CRITIQUE
Si Voltaire reçut de son siècle et de la postérité le titre de génie universel , on ne prétend point signifier par là qu'il fut parfait dans tous le» genres , ni même également supérieur dans tous ceux où il a excellé ; on veut dire que , doué d'une merveilleuse flexibilité de talents, il les a abordés tous , et que son influence a puissamment, quoiqu'à divers degrés, modifié chacun d'eux. Aucun écrivain français n'a mieux connu et mieux représenté son temps et sa nation. Dans ses premiersécrils il est plus grave et plus modéré : on voit que , attentif à ne pas heurter l'opinion , il ne veut pas rompre encore les liens qui l'attachent à l'âge précédent. Son séjour en Angleterre lui donne d'abord l'occasion d'attaquer les abus dominants dans son pays, en paraissant n'avoir d'autre dessein que de lui faire connaître la politique, la philosophie, les travaux scientifiques des Anglais. Bientôt la renommée qu'il s'est acquise dans le drame, dans l'épopée , dans l'histoire, le progrès des idées nouvelles, l'en-
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
ihousiasme que témoignent pour lui les plus grands rois, la conscience de son génie et de sa puissance morale , l'enhardissent à soulever toutes les questions. Sans doute on peut lui reprocher, dans cette lutte qui anima toute sa vie , un défaut habituel de patience et de réflexion , de fréquents sacrifices de sa gloire à venir aux applaudissements du présent , l'abus de sa facilité pour poursuivre d'un persiflage inconvenant des opinions et des hommes honorables , l'inconstance et l'incertitude de ses propres doctrines ; mais il faut reconnaître aussi qu'il est peu de perfectionnements modernes , en quelque genre que ce soit , qu'on ne retrouve , du moins en germe , dans Voltaire ; et qu'il a rendu à son pays d'immenses services , en popularisant , par ses ouvrages didactiques , les idées de tolérance, de juslice, d'égalité, la philosophie de Locke, la physique de Newton, la jurisprudence de Beccaria. Ce qui distingue le style de ces ouvrages , parmi lesquels il faut ranger la Correspondance , émule de celle de Sévigné , aussi bien que le Dictionnaire philosophique , le Commentaire sur Corneille comme les Lettres sur les Anglais , c'est la facilité , la clarté , la fécondité , le mordant , la variété , le goût toujours pur, et l'inaltérable élégance.
Beau'coup d'autres écrivaL.s illustres marchaient alors au même but que lui , et , sans embrasser une aussi vaste superficie , creusaient à une plus grande profondeur le terrain auquel ils se bornaient. Montesquieu, Buffon, Rousseau, voilà les noms que le xvme siècle place à côté du nom de Voltaire. Montesquieu, dans les Lettres persanes, avait, comme Voltaire, uni au paradoxe et à la satire souvent amère des institutions de son temps , l'amour des hommes et de la liberté, et il avait su animer le sérieux des doctrines par les piquantes observations d'un voyageur et la peinture chaleureuse d'une passion orientale. A ce premier essai qui eût été le chef-d'œuvre d'un autre écrivain , succéda bientôt la Grandeur et la Décadence des Romains : il y examina Rome, non pas en homme du xvine siècle, mais du point de vue qu'aurait choisi Tacite ; il se fit Romain pour juger la république et l'empire. Enfin parut , après vingt ans de recherches et d'études, l'admirable livre de YEsprit des Lois , semé de quelques erreurs , afin , sans doute , comme disait Cliénier , que l'on pût y reconnaître la main de l'homme ; mais qui jeta une lumière inattendue sur toutes les questions civiles et politiques ; qui , par la simple analyse de la nature des gouvernements , inspira une haine plus forte pour le despotisme et un enthousiasme plus vif pour la vraie liberté que n'auraient pu faire les plus fougueuses diatribes ;
et qui , cependant , toujours modéré , s'attacha à faire sentir la nécessité du respect pour les lois existantes plus encore que celle même de la liberté. Le langage de Montesquieu est grave, concis, ingénieux, éloquent, et tout animé d'une intime poésie. Une critique sévère a pu blâmer ces élans poétiques dans YEsprit des Lois, mais' qui n'aime à les trouver dans ces morceaux détachés où ils sont si bien à leur place, et brillent d'un éclat si éblouissant , dans le Temple de Gnide , dans le Dialogue de Sylla et d'Eucrale , dans Lysimaque , etc. ?
Montesquieu avait expliqué les mystères des sociétés humaines , Buiïon expliqua ceux de la nature, et il fut fécond, majestueux, harmonieux comme elle ; son style et son ouvrage la représenteraient parfaitement s'il avait pu jeter dans le premier cette infinie variété, dans l'antre cet ordre parfait dont les œuvres seules de la nature réalisent la merveilleuse alliance. Qui d'ailleurs a mieux fait sentir la grandeur des lois qui la gouvernent ? Qui a plus dignement chanté et ses bienfaits et ses rigueurs apparentes qui sont sou* vent des bienfaits réels? Qui â su nous intéresser plus vivement à tous les êtres qu'elle a produits? L'Esprit des Lois et YHistoire naturelle sont les plus parfaits monuments du style de la prose, que le xvme siècle ait légués à ceux qui l'ont suivi. Il faut y joindre YEmile.
Le nom de Rousseau est devenu inséparable de celui de Voltaire. Cependant ces deux grands hommes n'eurent de commun que l'extrême influence qu'ils exercèrent sur leurs contemporains, Voltaire en s'appropriant les sentiments de son siècle et en les lui renvoyant ensuite fécondés et développés , Rousseau en imposant à ses concitoyens ses propres sentiments parce qu'ils se trouvaient, sous un certain point de vue, d'accord avec les leurs. Le xvme siècle, en effet, tendait à la destruction des institutions existantes , parce qu'elles n'étaient plus en rapport avec ses opinions ; Rousseau eût voulu l'anéantissement de toute espèce d'institutions sociales, parce que s'étant trouvé dès le principe , par sa position , par son caractère, par sa conduite privée, en lutte ouverte avec ces institutions, il en avait été heurté et froissé clans tous les sens. De là la sympathie qui existe entre son siècle et lui ; de là aussi ses paradoxes continuels et cependant le profond sentiment de vérité qui anime son cœur et sa voix. Rousseau aime l'humanité en théorie, c'est-à-dire l'humanité telle qu'il se la figure possible ; il hait et méprise les hommes en pratique, c'est-à-dire tels qu'ils sont réellement. Et cette contradiction s'étend à toutes choses. Homme de lettres , dans son premier Discours il anathémalisc les sciences ci les lettres; musicien et
compositeur , dans ses Lettres sur la musique et sur les spectacles, il maudit les spectacles et la musique ; publiciste , dans le Discours sur l'inégalité des conditions, dans le Contrat social , en cherchant à expliquer comment les sociétés ont pu se former et s'organiser , il regarde l'homme en société comme un animal dépravé, et le rappelle à l'état sauvage, comme à la perfection de sa nature ; moraliste , il nous offre dans la Nouvelle Héloïse des personnages qui, vertueux en sentiments et en paroles, violent cependant sans cesse, dans leur conduite, les règles de moralité reconnues parmi les hommes ; dans les Confessions , il s'avoue coupable de l'oubli des devoirs d'ami , d'amant, de (ils, de père, et il se • présente en même temps comme le plus vertueux des hommes, et sa conviction est tellement profonde qu'il finit par la communiquer à ses lecteurs; dans Y Emile, enfin, il développe un système d'éducation dont le résultat est de mettre son élève en guerre avec tout ce qui l'entourera dans la suite, un système où tout est basé sur la nature et le positif, et où il ne procède que par suppositions et par fictions, un système impossible enfin , car , comme on l'a remarqué , proscrire l'éducation publique, c'est obliger toute la génération actuelle à s'occuper d'élever la suivante pour que celle-ci rende à son tour le même service à ses successeurs. Et malgré tout, Rousseau est, sous le rapport de l'art, le plus parfait écrivain que la France ait produit. On se récric bien contre cette religion sans culte, contre cette morale sans application , contre cette politique sans base ; mais on obéit à l'enthousiasme dévoué qui prêche cette étrange doctrine, à celui qui s'est volontairement constitué l'apôtre et le confesseur de la vérité ; exalté par les sublimes idées de Dieu et du devoir , on tombe à genoux , tout en larmes , devant l'éloquent interprète du vicaire savoyard , devant le peintre inspiré d'Emile el de Sophie. On se laisse entraîner au charme de ce style harmonieux et passionné, noble et riche, dont les expressions rapellent nos vieux écrivains et dont le tissu est d'une pureté si classique. On partage avec délices les rêves de cette imagination que n'arrêtent jamais les limites du réel dans ce monde tout idéal qu'elle a choisi pour son domaine ; on s'enflamme de celte éloquence qui substitue le sentiment à l'idée , et arrive toujours au cœur parce que c'est toujours du cœur qu'elle s'échappe.
Autour de ces quatre grands hommes vienncnl se grouper une foule d'écrivains que la conformité d'idées, ou une imitation évidente range sous les mêmes bannières. Ici les économistes , là les encyclopédistes, plus loin les savants, les métaphysiciens, les critiques, les liltératcursde toute espèce.
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. xxxj
Dès le commencement du xvine siècle, Roisguilbert, sous la dictée de Vanhan, avait éclairci, dans sa Dîme royale, quelques points d'économie sociale. L'abbé de Saint-Pierre aborda les mêmes matières , mais son Projet de paix perpétuelle ne pouvait être considéré , surtout lorsqu'il parut , que comme le rêve d'un homme vertueux. Melon, secrétaire du régent, fut plus positif : il examina la question du crédit. Les économistes qui lui succédèrent, entre autres Mirabeau, le père, dans son Traité de la population , et tous les partisans du produit net, ne firent qu'entrevoir quelques vérités de détail au milieu d'une foule d'erreurs. La science de l'économie politique, proprement dite, devait naître plus lard ; mais les écrits de Montesquieu et de Jean-Jacques avaient fixé l'attention sur les principes de gouvernement et de droit public. Mabli se distingua dans cette sorte d'étude ; malheureusement son enthousiasme pour l'antiquité grecque et romaine, et son vertueux mépris pour l'égoïsme et l'inertie de ses contemporains , ôlent en'grande partie à ses ouvrages l'utilité que son siècle aurait pu en retirer. Dans ses Observations sur l'histoire de France, écrites d'ailleurs d'un style peu agréable, il ne rend pas assez de justice aux ancienne* constitutions de son pays , il embrasse le passe dans la proscription du présent ; mais on estime , dans ses Entretiens de Phocion, l'homme de bien qui voulut faire dépendre la politique de la morale.
Le règne de Louis XVI vit naître des travaux plus positifs. Forbonnais traita savamment des finances; Turgot se montra plus avancé que les autres économistes dont il avait d'ailleurs embrassé les doctrines ; Necker éclaira la théorie par la pratique, et tandis que ses écrits sur le revenu public et ses discussions avec Calonne rendaient accessible au vulgaire une science qui jusqu'alors, avait été un mystère pour lui , son Traité de l'importance des opinions religieuses réunissait à une morale pure et touchante un style élevé quoiqu'un peu emphatique. On ne peut donner ici un aperçu, même rapide, de tous les ouvrages de circonstance que fit naître l'approche de la révolution française , de tous les pamphlets qui préparèrent alors les travaux des assemblées législatives. Deux noms cependant se distinguent dans la foule. Dans YEssaisur les privilèges, et dans la fameuse brochure : Qu'estce que le tiers étal? Sieycs embellissait une invincible dialectique par une expression pleine d'énergie cl d'originalité. Dans le livre des Lettres de cachet, dans ses Conseils aux républicains des États-Unis, aux Bataves sur le stalhoudérat, à Frédéric-Guillaume , dans YEssai sur le despotisme, et dans un grand nombre d'autres écrits.
XXXlj
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
Mirabeau préludait à cette foudroyante éloquence qui devait le placer à la tête de nos orateurs politiques.
Sans rester étrangère aux questions de gouvernement et d'administration , l'influence des encyclopédistes et des philosophes se fit mieux sentir dans la métaphysique , la morale , les sciences mathématiques et naturelles. Assurément il y avait quelque chose d'imposant dans cette réunion des savants et des littérateurs de France, associant leurs études et leurs efforts pour fixer le point où étaient parvenues de leur temps toutes les connaissances humaines : c'était un utile et magnifique héritage à léguer à l'avenir. On doit avouer que ce grand travail est resté incomplet sous plusieurs rapports ; quelques branches ont été négligées ; il règne dans d'autres une confusion nuisible ; en obéissant trop aveuglément aux opinions et aux préjugés du jour, les rédacteurs sont souvent tombés dans de graves erreurs; mais lorsqu'on songe aux obstacles de tout geure qui ont entravé* la marche de l'Encyclopédie , sans cesse harcelée par l'autorité , on s'étonne qu'elle ait pu être menée à terme , et l'on admire davantage la supériorité de plusieurs parties.
Le plus ardent promoteur de cette immense entreprise , l'homme qui lui donna la vie, et la suivit dans sa carrière avec une infatigable constance , ce fut Diderot. Diderot est , après Voltaire, le génie le plus universel du xvnr3 siècle, l'écrivain le plus éloquent après Rousseau; peut-être même a-t-il été plus éminemment artiste que l'un et l'autre. Parmi les idées qu'aujourd'hui l'on nous donne comme nouvelles dans la littérature et les arts , il en est peu qu'il n'ait aperçues et jetées çà et là avec une verve toute particulière. Mais il ne put jamais élaborer toutes ces conceptions qui bouillonnaient confusément dans son esprit. L'incohérence est son caractère distinctif. D'ailleurs il mit de la chaleur jusque dans les désespérantes doctrines de son aride métaphysique, et de la poésie jusque dans sa prosaïque théorie du drame ; on ne se lasse point d'admirer la variété féconde et entraînante qui anime sa Correspondance avec Grimm , ses Lettres à Mme Roland dernièrement découvertes, son Examen des salons de peinture, etc. Nul autre n'eut autant de spontanéité ; pour ainsi dire , dans le style. Elle éclate au plus haut degré dans ses Contes , dans Jacques le fataliste , dans le Neveu de Rameau , cet ouvrage si original que Gœthe a littéralement traduit. Sans doute on gémit sur les sophismes sans nombre , sur le dévergondage effréné des pensées , sur le cynisme audacieux des expressions qui souillent ses Romans; mais en signalant le danger de tels ouvrages , dont il faut accuser le siècle jplus encore que
l'écrivain , on est forcé de reconnaître qu'ils ont contribué à placer Diderot au premier rang des prosateurs.
D'Alembert lui est bien inférienr sous ce rapport. Excellent mathématicien , il a traité admirablement la partie du Discours préliminaire de l'Encyclopédie qui traite des sciences exactes et , naturelles , c'est un de ses plus beaux titres de gloire ; mais sa métaphysique est incomplète et superficielle; comme littérateur, toujours pur, correct , ingénieux , il manque souvent de chaleur et d'originalité.
La doctrine de Condillac est fa base de la métaphysique de l'Encyclopédie. C'est le système de Locke porté plus loin que n'avait osé Locke lui-même , mais sans le pousser à ses dernières conséquences comme le firent Hume et Berkeley. La philosophie de Condillac part des sensations pour remonter jusqu'à l'activité de l'âme, comme Leibnitz et la philosophie allemande partent , en général, de l'activité de l'âme pour descendre à la sensation. Mais , sans vouloir décider si la route choisie par Leibnitz est la meilleure , on doit avouer que lorsque Condillac est parvenu , par l'analyse , à spiritualiser autant que possible la sensation, il est forcé de s'arrêter devant l'abîme qui sépare encore le point où il est arrivé et l'activité de l'âme. Son style , dans le Traité des Sensations , dans celui des Systèmes , dans la Logique, dans V Origine des connaissances humaines, est précis , clair, intelligible ; sa fameuse fiction de la statue est ingénieuse ; mais cette précision et cette clarté ne viennent peut-être que de ce qu'il n'est ni assez complet , ni assez profond. Son Cours d'Etudes et surtout Y Histoire universelle qui en fait partie, sont bien au-dessous de ses ouvrages purement philosophiques.
Charles Bonnet , excellent naturaliste et observateur ingénieux , a adopté un système de métaphysique semblable à celui de Condillac , mais son analyse de la statue est plus parfaite, et quoique la sensation soit aussi son point de départ, elle ne l'empêche pas d'admettre, comme par instinct , l'activité spontanée de l'âme.
On aurait tort de chercher dans les philosophes du xvme siècle un corps de doctrines morales complet et déterminé. L'impérieux besoin d'exprimer les opinions changeantes de la société de leur temps s'oppose chez eux à toute unité de dessein : on voit assez cependant que pour concilier la morale avec leur métaphysique ils ont dû lui donner pour base l'égoïsme , mais dans le sens louable du mot , c'est-à-dire l'amour de soi en tant qu'il renferme celui des autres.
Hclvétius , honnête homme lui-même , développa , dans ses livres de l'Homme et de l'Esprit, cette doctrine' nui fut trop souvent subversive par
DE LÀ LITTÉRATURE FRANÇAISE
siiiij
le fait rie toute moralité vraie et profonde. Les attaques dirigées contre ces deux ouvrages furent en grande partie la cause de leur prodigieux succès. Ils n'en étaient dignes ni pour le fond ni pour la forme , quoiqu'on y trouve des aperçus ingénieux et des pages bien écrites. Cabanis, dans son livre des Rapports du physique et du moral de l'homme , traita avec plus de science et de profondeur qu'Helvétius la partie physiologique de sa doctrine. Volney et Saint-Lambert formulèrent mieux sa morale en lui laissant toujours pour fondement l'intérêt personnel. Nous ne parlons point d'une foule d'écrivains qui exagérèrent le matérialisme sensuel de leur temps , et méritèrent plutôt le nom de sophistes et de déclamateurs que celui de philosophes. Tels sont le baron d'Holbach , le marquis d'Argens , Maupertuis , l'atbé Morellet , plus modéré que ses confrères, etc.
On préfère revenir à ceux qui avaient conservé, avec le style du xvne siècle, une morale plus pure et plus consolante. Vauvenargues , sans être resté étranger aux opinions de son âge, n'avait pas étudié l'homme pour le mépriser et le décourager. Sa morale sympathise avec toutes les nobles affections du cœur, et son langage rappelle par intervalles la noblesse et la suavité de Fénélon ; le goût qui a dirigé sa critique littéraire est singulièrement remarquable à l'époque où il vivait. Nul n'a mieux apprécié que lui Racine, Quinault, et plusieurs des grands poètes de l'âge précédent. On peut rapprocher Condorcet de Vauvenargues, quoique leur point de départ n'ait pas été le même. ÛEsquisse des progrès de l'esprit humain du premier a pour but , comme les Réflexions et Maximes du second , d'inspirer à l'homme le sentiment de sa dignité. On ne peut se défendre d'une profonde émotion lorsqu'on songe que celui qui écrivait sur la perfectibilité humaine, avait alors pour demeure un cachot et la guillotine en perspective. C'est ainsi qu'en parcourant les pages où le savant Bailly applique a Y Histoire de l'astronomie ancienne et moderne , l'élégance et l'éclat du style de Bulfon , on se rappelle avec plus d'attendrissement le supplice de ce martyr de l'ordre public et de la vraie liberté.
Avant eux , Duclos avait écrit ses Considérations sur les mœurs. Sans partager les systèmes des philosophes de son temps, il en avait adopté la manière. Comme historien , il montre , dans ses Mémoires sur la régence et dans son Histoire du règne de Louis XI, plus de (inesse que de profondeur; comme romancier, il se rapproche, dans les Confessions du comte de'", de Marivaux qu'il n'égale point; comme moraliste, il a île la franchise, de la précision, de la clarté, une
observation juste et spirituelle , mais il ne s'occupe guère que de la société de son temps, et peint plutôt l'extérieur et les habitudes, qu'il ne pénètre dans la nature intime des mœurs et. dea passions.
Marmontel , dans ses Mémoires, est moins ingénieux que Duclos; sa Morale est plus pratiqua et s'appuie sur des bases plus solides , mais elle est commune et sans expression ; sa Grammaire est bien préférable ; sa Logique et sa Métaphysique ne sont qu'une copie assez terne de Port- Royal; le jésuite Buffier avait fait mieux; Du marsais, dont on a trop vanté les Tropes, et donv le seul ouvrage un peu remarquable est Y Essai sur les préjugés, n'avait pas fait plus mal. Les meilleurs tilres littéraires-tle Marmontel sont quelques pièces de vers , et entre autres son Èpître aux poêles, quelques opéras-comiques, Zcmire et Azor , l'Ami de la maison, la Fausse Magie, qui durent une partie de leur succès à la musique de Grélry , mais qui n'en sont pas indignes, le roman des Incas, et surtout celui de Rélisairc, sans doute infiniment au-dessous de Télémaque , mais supérieur au Séthos de l'abbé Terrasson. On regrette que les premiers chapitres, qui sont excellents , soient suivis de dissertations philosophiques qui fatiguent parleur ton senlencieux et pédantesque. Les Contes moraux sont préférables. Plusieurs d'enlre eux se distinguent par une simplicité gracieuse et touchante. On peut reprocher aux Eléments de littérature des longueurs et des observations un peu communes, mais une mémoire heureuse, un goût sûr, un style élégant et spirituel , font de ce recueil un des meilleurs traités de critique littéraire que possède notre langue. Cependant les dernières années du xvme siècle virent naître deux ouvrages qui effacèrent la réputation de Marmontel comme rhéteur, et surtout comme romancier moraliste. Il s'agit de La Harpe et de Bernardin de Saint- Pierre.
La Harpe;, qui s'était déjà fait connaître par ses Eloges académiques , par ses tragédies de Coriolan, de Warwick et de Philoctèle, par son drame de Mélanie, et par un grand nombre d'opuscules en tout genre, publia son Lycée ou Cours de littérature. Le ton dur et tranchant avec lequel il traite certains écrivains, les longs commentaires qu'il prodigue à quelques autres, ses diatribes contre les philosophes qu'il avait encensés jadis, son ignorance de l'antiquité , son orgueilleux mépris pour les littératures étrangères, son attachement étroit pour les règles classiques, n'empêcheront pas d'apprécier la supériorité de son jugement et la délicatesse de son analyse dans l'examen des écrivains du \vn° siècle , l'abondance et la variété uui permettent de le suivre sans
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE
fatigue dans sa longue carrière, et son admiration pour Les chefs-d'œuvre, si bien sentie qu'elle élève quelquefois sa critique.jusqu'à l'éloquence.
On pourrait mentionner ici d'Olivet, Girard , si utile à la langue par ses Synonymes français , Des Drosses, Court de Gébelin, le savant auteur du Monde primitif, mais ils sont plutôt des grammairiens que des critiques. Un acharnement insensé contre Homère a immortalisé Zoïle; l'obstination de leurs diatribes contre Voltaire a fait vivre de même Fréron , Clément et La Reaumelle. Ils avaient cependant des connaissances, et les deux premiers surtout font preuve de goût quand la passion ne les aveugle pas.
Dernardin de Saint-Pierre fut l'élève et quelquefois l'émule de J.-J. Rousseau ; nul autre que lui n'a mieux reproduit ce vague des rêverLs individuelles , cette harmonie riche d'images , cette passion enthousiaste pour les merveilles des cieux et de la terre qui caractérisent son maître. Il y a, dans les Etudes et les Harmonies de la nature, des pages ravissantes qu'on dirait échappées à l'auteur des Confessions et des Rêveries d'un promeneur solitaire; mais le chef-d'œuvre de Dernardin et l'un des meilleurs livres de la langue, c'est ce délicieux roman de Paul et Virginie, celte perle recueillie sur les rivages d'Afrique, que l'on est tout surpris de rencontrer à Iravers le clinquant et les oripeaux des romans ilu xvme siècle. C'est l'alliance du plus ardent amour et de la plus suave pureté, de ce que la nature a de plus touchant et de plus gracieux, une mère et un berceau, des sentiments raffinés de notre civilisation , et des sensations naïves d'une famille primitive et solitaire. Le style enchanteur de Paul et Virginie se retrouve , mêlé aux couleurs de la philosophie du temps , dans la jolie nouvelle de la Chaumière indienne.
Les noms de Rousseau et de Dernardin sont sine transition naturelle de la philosophie morale à l'éloquence.