OBJET ET CARACTÈRE DE LA FABLE
PRÉCEPTES DU GENRE
L'homme a un penchant naturel à entendre raconter. La fable pique sa curiosité et amuse son imagination. Elle est de la plus haute antiquité; on trouve des paraboles dans les plus anciens monuments de tous les peuples. 11 semble que de tout temps la vérité ait eu peur des hommes, et que les hommes aient eu peur de la vérité. Quel que soit l'inventeur de l'apologue, soit que la raison, timide dans la bouche d'un esclave , ait emprunté j ce langage détourné pour se faire entendre d'un j maître; soit qu'un sage, voulant la réconcilier j avec l'amour-propre, le plus superbe de tous les maîtres, ait imaginé de lui prêter cette forme agréable et riante , cette invention est du nombre de celles qui font le plus d'honneur à l'esprit humain. Par cet heureux artifice, la vérité, avant de se présenter aux hommes, compose avec leur orgueil et s'empare de leur imagination. Elle leur offre le plaisir d'une découverte, leur épargne l'affront d'un reproche et l'ennui d'une leçon. Occupé à démêler le sens de la fable, l'esprit n'a pas le temps de se révolter contre le précepte ; et, quand la raison se montre à la fin, elle nous trouve désarmés. Nous avons déjà prononcé contre nousmêmes l'arrêt que nous ne voudrions pas entendre d'un autre; car nous voulons bien quelquefois nous corriger, mais nous ne voulons jamais qu on nous condamne.
la harpe. Éloge (le La Fontaine.
La fable est, sans doute, aussi vieille que le monde ; elle conserve et conservera toujours son empire : nous l'aimons , nous sommes nés pour clic. C'est une immortelle dont la voix mensongère en tout temps nous charme et nous amuse ; c'est une enchanteresse qui nous entoure de
prestiges; qui, a ses réalités, substitue, ou du moins ajoute des chimères agréables et riantes, et qui, cependant, soumise à l'histoire et à la philosophie , ne nous trompe jamais que pour mieux nous instruire. Fidèle à conserver les réalités qui lui sont confiées , elle couvre de son enveloppe séduisante et les leçons de l'une, et les vérités de l'autre.
Son sceptre enchanteur ne fait que des miracles et ne produit que des métamorphoses. Elle nous transporte d'un monde où nous sommes toujours mal, dans un autre monde qui, créé par l'imagination, a tout ce qu'il faut pour nous plaire. Elle embellit tout ce qu'elle touche . si elle raconte , elle sème les merveilles, les prodiges, pour attacher la curiosité, pour graver dans la mémoire ; si elle trace des leçons, c'est d'une main si légère, que l'orgueil n'en est pas atteint. Elle se joue autour de la vérité , pour ne la laisser voir qu'à la dérobée, et, soit qu'elle ait voulu ou nous agrandir, ou* nous consoler, elle prend ses exemples dans des espèces privilégiées , dans une race divine qu'elle élève exprès au-dessus de la faible humanité ; tantôt nous conduisant à la vertu par ses exemples illustres, tantôt caressant notre faiblesse, orgueilleuse de retrouver nos passions et. nos fautes dans la perfection même.
n\ illy. Essai sur les Cables et leur histoire.
MKME SUJET.
Si la fable repose sur quelque type existant dans la nature, où peut-on trouver des litres plus propres à caractériser le tremblant Érèbe , le ch:;os et les demeures sombres d'Orcus, que les tristes rochers de Souli ? Tout ne scmble-t-il pas rassemblé dans ce cadre pour frapper l'imagination? Où rencontrer une optique plus favorable aux prestiges? Quels lieux plus terribles peut-on
FABLES ET ALLEGORIES.
inventer que ceux des rives du Systrani , qui fut peut-être le Cocyte des mythologues? Après avoir vu l'Achéron, descendant du Tymphé, s'engouffrer et disparaître dans les rochers de Souli, ne devait-on pas dire, poétiquement, qu'il se perdait chez les morts? Cet empire des ombres, ces tristes demeures pouvaient-elles être mieux indiquées qu'au milieu de tant de précipices sans cesse retentissants du bruit des torrents et du sifflement des vents? De quelle horreur religieuse doivent être remplis des peuples imbus des croyances religieuses de la mythologie, en voyant un pareil spectacle! De quelles terreurs leurs âmes n'étaient-ellcs- pas frappées , lorsque les roulements du tonnerre ébranlaient les échos de ces mornes lugubres! La physionomie des lieux nedevaitpas être moins merveilleuse. Ils voyaient renaître l'Achéron grossi de tous les fleuves infernaux. On leur montrait peut-être la haute pyramide de Counghi, que les chrétiens avaient sanctifiée par la chapelle dédiée à sainte Vénérande , comme étant le rocher de Sisyphe. Les nuages, souvent amoncelés autour des météores de Souli , leur retraçaient le souvenir de la nuée du téméraire Ixion. La vallée de Paramythia, ZapZame des illusions , comme son nom paraît l'indiquer, leur rappelait sans doute l'image des champs Élysées , lorsque la douce lumière de la lune éclaire ses paysages gracieux ! Avec de l'imagination et une croyance établie , tout pouvait se retrouver, se décrire et s'expliquer pour des gens qui éprouvaient un charme inexprimable à s'abuser, et le bonheur dans les songes que les Grecs n'ont pas bornés à la seule religion d'Hésiode.
POUCquevillk- Voyage en Grèce.
LA FABLE ET L'ALLÉGORIE
Tous les matins une jeune déesse ouvre les portes de l'orient, et répand la fraîcheur dans les airs, les fleurs dans la campagne, et les rubis sur la route du Soleil. A cette annonce, la Terre se réveille , et s'apprête à . recevoir le dieu qui lui ' donne tous les jours une nouvelle vie ; il paraît, il se montre avec la magnificence qui convient au souverain des cieux. Son char , conduit par les Heures, vole et s'enfonce dans l'espace immense qu'il remplit de flammes et de lumière. Dès qu'il parvient au palais de la souveraine des mers, la Nuit , qui marche éternellement sur ses traces , étend ses voiles sombres, et attache des feux sans nombre à la voûte céleste.
Alors s'élève un autre char dont la clarté douce et consolante porte les cœurs sensibles à la rêverie : une déesse le conduit. Elle vient en silence recevoir les tendres hommages d'Endymion .
Cet arc qui brille de si riches couleurs, et qui se courbe d'un bout de l'horizon à l'autre, ce sont les traces lumineuses du passage d'Iris , qui porte à la terre les ordres de Junon. Ces vents agréables, ces tempêtes horribles , ce sont des génies qui tantôt se jouent dans les airs , tantôt luttent les uns contre les autres pour soulever les flots.
Au pied de ce coteau est une grotte, asile de la fraîcheur et de la paix. C'est là qu'une nymphe bienfaisante verse de son urne intarissable le ruisseau qui fertilise la plaine voisine; c'est de là qu'elle écoute les vœux de la jeune beauté qui vient contempler ses attraits dans l'onde fugitive. Entrez dans ce bois sombre, ce n'est ni le silence, ni la solitude qui occupe votre esprit : vous êtes dans la demeure des dryades et des sylvains, et le secret effroi que vous éprouvez est l'effet de la majesté divine.
barthe'lemt. Voyage d'Anacharsi*