LES FORETS AGITEES PAR LES VENTS
Qui pourrait décrire les mouvements que l'air communique aux végétaux ? Combien de fois, loin des villes, dans le fond d'un vallon solitaire couronné d'une forêt , assis sur le bord d'une prairie agitée des vents, je me suis plu à voir les mélilols dorés , les trèfles empourprés, et les vertes graminées, former des ondulations semblables à des flots, et présenter à mes yeux une mer agitée fleurs et de verdure ! Cependant les vents balançaient sur ma tête les cimes majestueuses des ar-
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Voyez, 2» partie , Descriptions , même sujet.
DESCRIPTIONS
brcs. Lcrclroussis de leur feuillage faisait paraître chaque espèce de deux verts différents. Chacun a son mouvement. Le chêne au tronc roide ne courbe que ses branches, l'élastique sapin balance sa haute pyramide , le peuplier robuste agite son feuillage mobile, et le bouleau laisse flotter lésion dans les airs comme une longue chevelure. Us semblent animes de passions : l'un s'incline profondément auprès de son voisin comme devant un supérieur, l'autre semble vouloir l'embrasser comme un ami ; un antre s'agite en tous sens comme auprès d'un ennemi. Le respect, l'amitié, la colère, semblent passer tour à tour de l'un à l'autre comme dans le cœur des hommes., et ces passions versatiles ne sont au fond que les jeux des vents. Quelquefois un vieux chêne élève au milieu d'eux ses longs bras dépouillés de feuilles et immobiles. Comme un vieillard , il ne prend plus de part aux agitations qui l'environnent; il a vécu dans un autre siècle. Cependant ces grands corps insensibles font entendre des bruits profonds et mélancoliques. Ce ne sont point des accents distincts ; ce sont des murmures confus . comme ceuxd'un peuple qui célèbre au loin une fête par des acclamations. Il n'y a point de voix dominantes : ce sont des sons monotones, parmi lesquels se font entendre des bruits sourds et profonds , qui nous jettent dans une tristesse pleine de douceur. Ainsi les murmures d'une forêt accompagnent les accents du rossignol , qui de son nid adresse des vœux reconnaissants aux amours. C'est un fond de concert qui fait ressortir les chants éclatants des oiseaux, comme la douce verdure est un fond de couleur sur lequel se détache l'éclat des fleurs et des fruits.
Ce bruissement des prairies, ces gazouillements des bois , ont des charmes que je préfère aux plus brillants accords; mon âme s'y abandonne , elle se berce avec les feuillages ondoyants des arbres, elle s'élève avec leur cime vers les cicux , elle se transporte dans les temps qui les ont vus naître et dans ceux qui les verront mourir ; ils étendent dans l'infini mon existence circonscrite et fugitive. Il me semble qu'ils me parlent, comme ceux de Dodone, un langage mystérieux ; ils me plongent dans d'ineffables rêveries qui souvent ont fait tomber de mes mains les livres des philosophes. Majestueuses forêts , paisible solitude, qui plus d'une fois avez calmé mes passions , puissent les cris de la guerre ne troubler jamais vos résonnantes clairières ! N'accompagnez de vos religieux murmures que les chants des oiseaux , ou les doux entretiens des amis et des amants qui veulent se reposer 8«ii8 vos ombrages.
LES DESERTS DE L'ARADIE PÉTRKK.
Qu'on se figure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses , des montagnes encore plus arides , sur lesquelles l'œil s'étend et le regard se perd , sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant; une terre morte et pour ainsi dire écorchée par les vents, laquelle ne présente que des ossements, des cailloux jonchés, des rochers debout ou renversés; un désert entièrement découvert où le voyageur n'a jamais respiré sous l'ombrage , où rien ne l'accompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts ; car les arbres sont encore des êtres pour l'homme qui se voit seul plus isolé, plus dénué, plus perdu dans ces lieux vides et sans bornes : il voit partout l'espace comme son tombeau; la lumière du jour, plus triste que l'ombre de la nuit , ne renaît que pour éclairer sa nudité , son impuissance, et pour lui présenter l'horreur de sa situation, en reculant à ses yeux les barrières du vide, en étendant autour de lui l'abîme de l'immensité qui le sépare de la terre habitée; immensité qu'il tenterait en vain de parcourir : caria faim, la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort.
buffon. Histoire du chameau.
MOYEN DE CONNAITRE LES GRANDS ErriTS VARIÉTÉS DE LA NATURE.
Ce n'est point en se promenant dans nos campagnes cultivées, ni même en parcourant toutes les terres du domaine de l'homme, que l'on peut connaître les grands effets des variétés de la nature : c'est en se transportant des sables brûlants de la zone torride aux glacières des pôles ; c'est en descendant du sommet des montagnes au fond des mers ; c'est en comparant les déserts avec les déserts que nous la jugerons mieux, et l'admirerons davantage. En effet, sous le point de vue de ses sublimes contrastes, et des majestueuses oppositions , elle paraît plus grande en se montrant telle qu'elle est. Nous avons ci-devanl peint les déserts arides de l'Arabie Pélréc; ces solitudes nues où l'homme n'a jamais respire sous l'ombrage, où la terre, sans verdure, n'offre aucune subsistance aux animaux , aux oiseaux , aux insectes , où tout paraît mort , parce que rien ne peut naître, et que l'élément nécessaire au développement des germes de tout être vivant ou végétant, loin d'arroser la terre
par des ruisseaux d'i
ou de la pénétrer
DESCRIPTIONS
par des pluies fécondes, ne peut même l'humecter d'une simple rosée.
Opposons ce tableau d'une sécheresse absolue dans une terre trop ancienne, à celui des vastes plaines de l'ange , des savanes noyées du nouveau continent; nous y verrons par excès ce que l'autre n'offrait que par défaut : des fleuves d'une largeur immense, tels que l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, roulant à grands Ilots leurs vagues écumantes, et ?e débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d'un envahissement , et faire effort pour l'occuper tout entière. Des eaux stagnantes , et répandues près et loin de leur' cours , couvrent le limon vaseux qu'elles ont déposé.; et ces vastes marécages , exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides, communiqueraient à l'air l'infection de la terre , si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages, ou dispersées par les vents. Et ces plages , alternativement sèches et noyées , où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées , et ces broussailles de mangles, jetées sur les confins indécis de ces deux éléments , ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent dans ces repaires, cloaques de la nature, où tout retrace l'image des déjections monstrueuses de l'antique limon.
Les énormes serpents tracent de larges sillons ©ur cette terre bourbeuse ; les crocodiles , les crapauds, les lézards, et mille autres reptiles à larges pattes, en pétrissent la fange; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase ; et tout ce peuple impur, rampant sur le limon ou bourdonnant dans l'air qu'il obscurcit encore , toute cette vermine dont fourmille la terre , attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs dont les cris confondus, multipliés , et mêlés aux coassements des reptiles,- en troublant lé silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur, pour en écarter l'homme et en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles ; terres d'ailleurs impraticables, encore informes, et qui ne serviraient qu'à lui rappeler l'idée de ces temps voisins du premier chaos où les éléments n'étaient pas séparés, où la terre et l'eau ne faisaient qu'une masse , commune , ' et où les espèces vivantes n'avaient pas encore trouvé leur place dans les différents districts de la nature.
ï.R même. Description du Kamiclii.
L'écureuil est un joli petit animal qui n'est qu'à .lemi sauvage, et qui , par sa gentillesse, par sa docilité, par l'innocence de ses mœurs, mérite-
rait d'être épargné ; il n'est ni carnassier, ni nuisible , quoiqu'il saisisse quelquefois des oiseaux ; sa nourriture ordinaire sont des fruits, des amandes, des noisettes, de la faîne et du gland ; il est propre, leste, vif, très-alerte, très-éveillé, très-industrieux ; il a les yeux pleins de feu , la physionomie fine, le corps nerveux , les membres très-dispos : sa jolie figure est encore rehaussée , parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque dessus sa tête, et sous laquelle il se met à l'ombre. 11 est, pour ainsi dire, moins quadrupède que les autres ; il se tient ordinairement assis presque debout , et se sert de ses pieds de devant comme d'une main , pour porter à sa bouche ; au lieu de se cacher sous terre, il est toujours en l'air ; il approche des oiseaux par sa légèreté ; il demeure comme eux sur la cime des arbres, parcourt les forêts en sautant de l'un à l'autre , y fait son nid , cueille les graines , boit la rosée , et ne descend à terre que quand les arbres sont agités par la violence des vents. On ne le trouve point dans les champs, dans les lieux découverts, dans les pays de plaine; il n'approche jamais des habitations; il ne reste point dans les taillis , mais dans les bois de hauteur, sur les vieux arbres des pius belles futaies. Il craint l'eau plus encore que la terre, et l'on assure que, lorsqu'il faut la passer, il se sert d'une écorce pour vaisseau, et de sa queue pour voile et pour gouvernail. 11 ne s'engourdit pas, comme le loir, pendant l'hiver ; il est en tout temps très-éveillé ; et , pour peu qu'on touche au pied de l'arbre sur lequel il repose, il sort de sa petite bauge, fuit sur un autre arbre, ou se cache à l'abri d'une branche. Il ramasse des noisettes pendant l'été, en remplit les trous, les fentes d'un vieux arbre, et a recours en hiver à sa provision ; il les cherche aussi sous la neige qu'il détourne en grattant. Il a la voix éclatante et plus perçante encore que celle de la fouine ; il a de plus un murmure à bouche fermée , un petit grognement de mécontentement qu'il fait entendre toutes les fois qu'on l'irrite. Il est trop léger pour marcher, il va ordinairement par petits sauts, et quelquefois par bonds ; il a les ongles si pointus et les mouvements si prompts , qu'il grimpe en un instant sur un hêtre dont l'écorce est fort lisse.