LA VÉRITÉ
La vérité, cette lumière du ciel, est la seule chose ici-bas qui soit digne des soins et des recherches de l'homme. Elle seule est la lumière de notre esprit, la règle de notre cœur, la source des vrais plaisirs, le fondement de nos espérances , la consolation de nos craintes, l'adoucissement de nos maux, le remède de toutes nos peines ; elle seule est la source de la bonne conscience, la terreur de la mauvaise, la peine secrète du vice, la récompense intérieure de la vertu ; elle seule immortalise ceux qui l'ont aimée, illustre les chaînes de ceux qui souffrent pour elle, attire des honneurs publics aux cendres de ses martyrs et de ses défenseurs, et rend respectables l'abjection et la pauvreté de ceux qui ont tout quitté pour la suivre; enfin, elle seule inspire des pensées magnanimes , forme des âmes héroïques , des âmes dont le monde n'est pas digne, des sages seuls dignes de ce nom. Tous nos soins devraient donc se borner à la connaître, tous nos talents à la manifester , tout notre zèle à la défendre ; nous ne devrions donc chercher dans les hommes que la vérité , et ne souffrir qu'ils voulussent nous plaire que par elle : en un mot, il semble qu'il devrait suffire qu'elle se montrât à nous pour se faire aimer, et qu'elle nous montrât à nous-mêmes pour nous apprendre à nous connaître.
MASSILLON-
L'UÏPOCRISIE.
Quand je parle de l'hypocrisie, ne pensez pas que je la borne à celte espèce particulière qui consiste dans l'abus de la piété , et qui fait les faux dévots ; je la prends dans un sens plus étendu, cl d'autant plus utile à votre instruction, que peutêtre, malgré vous-mêmes, screz-vous obligés de convenir que c'est un vice qui ne vous est que trop commun ; car j'appelle hypocrite quiconque, sous de spécieuses apparences, a le secret de cacher les désordres d'une vie criminelle. Or, en ce sens, on ne peut douter que l'hypocrisie ne soit-
DÉFINITIONS
répandue dans toutes les conditions , et que parmi les mondains il ne se trouve encore bien plus d'imposteurs et d'hypocrites que parmi ceux que nous nommons dévots .
En effet , combien dans le monde de scélérats travestis en gens d'honneur! combien d'hommes corrompus cl pleins d'iniquité, qui se produisent avec tout le faste et toute l'ostentation de la probité! combien de fourbes insolents à vanter leur sincérité! combien de traîtres, habiles à sauver les dehors de la fidélité et de l'amitié ! combien de sensuels, esclaves des passions les plus infâmes, en possession d'affecter la pureté des mœurs , et de la pousser jusqu'à la sévérité ! combien de femmes libertines . hères sur le chapitre de leur réputation, et, quoique engagées dans un commerce honteux , ayant le talent de s'attirer toute l'estime d'une exacte et d'une parfaite régularité! Au contraire, combien de justes faussement accusés et condamnés! combien de serviteurs de Dieu, par la malignité du siècle , décriés et calomniés ! combien de dévots de bonne foi traités d'hypocrites , d'inlriganis , et d'intéressés ! combien de vraies vertus contestées ! combien de bonnes œuvres censurées ! combien d'intentions droites mal expliquées, et combien de saintes actions empoisonnées !
bOURDALOUR. Sermon sur le jugement de Dieu.
DES FAUSSES VLRTUS.
Le monde se vante qu'au milieu de la dépravalion et delà décadence des mœurs publiques, il a encore sauvé des débris, des restes d'honneur et de droiture ; que, malgré les vices et les passions qui le dominent, paraissent encore sous ses étendards des hommes fidèles à l'amitié , zélés pour la patrie, rigides amateurs de la vérité, esclaves religieux de leur parole , vengeurs de l'injustice, protecteurs de la faiblesse ; en un mot, partisans du plaisir, et néanmoins sectateurs de la vertu. Voilà les héros d'honneur et de probité que le monde fait tant valoir.
Mais ces hommes vertueux, dont il se fait tant d'honneur, n'ont au fond souvent pour eux que l'erreur publique. Amis fidèles, je le veux ; mais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les lient, et, dans les amis, ils n'aiment qu'eux-mêmes. Bons citoyens , il est vrai ; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie sont l'unique lien et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité, je l'avoue ; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent; c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes. Observateurs de leur parole ; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à
se dédire , ce n'est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses. Vengeurs de l'injustice; mais en la punissant dans les autres , ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capableseuxmêmes. Prolecteurs de la faiblesse; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité, et les éloges des opprimés sont ce que leur offrent de plus touchant leur oppression et leur misère.
MASSILLON
Qu'est-ce que l'esprit dont les hommes paraissent si vains? Si nous le considérons selon la nature, c'est un feu qu'une maladie et qu'un accident amortissent sensiblement. C'est un tempérament délicat qui se dérègle, une heureuse conformation d'organes qui s'usent, un assemblage et un certain mouvement d'esprits qui s'épuisent et qui se dissipent. C'est la partie la plus vive et la plus subtile de l'àme qui s'appesantit, et qui semble vieillir avec le corps. C'est une finesse de raison qui s'évapore, et qui est d'autant plus faible et plus sujette à s'évanouir, qu'elle est plus délicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu, c'est une partie, de nous-mêmes, plus curieuse que savante, qui s'égare dans ses pensées. C'est une puissance orgueilleuse qui est souvent contraireàrimmiliiéelàlasimplicité chrétiennes, et qui, laissant souvent la vérité pour le mensonge, n'ignore que ce qu'il faudrait savoir, et ne sait que ce qu'il faudrait ignorer *.
fléciiier. Oraisons funèbres.
Penser peu, parler de tout, ne douter de rien, n'habiter que les dehors de son âme, et ne cultiver que la superficie de son esprit, s'exprimer heureusement, avoir un tour d'imagination agréable, une conversation légère et délicate, et savoir plaire sans se faire estimer ; être né avec le talent équivoque d'une conception prompte, et se croire par là au-dessus de la réflexion; voler d'objets en objets, sans en approfondir aucun ; cueillir rapidement toutes les fleurs, et ne donner jamais aux fruits le temps de parvenir à leur maturité : c'est une faible peinture de ce qu'il a plu à notre siècle d'honorer du nom d'esprit.
Esprit plus brillant que solide, lumière souvent trompeuse et infidèle, l'attention le fatigue, la raison le contraint, l'autorité le révolte; incapable de persévérance dans la recherche de la
Voyez Définitions en vers, même sujet-
DtilïNITlONS. 80
vérité , elle échappe encore plus à son inconstance I vie des sciences , pour lesquels le génie ne pourra qu'à sa paresse. jamais être remplacé par la sensibilité ; et s'il res-
sent l'état d'extase que nous avons lâché de peindre , qu'il soit toujours sûr d'avoir du génie.
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