POÉSIE LYRIQUE, SATIRIQUE, ÉPIQUE; CRI- TIQUE LITTÉRAIRE
Oclavien de Sainl-Gclais cl Jean Marot suivaient encore les traces de Villon; mais Clément, (c fils de Jean , devait surpasser de bien loin cl les disciples cl le maître. C'est le premier de nos poètes qui soit encore intelligible d'un boul à l'autre. Son caractère est une gracieuse causerie,
J une naïveté vive et fine, qui jette le trait avec tant d'aisance et de naturel que , tout inattendu qu'il soit, il arrive souvent que la réflexion seule en révèle toute la portée. « Il avait, dit Etienne Pasquier, une veine grandement fluide, un vers non affecté, un sens fort bon, et encore qu'il ne fût accompagné de bonnes lettres ainsi que ceux qui vinrent après lui , si n'en était si dégarni qu'il ne les mît souvent en œuvre fort à propos, t Outre le conte, la chanson, le rondeau, la ballade, déjà en vogue, Marot cultiva l'épigramme, l'épître, l'élégie et la satire qu'il appelait coq à l'âne ; et partout son talent fut également facile et spirituel. Il y a plus d'antithèse, d'affectation , de mignardise, comme disait Pasquier, dans les poésies de Mellin de Saint-Gelais, le fils d'Oclavien. Pierre Fabri, Eusiorge deBeaulieu, Claude Collet, Lyon Jamel.Bérenger de La Tour, Etienne Dolet, Thomas Sebilet et une foule d'autres appartiennent à la même école. Il faut distinguer dans le nombre Jacques Gohorry, Maurice Sève, Victor Brodeau et La lîorderie pour la piquante gaieté de leur esprit; Antoine Heroét, Gilles Corrozet, et Gilles d'Aurigny , qui prouvèrent par leurs pièces intitulées la Parfaite Amie, te liossignol, cl le Tuteur d'amour, que la galanterie n'exclut pas la décence. Charles Fontaine fut la dernière colonne d'un édifice que la réforme littéraire ébranlait déjà de toutes parts.
L'étude de l'antiquité apportée de Grèce en Italie et d'Italie en France faisait de rapides progrès et se répandait parmi les hommes éclairés ; elle était devenue la passion non-seulement des savants, mais aussi des poètes et des littérateurs. Les premiers, qui n'employaient jusqu'alors que les langues mortes, voulurent prendre rang parmi les seconds qui n'étaient qu'hommes de cour et du monde, et forcer le langage commun à exprimer leurs idées. Mais ils sentirent en même temps la nécessité de l'élever à la hauteur des anciens idiomes dont ils étudiaient les chefs-d'œuvre. S'ils jetaient les yeux autour d'eux, ils ne voyaient dans le français qu'une langue à demi barbare, consacrée le plus souvent à des pensées communes , à de fades galanteries ou à des boulionnerics grossières. Tel était du moins l'effet que
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
devait produire Marot et son école sur l'esprit des jeunes enthousiastes qui sortaient tout transportés de la lecture d'Homère et de Virgile. Que firent-ils? Pleins d'une ardeur qu'ils croyaient patriotique, ils résolurent de rapprocher la littérature française, et pour le fond et pour la forme, de ces antiques littératures alors si admirées et si admirables en effet. Ils voulurent, comme dit Boileau , parler grec et latin en français , et cette erreur les perdit. Telle fut l'origine du système classique , dont Dubellay formula les théories, H dont Ronsard fut le plus parfait modèle dans la pratique, système singulier où le besoin d'originalité ne conduisit qu'à une imitation servile et ridicule- Dans les poésies de Dubellay, mort en 15G0, on voit l'ode prendre la place de la chanson , le vers alexandrin retrouver sa dignité; il y a dans ses Regrets, espèce de poëme semblable aux Tristes d'Ovide , et dans le Poêle courtisan une certaine gravité mélancolique qui n'est pas sans charme. Quant à Ronsard , jamais peut-être aucun écrivain n'eut une telle réputation de son vivant. Comblé de la faveur des souverains français et étrangers , idolâtré de tous les savants , des poètes et des littérateurs de son siècle , iraduit dans presque toutes les langues , il fut pleuré de toute la France, et, pour me servir de l'expression de Sainte-Beuve , qui a écrit l'histoire de ce poète et de son école, et a donné en 1828 une bonne édition de ses chefs-d'œuvre , sa mémoire , revêtue de toutes les sortes de consécrations, sembla entrer dans la postérité comme dans un temple. Les oeuvres de Ronsard se composent d'odes, de chansons, d'élégies et du poëme épique de la Franciade. Au milieu de l'emphase trop souvent inintelligible qui fatigue dans ses divera ouvrages et qui le fit trébucher de si haut , on remarque de l'élévation dans l'idée et l'expression, et souvent des innovations heureuses dans le mécanisme du vers. Il faut reconnaître aussi que s'il ne réussit presque jamais comme imitateur de Pindare et d'Homère , il eut plus de succès dans 3e genre anacréontique. Plusieurs de ses chansons sont pleines de grâce. Tel est aussi le principal mérite de Jean-Antoine de Baïf , de Rémi Belleau , d'Olivier de Magny , de Jacques Tahureau , de Claude de Pontoux , et de toute celte milice de poètes qui combattaient sous les sept chefs que Ronsard avait appelés la pléiade poétique et qu'il commandait lui-même. Dubarlas, au contraire , ne descendit jamais à la chanson , et dans son poëme de la Création du monde , il exagéra cncorc\e faste pédanlesque de Ronsard. Vauquclin de la Fresnaye fut plus simple; ses satires, ses Idylles et surtout son Art poétique méritent d'être lus. Il n'a pas clé inulile à Boileau.
Cinquante ans ne s'étaient pas écoulés depuis les triomphes si enivrants de Ronsard, que déjà la carrière qu'il avait ouverte et parcourue avec tant d'éclat se refermait d'elle-même. Desportes, l'un des meilleurs poëtes de son école , se bornait à la chanson ; il en faisait de délicieuses que toute la France savait par cœur ; la réserve de Bertaut allait jusqu'à la platitude; le cardinal Duperron , homme d'ailleurs habile et éloquent , Papillon , Lingendes , et ceux que l'on a appelés la queue de Ronsard , préparèrent la voie aux Colletet , aux Scudéri , et à toute cette race de poëtes que nous retrouverons au siècle suivant.
Mais il ne faut pas confondre avec eux les satiriques qui parurent alors. Leur enthousiasme politique ou leur génie ont mis à part ces héritiers de la vieille gaieté française , Passerat , Durant , qui contribuèrent à la satire Ménippée; Agrippa d'Aubigné , le champion intrépide et trop peu connu du protestantisme ; Thomas de Courval- Sonnet , et surtout Régnier , vrai créateur de la satire en France, naïf, hardi, cynique, mais moins effronté que Juvénal et peut-être plus réellement poète que ne le fut Boileau lui-même , au moins dans ses satires. Il faut l'étudier dans l'édition et avec les remarques de M. Viollet Le Duc.
Ce ne fut pas cependant la faiblesse des successeurs de Ronsard qui donna à son école le coup mortel , et le fit tomber lui-même dans un aussi profond oubli que sa renommée avait été haute. Le xvne siècle s'ouvrait par une réforme plus heureuse et plus durable. La gloire en était réservée à Malherbe.