HISTOIRE , MÉMOIRES, ROMANS
Les Mémoires, qui se retrouvent à chacune des époques de l'histoire de France , et qui appartiennent si bien au caractère de la nation, parce qu'ils ont pour éléments l'amour-propre , le bon sens et le besoin d'une causerie naïve et malicieuse, les Mémoires ne pouvaient manquer au xvme siècle. Ceux de Dangeau ne sont qu'un journal des événements du siècle précédent , les Correspondances de Mmc du Défiant, de Mme d'Épinay et de quelques autres dames, renferment beaucoup de faits et une peinture animée de la corruption du temps, mais on ne peut leur donner le nom de mémoires, pas plus qu'aux lettres de Mme de Sévigné. Quelques ouvrages, comme les Mémoires du duc de Richelieu , sont apocryphes et n'ont d'autre mérite que le scandale. Nous avons parlé des écrits de Marmontel et de Ducios sur la régence. Mais le meilleur peintre de cette époque est le duc de Saint-Simon. Il faut lire ses Mémoires dans l'édition publiée il y a quelques années. Sa franchise , son énergie ,"ia verve de sa causticité aristocratique, la perspicacité de son coup d'œil , l'originalité de son expression , le placent à côté, si ce n'est au-dessus, du cardinal de Belz.
Dans l'histoire proprement dite, un contemporain du duc de Saint-Simon , l'abbé de Flcury, se montra érudit et judicieux. Son traité des Mœurt des Israélites et des Chrétiens, cl surtout soi/ immense Histoire ecclésiastique, soni des coin-
RESUME DE L'HISTOIRE
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positions dignes d'estime. Dans les discours qui l'accompagnent, il a fait preuve d'un esprit philosophique qui ne nuit en rien à son orthodoxie et qui fait honneur à son jugement. Son livre intitulé : Choix et mélhode des éludes, se recommande aux amis des saines doctrines littéraires par un style pu* et de sages préceptes. 11 faut rapprocher de cet ouvrage le Traité des éludes de Rollin , qui doit être le manuel des hommes chargés de l'éducation de la jeunesse. Rollin est un historien de l'école de Fleury; on voit que tous deux appartiennent au xvue siècle plutôt qu'au xvme. Le recteur de l'université est verbeux comme le savant abbé ; il ne possède pas sa perspicacité et sa profondeur; mais son style dans Y Histoire ancienne et romaine a de la sagesse et une teinte de bonhomie quelquefois touchante ; partout on y reconnaît l'homme de bien.
Crevier, qui a continué l'histoire romaine jusqu'au règne de Constantin , écrit dans les mêmes principes, mais il est plus lourd et plus ditîus. Lebeau a poursuivi leur travail en traitant de Y Histoire du Bas-Empire. Rien inférieur à l'Anglais Gibbon , il ne manque cependant ni d'élégance , ni d'une certaine harmonie. R eût été à désirer que Rollin et Lebeau se fussent occupés de l'histoire de France plutôt que Velly, Villaret et Garnier, dont le long et pénible ouvrage n'est pas inutile à ceux qui ignorent les faits, mais est dépourvu de critique aussi bien que d'élégance. Les Observations de Dubos sur l'Histoire de France , et surtout les savantes recherches de Boulainvilliers sur le droit public et l'esprit des anciennes institutions françaises , sont beaucoup plus lumineuses et plus instructives.
Voltaire avait senti le besoin d'une réforme dans la manière d'écrire l'histoire. R voulut l'exécuter en y introduisant l'esprit philosophique ; mais sa vivacité d'imagination, l'ardeur quelquefois irréfléchie avec laquelle il saisissait les opinions , sans pouvoir se soumettre toujours à la patience de l'examen, ne lui permirent pas de réussir complètement. Le meilleur de ses ouvrages historiques est Y Histoire de Charles XII ; là , en effet, il devait se montrer plutôt peintre que philosophe. Celle de Pierre le Grand se place au second rang. Le tableau qu'il a présenté du siècle de Louis XIV, brille des plus éblouissantes couleurs , et il est certain que le grand* roi devra beaucoup à Voltaire pour sa renommée dans l'avenir ; mais ce tableau est incomplet , et le peintre a laissé dans l'ombre une partie de son sujet , soit à dessein, soit qu'il ne l'ait pas aperçue lui-même. Le même défaut se fait sentir dans Y Essai sur les mœurs et l'esprit des nations ; on y remarque de plus une raillerie légère qui m? parait pas digne de la sévérité historique, et u
partialité qui quelquefois tronque les faits dans le but de détruire les opinions religieuses de son époque. Du reste , il faut admirer dans Voltaire historien toutes les qualités de style que nous avons remarquées dans Voltaire philosophe; de tous ceux qui ont cultivé ce genre en France , c'est lui qui embrasse le mieux un vaste plan , le distribue avec le plus de clarté , peint un grand homme avec le plus de vivacité ; c'est lui enfin dont la lecture est la plus facile et la plus attachante.
Son école n'hérita pas de son mérite : l'abbé Millot, en écrivant des résumés incomplets de Y Histoire ancienne et moderne, de celle de France et d' Angleterre, a montré autant de partialité contre les dogmes et les formes du culte religieux que d'autres ecclésiastiques en avaient montré en leur faveur. Raynal consacra une verve et un> talent d'écrivain, dignes d'un meilleur usage, à déclamer, avec tout l'emportement de l'intolérance, contre les institutions sociales de son pays. Son Histoire de l'établissement des Européens dans les deux Indes, où l'on trouve d'ailleurs tant de réflexions justes et de pages éloquentes, fatigue par les diatribes qu'il y a multipliées. Sous ce rapport , on lui préférerait peut-être Y Histoire des Indes orientales par l'abbé Guyon , d'ailleurs si inférieur à Raynal comme savant et comme écrivain. La père Bougeant, dans son Histoire de la guerre de trente ans et de la paix de Weslphalie, a employé de bons matériaux dont malheureusement il n'a pas su tirer tout le parti possible. Gaillard a mieux exploité les sources dans ses Histoires de Charlemagne, de François Ier, et de la Rivalité de la France et de l'Angleterre. Son style manque de vigueur et de précision, mais il a mis dans sa narration de l'intérêt et de l'éiégance. Si le grand nom de Mirabeau n'a pas sauvé de l'oubli son travail immense, mais diffus et indigeste , sur la Monarchie prussienne, on trouve d'excellents documents sur cette partie des annales de l'Europe dans les écrits de Frédéric II, que la France peut compter au nombre de ses historiens , puisqu'il a écrit en français. Ses Mémoires sur sa maison rappellent parfois l'énergie et la simplicité du style de César et sont beaucoup plus estimables que tous les vers qu'il prodiguait si facilement. Ce fut vers h fin de ce siècle qu'Anquetil publia ses compilations historiques qui présentent en général peu d'intérêt , si l'on en excepte YEspritde la Ligue et Y Intrigue du Cabinet. On lira avec beaucoup plus de fruit l'excellente Histoire de l'anarchie de la Pologne, de Rulhière, qui s'était déjà fait un nom par son joli poëme des Disputes. M. de Caslera avait publié une Histoire de Catherine IJ, mais Rulhière , qui passa vingt-deux années h
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE élaborer les précieux matériaux dont il était
dépositaire , a exposé d'une manière bien supérieure la cruelle politique de l'impératrice et les malheurs de ce peuple héroïque , destiné à réveiller si souvent et si inutilement la sympathie de l'Europe.
C'est au nombre des historiens qu'on pourrait placer avec justice plusieurs des savants de cette époque. Les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-Jellres sont plus utiles pour la connaissance de l'histoire ancienne que la plupart des annales écrites ex professo sur ces matières. Fréret réunit la philosophie à l'érudition dans ses grands travaux sur la Chronologie des peuples de l'antiquité. Les traductions des deux premiers historiens grecs , Hérodote et Thucydide , par Larcher et Lévêque , sans représenter complètement ni le style , ni môme quelquefois toute la pensée de leurs modèles, méritent cependant l'estime des savants. De Sainte-Croix a fait preuve de goût et de connaissances dans son Examen critique des historiens d'Alexandre, et dans son ouvrage sur les Etals fédératifs de la Grèce. Boulanger et Dupuis , malgré les erreurs et les faux principes qui déparent VEssai sur le despotisme et YOrigine de tous les cultes, ont semé dans ces deux ouvrages des réflexions justes et des aperçus profonds. L'abbé d'Arnaud sut captiver l'attention des artistes et des gens du monde , par ses articles sur la littérature et la musique grecques ; mais le savant de cette époque qui fit le mieux connaître l'antiquité et inspira le plus d'intérêt pour elle , est assurément Barthélémy. On a pu reprocher à l'illustre auteur du Voyage du jeune Anacharsis, une certaine mignardise , une couleur quelquefois trop moderne dans son style , le défaut d'invention dans sa fable ; mais on doit louer la prodigieuse richesse des faits et des opinions accumulés dans ce livre , sans confusion et sans monotonie , son extrême exactitude , à laquelle les Allemands , si bons juges en ces matières , se sont plu à rendre justice , enfin l'élégance d'une diction qui se plie à tous les tons , et qui offre , selon les divers sujets , la grâce , la sévérité et l'élévation.
Le Voyage d' Anacharsis appartient à cette branche du roman où l'érudition entre comme élément indispensable et qui produisit , dans l'avant-dernière année du xviir3 siècle , le Voyage d'Anlénor, de Lanlicr.
Les autres genres du ropiauont été beaucoup plus féconds dans ce siècle : nous avons déjà parlé de la Nouvelle Héloïse, de Paul et Virginie, des romans de mœurs de Duclos, de Diderot cl de Marmontcl. Minc3 de Tencin et de Fontaines rappelèrent la manière de Mmo de La Fayette. Florian, le seul des fabulistes que l'on