DORAT
Le Temple et le Trône de l'Opinion.
Autrefois la Justice et la Vérité nues Chez les premiers humains furent long-temps connues: Elles régnaient en sœurs^ mais on sait que depuis L'une a fui dans le ciel, et l'autre dans un puits. La vaine Opinion règne sur tous les âges: Son temple est dans les airs, porté sur les nuages. Une foule de Dieux, de démons, de lutins.
ALLEGORIES. 35()
Sont au pied de son trône ; et, tenant dans leurs mains Mille riens enfantés par un pouvoir magique, Nous les montrent de loin sous des verres d'optique. Autour d'eux, nos vertus, nos biens, nos maux divers, En bulles de savon sontépars dans les airs, Et le soufBe des vents y promène sans cesse De climats en climats le temple et la Déesse : Elle fuit et revient; elle place un mortel, Hier sur un bûcher, demain sur un autel.
RuLHiÈRE. Les Disputes,
Le Temple de la Tragédie.
Sur le sommet du Pinde, au séjour des orages, wS'élève un temple auguste, affermi par les âges. Cent colonnes d'ébène en soutiennent le faix j On grava sur les murs les illustres forfaits. On avance en tremblant sous d'immenses portiques; L'oeil s'enfonce et se perd dans leurs lointains magiques. On n'y rencontre point d'ornemens fastueux; Tout est , dans ce séjour, simple et majestueux. On y voit des tombeaux entourés de ténèbres. Des fantômes penchés sur des urnes funèbres. Et l'on n'entend partout que des frémissemcns , Que sons entrecoupés, et longs gémissemcns. Deux femmes (i) , sur le seuil, en défendent l'entrée ; L'une, toujours plaintive, est toujours éplorée : Ses cheveux sont épars , son front couvert de deuil, Et sa bouche collée au marbre d'un cercueil. L'autre inspire l'effroi dont elle est oppressée, Son front est fixe et morne, et sa langue glacée. La Vengeance, la Rage, et la Soif des combats. Cent spectres en tumulte accourent sur ses pas.
(l) La Terreur et la Pitié.
3Go ALLEGORIES.
Ses sens sont éperdus ; ses cheveux se hérissent; Sa poitrine se gonfle , et ses bras se raidissent ; Un feu sombre étincelle en ses yeux inhumains, Et la coupe d'Atrée ensanglante ses mains.
Plus loin règne l'Amour, cet Amour implacable, De meurtre dégouttant, malheureux et coupable, Qui ne respecte rien quand il est outragé , Court, se venge, et gémit sitôt qu'il est vengé : L'assassin de Pyrrhus , l'Euménide d'Oreste j Ce Dieu qui d'Ilion hâta le jour funeste, Osa porter la flamme au bûcher de Didon, Et plonger le poignard au sein d'Agamemnon. De ces sombres objets Melpomène entourée, Choisit au milieu d'eux sa retraite sacrée (i).
DoRAT. La Déclamation^ ch. III.
Un temple ouvre à mes yeux son enceinte sacrée ^ De cyprès, de tombeaux, et d'ombres entourée. Deux spectres sont debout sur ce lugubre seuil : L'un, la tête inclinée, enveloppé de deuil. Exprimant sur son front ses touchantes alarmes , Semble aimer sa douleur et se plaire à ses larmes; Sa poitrine élevée est pleine de sanglots : Hélas! c'est la Pitié, qu'attendrissent nos maux. L'autre a le regard fixe et la bouche entr'ouverle : L'image du péril à ses yeux semble offerte; Ses cheveux hérissés, sa sinistre pâleur. Tous ses traits altérés me montrent la Terreur.
O du plus beau des arts auguste Souveraine! Voilà ton sanctuaire; oui, c'est toi, Melpomène, C'est loi; je reconnais tes attributs divins. Le sceptre et le poignard qui brille dans tes mains,
(l) Voyez !cs Leçons Lalinrs modernes, niômc sujet.
ALLF:G0R1E5. 3Gi
Ces vêleraens pompeux dont l'éclat t'environne , Et ces festons sanglans qui forment ta couronne : Tes soutiens les plus chers, que toi-même as choisis, Tous, sur des sièges d'or, près de toi sont assis.
Ah ! combien je leur dois et d'encens et d'hommages! Je suis depuis long-temps heureux par leurs ouvrages. Je les vois: le laurier qui ceint des cheveux blancs M'annonce ce vieillard qui triomphe à cent ans ,
Sophocle! Près de lui, le voilà ce grand homme
Qui porte sur son front la majesté de Rome;
Des héros dans ses traits respire la grandeur.
Moins sublime et plus doux, son rival enchanteur
Aux Grâces, à l'Amour, emprunte tous leurs charmcsj
Entre Euripide et lui l'Amour verse des larmes :
Auprès de Créblllon Eschyle ici placé
Le contemple , surpris de se voir surpassé.
Tous ces esprits divins que Melpomène assemble.
Mortels devenus Dieux, y jouissent ensemble.
La Harpe. Dithyrambe.
La Tragédie.
D'un génie imposant la sombre majesté , Triste, et le front couvert d'un voile ensanglanté, Apparut en traînant des ornemens funèbres. Sa redoutable voix évoqua des ténèbres Ces antiques héros dont la mâle vigueur Des âges dégradés accuse la langueur.
Us s'avancent. Le Gzar croit errer dans Athène ; il assiste aux conseils de la grandeur romaine. « O César! ô Pompée! est-ce vous que j'entends? Horace , avec respect je vols tes cheveux blancs. Oh ! dans ta noble erreur, accens dignes de Rome I Paternelle fureur, et courroux d'un grand homme! Oui , mon cœur, je le sens, eût pensé comme toi. »
A son lâche assassin ici pardonne un Roi. Par l'auguste malheur la vertu consacrée Lève du sein des fers une tête adorée. Des spectres menaçans vengent d'illustres morts, Et le crime éperdu fait devant les remords.
L'amour, l'amour aussi redemande des larmes. Que de malheurs cruels empoisonnent ses charmes! Ce n'est plus cet Amour de myrte couronné: De poignards, de poisons, il marche environné. Un peuple épouvanté goûte un plaisir austère 5 Tantôt, dans une horreur muette et solitaire. Il palpite; tantôt, des transports ravissans S'exhalent de son sein en rapides accens, Dans une seule voix , mille voix se confondent ', Tous les sens sont émus, tous les cœurs se répondent; Les passions, errant sur ce peuple assemblé. Offrent les vastes flots d'un océan troublé. Qui frémit et qui gronde, et roule sur lui-même 5 Mais à leur mouvement préside un art suprême. Leur utile tempête, en agitant les cœurs, SoufHe le germe heureux des vertus et des mœurs. On pleure l'infortune, on déteste les crimes, Et des plaisirs touchans sont des leçons sublimes. Le Monarque étonné s'instruit en s'effrayant.
Thomas. Pétréidc.
La Ccme'die.
Mais bientôt un génie, au visage riant, Magistrat enjoué de l'humaine nature, Citait au tribunal d'une adroite censure Les vices échappés à la rigueur des lois. Chacun vient s'accuser d'une indiscrète voix ; Sous le choc irritant des intérêts contraires , On voit, en traits hardis, jaillir les caractères,
De leurs penchans secrets éloquens délateurs , Les ris, d'un peuple doux malins réformateurs, Poursuivent Tennerai dénoncé sur la scène; Le mépris vient sauver des tourmens de la hainej Le coupable rougit, et ce vivant miroir Présente l'homme à l'homme étonné de s'y voir.
Le même. Ibid.
Le Tableau allégorique, ou le Peintre, le Nouvelliste, le Capitaine Corsaire , et le Médecin.
On l'a dit avant moi, j'ose m'en prévaloir :
Oui, l'Apologue est un miroir;
Mais , dans cette glace fidèle , C'est son voisin qu'on cherche, on ne veut pas s'y voir. Contons à ce propos une fable nouvelle j Chez un peuple étranger j'en ai pris le sujet : L'auteur fut habitant des bords de la Tamise.
Or maintenant voici le fait.
Que je vais narrer à ma guise.
Emule de Calot, un jeune peintre anglais
S'exerçait au genre burlesque.
11 forme un jour, de cent bizarres traits, Un tableau tout ensemble et moral et grotesque : La Tamise circule au fond de ce tableau; Des ballots entassés encombrent ses rivages; Un ours, planté debout sur le pont d'un bateau,
Est le premier des personnages.
Son oeil creux est caché sous un large chapeau j Une hache, un damas pendent à sa ceinture;
Et mon lourdaud, le nez en l'air,
Flairant quelque riche capture.
Semble attendre un bon vent pour se mettre à la mer.
Mais quelle est cette autre merveille Qui fait tant ricaner un groupe de plaisans?
66^ ALLÉGOPdES.
Pourquoi ces éclats si bruyans?
M'y voici : je découvre un petit bout d'oreille. C'est maître Aliboron, en docteur transformé. Son chef est affublé d'une perruque énorme ; On dirait, à le voir de sa lancette armé, Qu'il attend quelque ânon pour le tuer en forme.
Par un dernier coup de pinceau
Couronnons enfin le tableau.
Là paraît un hibou qui porte des lunettes j Entouré de papiers, il rêve, il se nourrit
De la lecture des gazettes :
Jugez combien il a d'esprit!
Ce tableau, si ma Muse a bien su le décrire,
Offrait ample matière à rire :
Aussi gens de tous les états Accouraient pour le voir, et riaient aux éclats.
Chacun complimente l'artiste.
Il faut en excepter un seul des curieux :
C'est Patridge, le Nouvelliste, Qui se croit important, lorsqu'il n'est qu'ennuyeux. « Ne devinez- vous pas, dit-il, troupe crédule, . Que ce peintre malin vous tourne en ridicule? Par exemple, parlez, capitaine Stribord ,
Vous, le plus dur de nos corsaires.
Qui maudissez les vents contraires , N'êtes-vous pas cet ours arrêté dans le port?
— Goddam ! je crois que tu me bernes, Lui répond le marin outré d'un tel discours;
Mais toi qui me prends pour cet ours,
Digne orateur de nos tavernes , C'est toi seul que l'artiste a peint dans ce hibou. — Oui , s'écrie une voix qui part on ne sait d'où , C'est Patridge lui-même. — O comble d'insolence! Piéplique ce dernier. Ah! j'en donne ma foi: Si la Cour à l'instant ne répare l'offense, Je ne me mole plus des affaires du Ixoi. »
ALLÉGOKIKS. 365
Chacun lui rit au nez ; il écume de rage. Jolinston, lemédecin , ignorant personnage, L'aborde en plaisantant, veut lui lâter le pouls; Mais Patridge lui dit : « Observez bien cet âne; "Votre confrère Gall, sans vous toucher le crâne. Avouerait qu'on a peint le mignon d'après vous. »
A cette apostrophe sanglante, .Tohnston veut répliquer, mais il reste confus, Lorsqu'il entend cent voix s'écrier en chorus : « C'est le docteur Johnston que l'âne représente. »
Patridge alors reprend avec fureur :
« Ecoutez, capitaine, et vous aussi, docteur: Ce peintre nous a fait une injure commune,
En nous désignant tous les trois.
Eh bien! Messieurs, plus de rancune, Et contre l'insolent portons plainte à la fois. »
La foule rit , le trio tonne ; L'artiste cherche en vain à se justifier,
Protestant qu'en particulier,
Il n'a voulu blesser personne.
On ne l'écoute pas. La cause fait du bruit; Elle est portée enfin au tribunal suprême ,
J'entends celui du public même :
Parlai le procès est instruit.
Or les noms des plaignans que ce juge condamne Passent bientôt de la ville aux faubourgs :
Dans le corsaire on ne voit plus qu'un ours , Dans Patridge un hibou , dans le docteur un âne.
A quoi bon vous mettre en courroux.
Si vous reconnaissez vos traits dans quelque fable? 11 n'est, en pareil cas, qu'un parti raisonnable :
Ne dites mot : corrigez-vous.
Le Bailly,