‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 161 sur 649 · TOUT NE MEURT PAS AVEC NOUS · texte numérisé non relu

TOUT NE MEURT PAS AVEC NOUS

Si tout meurt avec le corps, il faut que l'univers prenne d'autres lois , d'autres mœurs , d'autres usages, et que tout change de face sur la terre. Si tout meurt avec le corps , les maximes de l'équité , de L'amitié , de l'honneur , de la bonne foi , de la reconnaissance , ne sont donc plus que des erreurs populaires , puisque nous ne devons rien à des hommes qui ne nous sont rien , auxquels aucun nœud commun de culte et d'espérance ne nous lie , qui vont demaîh retomber dans le néant, et qui ne sont déjà plus. Si tout meurt avec nous, les doux noms d'enfant , de père , d'ami , d'époux , sont donc des noms de théâtre , et de vains titres qui nous abusent , puisque l'amitié , celle même qui vient de la vertu , n'est plus un lien durable ; que nos pères, qui nous ont précédés, ne sont plus ; que nos enfants ne seront point nos successeurs ; car le néant , tel que nous devons être un jour, n'a point de suite; que la société sacrée des noces n'est plus qu'une union brutale , d'où, par un assemblage bizarre et fortuit , sortent des êtres qui nous ressemblent , mais qui n'ont de commun avec nous que le néant.

Que dirai-je encore? Si tout meurt avec nous, les annales domestiques et la suite de nos ancêtres ne sont donc plus qu'une suite de chimères, puisque nous n'avons point d'aïeux, et que nous n'aurons point de neveux. Les soins du nom cl de

OIT PHILOSOPHIE PRATIQUE. 121

la postérité sont donc frivoles ; l'honneur qu'on rend à la mémoire des hommes illustres , une erreur puérile , puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n'est plus; la religion des tombeaux, une illusion vulgaire ; les cendres de nos pères et de nos amis , une vile poussière qu'il faut jeter au vent, et qui n'appartient à personne; les dernières intentions des mourants, si sacrées parmi les peuples les plus barbares , le dernier son d'une machine qui se dissout ; et , pour tout dire en un mot , si tout meurt avec nous , les lois sont donc une servitude insensée ; les rois elles souverains, des fantômes que la faiblesse des peuples a élevés ; la justice , une usurpation sur la liberté des hommes ; la loi des mariages , un vain scrupule ; la pudeur , un préjugé ; l'honneur et la probité , des chimères ; les incestes, les parricides, les perfidies noires, des jeux de la nature , et des noms que la politique des législateurs a inventés.

Voilà où se réduit la philosophie sublime des impies ; voilà cette force , cette raison, celte sagesse, qu'ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes , et l'univers entier retombe dans un affreux chaos ; et tout est confondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent ; et la discipline des mœurs petit; et le gouvernement des Étais et des empires n'a plus de règle ; et toute l'harmonie du corps politique s'écroule; et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares , d'impudiques , de furieux , de fourbes , de dénaturés , qui n'ont plus d'autre loi que la force , plus d'autre frein que leurs passions et la crainte de l'autorité , plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance, plus d'autre dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies , et , si ce plan affreux de république vous plaît , formez , si vous le pouvez , une sociélé de ces hommes monstrueux. Tout ce qu'il nous reste à vous dire , c'est que vous êtes dignes d'y occuper une place *;

massu.lon. f'ir'M d'un avenir.

On éprouve un sentiment douloureux quand on sait qu'il existe des hommes ennemis de toutes ces idées ; des hommes qui aiment mieux se rabaisser avec la nature entière , en attribuant son origine au hasard ou à une aveugle nécessité, que se résoudre à considérer les facultés spirituelles dont ils jouissent comme une faible esquisse do la souveraine intelligence. Ainsi, au lieu de fia

MORALE RELIGIEUSE

servir de leur esprit pour essayer de prêter de la force aux vérités consolantes , ou aux vraisemblances qui nous sont chères , ils s'appliquent , au contraire , à les combattre toutes , et cherchent à embarrasser , par des subtilités , les instructions qui tendent à fortifier les premiers penchants de notre nature : on les voit se matérialiser , pour ainsi dire , de leur propre choix, plutôt que de s'élever par les lumières de leur génie , et de nous entraîner avec eux dans les routes du bonheur et de l'espérance : ils ne veulent de l'éternité que pour la poussière dont ils se disent émanés ; ils n'en veulent point pour l'esprit et pour la pensée. Quel honneur cependant peut-il leur revenir de cette supériorité de vue dont ils se glorifient, si elle n'est que le résultat d'un accroissement semblable aux mouvements des plantes , et si nos facultés spirituelles , bien loin de se perdre, en quelque manière , dans l'intelligence infinie, bien loin de s'unir à quelque grande destinée , sont intimement associées à cette frêle structure qui chancelle de toutes parts, et dont chaque jour, chaque instant expose la durée? Quel orgueil pourrions-nous tirer de ces facultés, si elles ne doivent nous servir qu'à décrire avec précision le cercle imperceptible du temps dans lequel nous devons vivre et mourir ; si elles ne doivent nous servir qu'à nous élever au-dessus de nos égaux , pendant cet instant de vie qui va s'anéantir dans l'étendue des siècles , comme une vapeur légère dans l'immensité des airs? Ah! que parlerionsnous d'éclat, de triomphe et d'élévation , quand nous renoncerions volontairement à la grandeur de la plus belle origine ! Nous serions fiers de la célébrité de notre pays , de l'honneur de notre famille ; et la seule gloire que nous ne voudrions pas partager , ce serait celle de l'humanité entière , ce serait celle qui appartient à la dignité de notre nature !

KECKiîr. Importance des opinions religieuses.

l'immatérialité de lame.

Plus je rentre en moi , plus je me consulte , et plus je lis ces mots écrits dans mon âme : Sois juste , et lu seras heureux ! Il n'en est rien pourtant , à considérer l'état présent des choses : le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation s'allume en nous quand cette attente est frustrée ! la conscience s'élève et murmure contre son auteur ; elle lui crie en gémissant : « Tu m'as trompé ! »

« Je t'ai trompé , téméraire ! qui te l'a dit ? Ton âme est-elle anéantie? as-tu cessé d'exister? 0 Brutus ! ô mon fils ! ne souille point ta noble vie en la finissant : ne laisse point ton espoir et

ta gloire avec ton corps aux champs de Philïppes * Pourquoi dis-tu : La vertu n'est rien, quand tu vas jouir du prix de la tienne? Tu vas mourir, pensestu ; non , tu vas vivre T et c'est alors que je tiendrai tout ce que je t'ai promis. »

On dirait , aux murmures des impatients mortels , que Dieu leur doit la récompense avant le mérite , et qu'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh ! soyons bons premièrement , et puis nous serons heureux. N'exigeons pas le prix avant la victoire , ni le salaire avant le travail. Ce n'est point dans la lice , disait Plutarque , que les vainqueurs de nos jeux sacrés sont couronnés, c'est après qu'ils l'ont parcourue.

Si l'âme est immatérielle , elle peut survivre au corps; et, si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme que le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde , cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher à la résoudre. Je me dirais : « Tout ne i finit pas pour moi avec la vie ; tout rentre dans 4 l'ordre après la mort *. »

j.-j. ROUSSEAU. Emile.

La majesté des Écritures m'étonne ; la sainteté de l'Évangile parle à mon cœur. Voyez les livres dès philosophes avec toute leur pompe ; qu'ils sont petits près de celui-là ! Se peut-il qu'un livre, à la fois si sublime et si simple , soit l'ouvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait fliistoire ne soit qu'un homme lui-même? Est-ce là le ton d'un enthousiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle douceur ! quelle pureté dans ses mœurs ! quelle grâce touchante dans ses instructions ! quelle élévation dans ses maximes ! quelle profonde sagesse dans ses discours ! quelle présence d'esprit , quelle finesse et quelle justesse dans ses réponses ! quel empire sur ses passions ! Où est l'homme , où est le sage qui sait agir , souffrir et mourir , sans faiblesse et sans ostentation? Quand Platon peint son Juste imaginaire couvert de tout l'opprobre du crime , et digne de tous les prix de la vertu , il peint trait pour 'trait Jésus-Christ ; la ressemblance est si frappante , que tous les Pères l'ont sentie , et qu'il n'est pas possible de s'y tromper.

Quels préjugés , quel aveuglement ne faut II point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fils de Marie ! Quelle dislance de l'un à l'autre! Socrate, mourant sans douleur, sansigno*

envers, même sujet.

OU PIIILOSOriIIE PRATIQUE.

nz

rpJnic , soutint aisément jusqu'au bout son personnage ; cl, si cette facile mort n'eût honoré sa vie , on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fût autre chose qu'un sophiste. Il inventa , dit-on , la morale ; d'autres, avant lui, l'avaient mise en pratique ; il ne fit que dire ce qu'ils avaient fait , il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait clé juste avant que Socrate eût dit ce que c'était que la justice. Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer sa patrie. Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété; avant qu'il eût loué la vertu , la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure , dont lui seul a donné les leçons et l'exemple? Du sein du plus furieux fanatisme , la plus haute sagesse se fit entendre, et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate , philosophant tranquillement avec ses amis , est la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de Jésus, expirant dans les tourments, injurié , raillé , maudit de tout un peuple , est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate , prenant la coupe empoisonnée , bénit celuivpii la lui présente et qui pleure; Jésus , au milieu d'un affreux supplice, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu.

l'éloquence chrétienne.

Les anciens n'ont connu que l'éloquence judiciaire et politique : l'éloquence morale, c'est-àdire l'éloquence de tout temps , de tout gouvernement, de tout pays, n'a paru sur la terre qu'avec la loi évangélique. Cicéron défend un client; Démosthène combat un adversaire, ou tâche de rallumer l'amour de la patrie chez un peuple dégénéré ; l'un et l'autre ne savent que rallumer les passions, et fondent toutes leurs espérances de succès sur le trouble qu'ils jettent dans les cœurs. L'éloquence de la chaire a cherché les siens dans une région plus élevée. C'est en combattant les mouvements de l'âme qu'elle prétend séduire ; c'est en apaisant toutes les passions qu'elle s'en veut faire écouler. Dieu et la charité , voilà son texte , toujours le même, toujours inépuisable. Une lui faut ni les cabales d'un parti , ni des émotions popu'aires, ni de grandes

J circonstances pour briller. Dans la paix la plus profonde, sur le cercueil du citoyen le plus obscur, elle trouvera ses mouvements les plus sublimes; elle saura intéresser pour une vertu ignorée; elle

| fera couler des larmes pour un homme dont on

n'a jamais entendu parler. Incapable de crainte et d'injustice, elle donne des leçons aux rois, mais sans les insulter ; elle console le pauvre, mais sans flatter ses vices. La politique et toutes les choses de la terre ne lui sont point inconnues ; mais ces choses , qui faisaient les premiers motifs de l'éloquence antique , ne sont pour elle que des raisons secondaires; elle les voit des hauteurs où elle domine, comme un aigle aperçoit, du sommet de la montagne , les objets abaissés de la plaine *.

chateaubriand. GCnie du Christianisme.

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