ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE, DU BARREAU ET DE LA TRIBUNE
On conçoit qu'au milieu de ce torrent d'opinions hostiles à toutes les institutions précédentes, qui entraînait le xvme siècle , l'éloquence de la chaire ne pouvait conserver ce caractère Sévère et impérieux que les mœurs et les croyances publiques lui avaient assuré sous Louis XIV. L'orateur , pour ne pas blesser un auditoire qui lui apportait des dispositions critiques et railleuses , se voyait forcé d'adoucir l'austérité de la parole religieuse , et d'éloigner le dogme pour s'occuper préférablemcnt de la morale. Cependant plusieurs prédicateurs se distinguèrent sous
Louis XV; le plus illustre futMassillon. S'il n'a pas la vigueur de Dourdaloue et l'élévation habituelle de Dossuet , il les surpasse peut-être l'un et l'autre dans le Sermon , par la simplicité toujours noble et pure , et la singulière onction de son langage. Habile à combattre les sophisme» que la passion oppose à la vertu , il ramène à 1 Évangile par la douceur pénétrante de ses paroles : son style, qui, par intervalles, monte jusqu'au sublime , est toujours mélodieux et facile , et ses négligences mêmes ont un charme , car il semble que l'inspiration céleste lui tienne lieu de tout travail humain.
L'abbé Poulie porta l'abondance jusqu'à la prolixité ; l'abbé de Doismont , l'élégance jusqu'à l'affectation; mais Deauvais, évêque de Sénez, sut reproduire souvent le langage touchant de Massillon. Il donna au christianisme une forme presque philosophique , indispensable peut-être alors et qu'on retrouve dans tous les sermons de cette époque, excepté dans ceux de ces missionnaires qui, comme le père Dridaine, ignorants de leur siècle, et n'ayant d'autre éloquence que leur foi, mettaient encore, dans leurs fougueuses allocutions , la vieille sévérité de la parole évaogélique.
Mais si l'éloquence de la chaire ne se soutint pas à la même hauteur que sous Louis XIV, l'éloquence académique et celle du barreau se per- j fectionnèrent , et, en 1789, les circonstances créèrent l'éloquence politique. La Harpe, Champfort et d'Alembert louèrent avec élégance et avec goût plusieurs des écrivains et des grands hommes du siècle passé ; le dernier rappela le genre d'esprit de Fontenelle dans les éloges de ses collègues à l'Académie , qu'il devait prononcer en ! sa qualité de secrétaire perpétuel. D'AlembcH s'y montre aussi ingénieux et moins affecté que Fontenelle. Mais celte sorte d'oraison funèbre, à laquelle plusieurs littérateurs et surtout Thomas durent leur renommée , ne pouvait soutenir 1» parallèle avec celle qui avait illustré Fléchier el Dossuet. Récitée devant une assemblée académique , elle était dépouillée de cette puissance que donnait la foi à l'ancienne oraison funèbre , cl de cet appareil imposant qui l'environnait dan/ les temples. Aussi Thomas, ne pouvant atteindre la sublimité essentielle de ses prédécesseurs, trahit partout l'effort qu'il fait pour s'y élever. Il y a quelque chose de, froid , d'ampoulé , de déclamatoire , dans ses Eloges de Sully , de Duguay- Trouin, de Descartes, etc. ; mais, comme il était ' réellement vertueux, son âme honnête lui inspire, par intervalles, une éloquence vraiment énergique et touchante. Tel est le caractère de l'Elogt de Marc-Aurèle , qu'il eut l'heureuse idée de placer dans la bouche d'un philosophe ami de
v'empci'cu! , ««1 moment ou Commode va monter sur le trône et lorsque les Romains peuvent déjà sentir que Marc-Aurèle est mort tout entier. Un des ouvrages les plus éloquents de Thomas est 6on Essai sur les Éloges. 11 a su apprécier d'une manière digne d'eux les hommes de génie dont il parle.
En passant de l'Académie au barreau , nous voyons, dès le commencement du xvme siècle, d'Agucsseau, dans un style pur et noble, plein de gravité et de douceur, tracer à l'avocat et au magistrat le code de leurs devoirs, dont sa vie tout entière leur donnait le plus bel exemple. Plus tard Cochin et Le Normand se firent un nom par des plaidoyers , où ils rattachèrent la discussion des intérêts privés à des principes plus larges et plus généraux que ceux que l'on avait invoqués .avant eux. De Monclar et Castillon , à Aix, La Chalotais en Bretagne, et l'avocat général Servan, curent l'occasion de les développer d'une manière plus brillante encore dans l'affaire de la destruction des jésuites.
Déjà les écrits politiques et les journaux qui s'étaient multipliés avaient répandu de toutes parts les idées de réforme dans la jurisprudence et l'administration, lorsque les événements de 1789 dotèrent la France d'une représentation nationale. Alors d'habiles jurisconsultes appliquèrent l'art oratoire à tous les objets de la législation : alors brillèrent à la fois Thouret , que ses Considérations sur les révolutions de l'ancien gouvernement français ont placé, comme historien, à côté du président Hénault ; Tronchct, Camus, aux mœurs austères et au grand savoir ; Target, Treilhard , Merlin dont les lumières ont éclairé les tribunaux de l'Europe entière; Chapelier, Barnave, également distingué par la gravité de son style et l'adresse de sa dialectique ; Lally-Tolendal dont la sentimentale éloquence rappelait toujours que l'amour filial avait inspiré ses premières paroles ; Cazalès et Maury qui surent être orateurs même en défendant des privilèges que la raison et l'opinion repoussaient également : enfin ce prodigieux Mirabeau qui plane sur eux de toute la hauteur de sa mâle et dominante éloquence , cet homme aux passions impétueuses et au sublime génie, dont on a dit qu'il avait les pieds dans la fange et la télé dans les cieux , le plus puissant des temps modernes pour soumettre les autres hommes à l'empire de la parole, dont le nom , comme celui de Démoslhènes , est devenu synonyme de l'éloquence, et qui égalerait toute la perfection de l'orateur grec , si son clocution , toujours forte, entraînante, passionnée, tranchant d'un seul trait tous les nœuds d'une question , n'était parfois incorrecte et embarrassée.
Dans les assemblées suivantes on ne retrouve
DE LA LITTERATURE FRANÇAISE. "xv
plus de Mirabeau ; l'éloquence, aigrie par les passions, n'est le plus souvent qu'un tissu de déclamations délirantes. On doit s'arrêter cependant sur cette admirable Gironde, sur ces hommes si purs et si nobles qui aimaient la liberté, dit Nodier, comme les premiers chrétiens aimaient la foi , parce qu'alors on mourait pour elle. Là se trouvaient Guadet, Gensonnô , Louvet dont l'éloquence fit si souvent pâlir Piobespierre ; Fonfrède aux inspirations pleines de fougue et d'impétuosité; Isnard dont la voix rude et emphatique contrastait avec le charme indicible , l'harmonie toute poétique de ce Vergniaud qui jeta, à travers toutes ces clameurs furieuses, des paroles exhalant je ne sais quel suave parfum d'antiquité. Elles s'échappent de sa noble bouche , comme ces flocons de neige auxquels le poëte compare les discours de Nestor : on les dirait filles de la prose de Fénélon , sœurs de la poésie d'André Chénier.
Telle était alors l'éloquence ; l'histoire se taisait; on en faisait, on n'en écrivait plus. Cependant le xvine siècle avait compté quelques historiens.