent tous adressés. Sa vanité marche les yeux baissés.

Le zèle ardent masque ses injustices , Et sa mollesse endosse les cilices.

J. B. Rousseau.

La Religion.

Loin du faste de Rome et des pompes mondaines, Des temples consacrés aux vanités humaines , Dont l'appareil superbe impose à l'univers. L'humble Religion se cache eu des déserts : Elle y vit avec Dieu dans une paix profonde ', Cependant que son nom , profané dans le monde , Est le prétexte saint des fureurs des tyrans , Le bandeau du vulgaire, et le mépris des grands^ Souffrir est son destin, bénir est son partage: Elle prio en secret pour l'ingrat ijui l'outrage.

356 ALLEGORIES.

Sans ornement, sans art, belle de ses attraits, La modeste beauté se de'robe à jamais Aux hypocrites yeux de la foule importune Qui court à ses autels adorer la Fortune (t).

\ OL'ï AIRE. Henriade , ch. IV.

Sixte-Quint et la Politique,

Sixte alors était Roi de l'Eglise et de Rome. Si , pour être honoré du titre de grand homme, 11 suffit d'être faux , austère et redouté , Au rang des plus grands Rois Sixte sera compté. 11 devait sa grandeur à quinze ans d'artifices : 11 sut cacher quinze ans ses vertus et ses vices. Il sembla fuir le rang qu'il brûlait d'obtenir. Il s'en fit croire indigne afin d'y parvenir.

Sous le puissant abri de son bras despotique, Au lond du Vatican régnait la Politique, Fille de l'Intérêt et de l'Ambition, Dont naquirent la Fraude et la Séduction. Ce monstre ingénieux , en détours si fertile. Accablé de soucis, paraît simple et tranquille; Ses yeux creux etperçans, ennemis du repos. Jamais du doux sommeil n'ont senti les pavots. Par ses déguisemens , à toute heure elle abuse Les regards éblouis de l'Europe confuse. Le Mensonge subtil qui conduit ses discours, De la Vérité même empruntant le secours , Du sceau du Dieu vivant empreint ses impostures ; Et fait servir le Ciel à venger ses injures.

Le même. Heniiade^ ch, 1 V.

(i) Voyez le même sujet, dans les différentes p.irties de ce Recueil, tant en prose qu'en vers

Le Palais des Deslins.

Le Temps, d'une aile prompte et d'un vol insensible, Fuit et revient sans cesse à ce palais terrible , Et de là sur la terre il verse à pleines mains Et les biens et les maux destinés aux humains. Sur un autel de fer un livre inexplicable Contient de l'avenir l'histoire irrévocable. La main de l'Eternel y marqua nos désirs , Et nos chagrins cruels , et nos faibles plaisirs. On voit la Liberté , celte esclave si fière , Par d'invisibles nœuds en ces lieux prisonnière ; Sous un joug inconnu, que rien ne peut briser, Dieu sait l'assujettir sans la tyranniser; A ses suprêmes lois d'autant mieux attachée. Que sa chaîne à ses yeux pour jamais est cachée , Qu'en obéissant même elle agit par son choix, Et souvent au Destin pense donner des lois (i).

Le i/iÈME. Henriade y c\i.\ II.

Même sujet.

Loin de la sphère où grondent les orages, Loin des soleils, par-delà tous les cieux, S'est élevé cet e'difice affreux.

Qui se soutient sur le gouffre des âges. D'un triple airain tous les murs sont couverts. Et, sur leurs gonds quand les portes mugissent, Du temple alors les bases retentissent : Le bruit pénètre , et s'entend aux enfers. Les vœux secrets, les prières, la plainte ,

(j) Voyez les Leçons Latines anciennes et modernes.

Et notre encens, détrempé de nos pleurs, Viennent , hélas ! comme autant de vapeurs , Se dissiper autour de cette enceinte.

Là tout est sourd à l'accent des douleurs 3 Multipliés en échos formidables , Nos cris en vain montent jusqu'à ce lieu : Ces cris perçans et ces voix lamentables N'arrivent point aux oreilles du Dieu.

A ses regards un bronze incorruYJtible Offre en un point l'avenir ramassé ; L'urne des sorts est dans sa main terrible j L'axe des temps pour lui seul est fixé. Sous une voûte où l'acier étincelle Est enfoncé le trône du Destin , Triste barrière et limite éternelle, Inaccessible à tout l'effort humain j Morne, immobile, et dans soi recueillie, C'est de ce lieu que la Nécessité , Toujours sévère et toujours obéie , Lève sur nous son sceptre ensanglanté, Ouvre l'abîme où disparaît la vie , D'un bras de fer courbe le front des Rois, Tient sous ses pieds la terre assujettie, Et dit au Temps : Exécute mes lois !

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