DÉFINITION ORATOIRE ET PHILOSOPHIQUE
PRÉCEPTES DU GENRE
La définition oratoire est un vaste champ pour l'éloquence. C'est par elle que se discutent toutes les questions de droit; car, lorsqu'on est d'accord sur l'existence du fait et sur sa cause, il ne s'agit plus que d'examiner quelle en est la nature , et d'en déterminer la qualité relativement à la loi.
Clodius a été tué par les esclaves de Milon ; mais est-ce là un meurtre prémédité et volontaire, ou seulement le cas de la défense personnelle? Le fait est convenu. La qualité du fait est la question qui s'agite.
Muréna s'est rendu agréable au peuple ; mais ce qu'il a fait pour lui plaire, est-ce le crime de corruption ? Est-ce là briguer les suffrages? C'est ce qui reste à décider.
Ce fut à Rome une cause célèbre que celle que plaida Carbon pour la défense de L. Opimius, accusé, après son consulat, du meurtre de C. Gracchus. L'action était notoire : mais, lorsqu'il s'agissait du salut de la république , le consul, en vertu d'un décret du sénat, n'avait-il pas eu droit d'ordonner qu'on fît main basse sur un séditieux ? Ou, dans ce péril même, devait- il respecter la loi qui protégeait tout citoyen qu'elle n'avait pas condamné? Licuerilne, ex senalûs consullo, servandœ reipublicœ causa? C'était là le point contesté. 11 s'agissait de définir le droit de la sûreté de l'État, et ce que le consul appelait le danger , le salut de la république ; de savoir jusqu'où s'étendait l'autorité du sénat , et le devoir du consul lui-même entre un décret du sénat et la loi.
En éloquence , définir c'est donc amplifier, accumuler les traits , les exemples , les circonstances qui caractérisent la chose , la présenter du côté favorable à l'opinion qu'on en veut donner, fit animer le tableau qu'on en fait, non-seulement
des couleurs les plus vives , mais de tout ce que le mélange des ombres et de la lumière peut ajouter à leur éclat.
Je ne dis pas qu'une définition rigoureuse ne soit quelquefois un moyen tranchant, mais il faut pour cela qu'elle soit évidemment juste et inattaquable dans tous les points ; encore a-t-elle, par sa brièveté même, l'inconvénient d'échapper aux juges, si on ne prend pas soin de l'appuyer , au moins pour lui donner le temps de se graver dans les esprits. In sensum et in mentem judicis in- Irare non polest : anlè enim prœterlabitur quàm percepta est. ( De Oral. )
Au reste, tous les genres d'éloquence n'exigent pas les mêmes précautions que-le plaidoyer , où l'agresseur et le défenseur doivent être sans cesse en garde, et frapper et parer presque d'un même temps. Ainsi la définition, qui , dans le genre judiciaire, est le centre de l'action, et qu'il faut munir de tous côtés de toutes les forces de l'éloquence , est moins critique et moins périlleuse dans le genre de l'éloge ou de la délibération ; mais, lors même qu'elle n'est pas le centre d'une place forte, elle est au moins le frontispice ou le vestibule d'un palais ou d'un temple ; et l'éloquence y doit réunir la pompe et la solidité.
Dans l'Oraison pour Marcellus, Cicéron,en parlant à César de ses devoirs , après avoir défini la gloire : Gloria est illuslris ac pervagata multorum et magnorum, vel in suos, vel in palriam, vel in omne genus hominum fama merilorum * , développe ainsi sa définition , en l'appliquant à César lui-même : Non verà hœc tua vita ducenda est, quœ corpore et spiritu conlinelur. llla , inquam , Ma vita est tua, quœ vigebit memoriâ sœculorum omnium , quam posleritas alet, quant
i La gloire est une renommée éclatante et répandue au loin, pour île grands et nombreux services qu'on a rendu» ■>uv. siens , à sa patrie et à l'humanité.
DÉFINITIONS
ipsa œkrnilas semper luebilur ' . Voilà pour l'étendue et la perpétuité ; voici pour la solidité et la pureté de la gloire : Obslupesccnl posleri ccrlè imperia, provincias, Rhenum, Oceanum, Nilum, pugnas innumerabiles, incredibiles viclorias, monumcnla, munera, triumphos audicnlesct legentes luos. Sed nisi hœc urbs stabilita luis consiliis el inslilutis crit, vagabilur mode nomen luum longe alquc latè; sedem quidem stabilem cl domicilium certum non habebil 2. Voilà ce qui s'appelle définir magnifiquement.
Nos orateurs modernesont connu l'art de rendre les définitions éloquentes. Je vais en citer deux exemples , pris tous les deux de cette oraison funèbre de Turenne , qui fait la gloire de Fléchier. Voici comment il définit la valeur véritable, celle de son héros :
« N'entendez pas par ce mot (de valeur) une « hardiesse vaine, indiscrète, etc. » Voy. l'Oraison funèbre.
L'autre définition est celle d'une armée :
« Qu'est-ce qu'une armée , etc. » Voyez plus bas.
A l'égard des définitions philosophiques, elles sont d'un usage d'autant plus fréquent dans les choses même les plus familières, que les hommes ne sont jamais en contradiction que pour n'avoir pas défini, ou pour avoir mal défini. L'erreur n'est guère que dans les termes. Ce que j'assure d'un objet, je l'assure de l'idée que j'y attache : ce que vous niez de ce même objet, vous le niez de l'idée que vous y appliquez. Nous ne sommes donc opposés de sentiments qu'en apparence , puisque nous parlons de deux choses différentes sous un même nom. Quand vous lirez clairement dans mon idée , quand je lirai clairement dans la vôtre , vous affirmerez ce que j'affirme, je nierai ce que vous niez ; et cette conciliation des idées ne s'opère qu'au moyen des définitions.
Il y en a qui donnent à penser; il y en a d'autres qui en épargnent la peine. Du nombre des premières sont celles-ci , qu'Aristotc nous a données : Le juste est l'utile en commun. La prudence est la vertu de la raison dirigée au bonheur. La volupté est le seul bien que l'on désire, pour lui-même: Un bien d'opinion est celui dont on ne ferait aucun cas, s'il fallait l'avoir en secret.
Du nombre des dernières sont celles-ci du même philosophe : La tyrannie est une monarchie sans limites. La magnanimité est une bien-
* N'appelle pas ta vie le souffle qui t'anime; ta vie est celle qui sera florissante dans la mémoire île tous les siècles, que I.i postérité prendra soin de nourrir, que l'éternité même prendra soin de défendre-
* I.a postérité sera frappée d'étonnement, sans doute, en lisant ou en entendant raconter de foi des empires soumis, des provinces conquises; le Ruin , l'Océan, le Ml,
faisance qui veut agir en grand. La mélancolie est à la fois douleur el volupté : douleur dans le regret , volupté dans le souvenir.
Or on sent bien que celles qui demandent de la méditation ne sont pas du genre oratoire. Tout y doit être facile à saisir et à pénétrer d'un coup d'œil. L'auditeur n'a le temps ni d'hésiter ni de réfléchir. La pensée, en volant comme la parole, doit jeter sa lumière , et laisser son impression. Ceci peut distinguer l'éloquence parlée de l'éloquence écrite.
makmontel. Éléments de littérature, t. il.
L'Écriture surpasse en naïveté , en vivacité, en grandeur , tous les écrivains de Rome et de la Grèce. Jamais Homère même n'a approché de la sublimité de Moïse dans ses cantiques , particulièrement le dernier , que tous les enfants des Israélites devaient apprendre par cœur. Jamais nulle ode grecque ou latine n'a pu atteindre à la hauteur des psaumes; par exemple, celui qui commence ainsi : « Le Dieu des Dieux, le Seit gneur a parlé, el il a appelé la terre, a surpasse toute imagination humaine. Jamais Homère ni aucun autre poète n'a égalé Isaïe peignant la majesté de Dieu, aux yeux duquel « les royaumes « ne sont qu'un grain de poussière ; l'univers « qu'une lente qu'on dresse aujourd'hui, el qu'on 4 enlève demain. « Tantôt ce prophète a toute la douceur et toute la tendresse d'une églogue, dans les riantes peintures qu'il fait de la paix ; tantôt il s'élève jusqu'à laisser tout au-dessous de lui. Mais qu'y a-t-il , dans l'anliquilé profane, de comparable au tendre Jérémie, déplorant les maux de son peuple ; ou à Nahum, voyant de loin , en esprit, tomber la superbe Ninive sous les efforts d'une armée innombrable ? On croit voir cette armée, on croit entendre le bruit des armes et des chariots ; tout est dépeint d'une manière vive qui saisit l'imagination ; il laisse Homère loin derrière lui. Lisez encore Daniel, dénonçant à Balthazar la vengeance de Dieu toute prêle à fondre sur lui ; et cherchez, dans les plus sublimes originaux de l'antiquité, quelque chose qu'on puisse lui comparer. Au reste, tout se soulient dans l'Écriture; tout y garde le caractère qu'il doit avoir , l'histoire, le détail des lois , les des-
isscrvisjdcs batailles sans nombre, d'incroyables victoires, les monuments, les titres, lcstrienipl.es qui attesteront la Sloirc; mais si cette ville n'est rétablie par les conseils et par tes sages Institutions, Ion non sera bientôt comme errantel vagabond dans l'ynivers sans avoir dedcnieure stable el de domicile assuré.
DEFINITIONS
criplions , les endroits véhéments , les mystères, les discours de morale ; enfin, il y a autant de différence entre les poètes profanes et les pro phètes, qu'il y en a entre le véritable enthousiasme et le faux. Les uns, véritablement inspirés, expriment sensiblement quelque chose de divin ; les autres, s'efforçant de s'élever au-dessus d'eux-mêmes , laissent toujours voir en eux la faiblesse humaine *.
• l'Cloquence dé
l'écriture sainte.
Entre tous les avantages qui relèvent l'excellence et le prix de l'Écriture sainte au-dessus de tous les autres livres, un des plus admirables est ce parfait tempérament avec lequel elle joint l'une à l'autre deux choses qui paraissent incompatibles, une grande douceur et une grande majesté, un air simple et facile, et une extraordinaire élévation. Quand on la lit, et qu'on la médite, c'est comme un nouveau ciel qui s'ouvre, où l'on voit briller, pour ainsi dire , mille feux et mille lumières , et les rayons qu'elle envoie de toute part étonnent les yeux, et les éblouissent à mesure qu'elle les éclaire. Ce caractère est si sensible qu'il se fait remarquer de soi-même , et que l'on en peut aisément tirer une preuve certaine de sa divinité; on ne voit paraître dans ce livre, ni art, ni étude, ni philosophie , ni rhétorique , ni éloquence mondaine ; et néanmoins, dépourvu de tous ces ornements , il ne laisse pas d'avoir ce que tout l'art du monde ne saurait donner, savoir : une souveraine autorité qui imprime le respect dans l'âme de ses lecteurs , avec une douceur qui attire et captive leur attention. Or n'est-ce pas là une preuve convaincante qu'il n'y a que Dieu qui puisse en être l'auteur. Au reste, si vous demandez pourquoi ces deux choses devaient ainsi se rencontrer dans les saintes Écritures , il n'est pas difficile d'en donner la raison : c'est un livre que le Saint-Esprit a dicté , et qui contient les plus hauts mystères de Dieu; il fallait donc, nécessairement , qu'il y eût un air de majesté répandu dans ses principales parties , qui eût rapport à la dignité de son auteur, et à l'excellence de sa matière ; et puisque c'était un ouvrage destiné à l'instruction et à la consolation des hommes , et qu'il devait être mis entre les mains des plus simples , il fallait qu'il eût de la proportion avec la condition de ceux pour qui il était composé, et, conséquemment , qu'il eût de la simplicité et
» Voyez, en vers , le même sujet.
une sorte de familiarité. La sagesse divine a voulu , pour ces raisons , faire un juste accord de ces deux choses; mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est que cette majesté et cette douceur ne se trouvent pas seulement dans quelques endroits de l'Écriture, mais partout, et qu'elle ne renferme presque pas un chapitre , ni une histoire, ni un discours, où l'on ne les découvre avei; un peu de réflexion ; cela se montre surtout, et plus particulièrement , dans ces paraboles que les évangélistes rapportent, et dont Jésus-Christ avait coutume de se servir lorsqu'il enseignait les peuples; car, d'un côté, la parabole est une espèce de langage figuré, familier et populaire, qui emprunte les images les plus communes et les plus connues, pour en faire naître d'autres plus profondes et plus éloignées de la portée commune des esprits; c'est une façon d'instruire engageante, qui réveille l'esprit, et l'applique agréablement en lui donnant lieu, par ce qu'on lui dit, de méditer sur ce qu'on ne lui dit pas : d'une autre part, les choses que Jésus a cachées sous ces voiles, sont les plus importants articles de sa doctrine, les secrets les plus relevés de la Providence et du salut des hommes : la matière en est sublime , et proportionnée à la grandeur de celui dont la parabole propose les mystères; la forme en est claire et facile , et proportionnée à notre capacité.
Claude. Premier sermon sur la parabole des Noces.
IDÉE D'UNE PROVIDENCE UNIVEllSELLE ET SPÉCIALE.
Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général, d'où le reste se développe comme il peut ! comme s'il avait, à notre manière, des vues générales et confuses , et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières qui seules subsistent véritablement ! N'en doutons pas , Dieu a préparé dans son conseil éternel les premières familles qui sont la source des nations , et , dans toutes les nations , les qualités dominantes qui devaient en faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations , et en particulier, dans ces familles, tous les hommes par lesquels elles devaient ou s'élever, ou se soutenir, ou s'abattre : jusqu'à quel degré , et jusqu'à quel temps? il le sait, et nous l'ignorons.
Ce long enchaînement des causes particulières oui font et délontles empires, dépend des ordres
DEFINITIONS
secrets de la divine providence. Dieu tient, du plus naut des cieux , les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride , et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants, il fait marcher l'épouvante devant eux , et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs , il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Étals , et poser les fondements de ls* tranquillité publique. ïl connaît la sagesse humaine , toujours courte par quelque endroit : il l'éclairé , il étend ses vues , et puis l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même : elle s'enveloppe , elle s'embarrasse dans ses propres subtilités , et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contrecoup porte si loin \