LE ROSSIGNOL
Il n'est point d'homme bien organisé à qui ce nom ne rappelle quelqu'une de ces belles nuits de printemps où , le ciel étant serein, l'air calme, toute la nature en silence, et, pour ainsi dire, attentive, il a écoulé avec ravissement le ramage de ce chantre des forêts. On pourrait citer quelques autres oiseaux chanteurs , dont la voix le dispute , à certains égards , à celle du rossignol ; les alouettes, le serin, le pinson, les fauvettes, la linotte , le chardonneret , le merle commun , le merle solitaire, le moqueur d'Amérique, se font nier avec plaisir, lorsque le rossignol se lait •
les uns ont d'aussi beaux sons , les autres ont le timbre aussi pur et plus doux ; d'autres ont dtis tours de gosier aussi flatteurs ; mais il n'en est pas un seul que le rossignol n'efface par la réunion complète de ses talents divers , et par la prodigieuse variété de son ramage ; en sorte que la chanson de chacun de ces oiseaux , prise dans toute son étendue , n'est qu'un couplet de celle du rossignol.
Le rossignol charme toujours, et ne se répète jamais , du moins jamais servilement ; s'il redit quelque passage . ce passage est animé d'un accent nouveau , embelli par de nouveaux agréments : il réussit dans tous le?, genres , il rend toutes les expressions,, il saisit tous les caractères, et de plus il sait en augmenter l'effet par les contrastes. Ge coryphée du printemps se prépare-t-il à chanter l'hymne de la nature , il commence par un prélude timide , par des tons faibles, presque indécis, comme s'il voulait essayer son instrument et intéresser ceux qui l'écoutent; mais ensuite, prenant de l'assurance , il s'anime par degrés , s'échauffe , et bientôt il déploie dans leur plénitude toutes les ressources de son incomparable organe : coups de gosier éclatants ; batteries vives et légères ; fusées de chant, où la netteté est égale à la volubilité ; murmure intérieur cl sourd qui n'est point appréciable à l'oreille, mais très-propre à augmcnlci l'éclat des tons appréciable 0 ; roulades précipitées, brillantes et rapides, arhciilécs avec force, ci même avec une dureté debon goûl ; accents plaintifs cadencés avec mollesse ; sons filés sans art , mais enflés avec âme ; sons enchanteurs et pénétrants , vrais soupirs d'amour et de volupté qui semblent sortir du cœur, et font palpiter tous les cœurs, qui causent à tout ce qui est sensible une émotion si douce , une langueur si louchante. C'est dans ces tons passionnés que l'on reconnaît le langage du sentiment qu'un époux heureux adresse à une compagne chérie, et qu'elle seule peut lui inspirer ; tandis que dans d'autres phrases plus étonnantes peut-être, mais moins expressives, on reconnaît le simple projet de l'amuser et de lui plaire , ou bien de disputer devant elle le prix du chant à des rivaux jaloux de sa gloire et de son bonheur.
Ces différentes phrases sont entremêlées de silences , de ces silences qui, dans tout genre de mélodie, concourent si puissamment aux grands effets. On jouit des beaux sons que l'on vient d'entendre, et qui retentissent encore dan? l'oreille : on en jouit mieux , parce que la jouissance est plus intime , plus recueillie , cl n'est point troublée par des sensations nouvelles : bientôt on attend, on désire une autre reprise, on espère que ce sera celle qui plaît'; si l'on est trompé, la bcaulédu morceau que l'on enlend ne
DESCRIPTIONS
permet pas de regretter celui quï n'est que différé, et Ton conserve l'intérêt de l'espérance pour les reprises qui suivront. Au reste, une des raisons pourquoi le chant du rossignol est plus remarqué et produit plus d'effet, c'est parce que, chantant la nuit qui est le temps le plus favorable, et chantant seul , sa voix a tout son éclat, et n'est offusquée par aucune autre voix : il efface tous les autres oiseaux par ses sons moelleux et flûtes, et par la durée non interrompue de son ramage , qu'il soutient quelquefois pendant vingt secondes. Un observateur a compté dans ce ramage seize reprises différentes , bien déterminées par leurs premières et dernières notes , et dont l'oiseau sait varier avec goût les notes intermédiaires ; enfin, il s'est assuré que la sphère que remplit la voix d'un rossignol n'a pas moins d'un mille de diamètre , surtout lorsque l'air est calme : ce qui égale au moins la portée de la voix humaine.