‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 214 sur 649 · EXORDES · texte numérisé non relu

EXORDES

Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté. Boileau. AHpoét., ch. ni.

PISECErTES DU GENRE.

L'esprit plaît dans une cpigramme et dans une chanson. Mais dans la chaire , à la tribune ou au jarreau , l'esprit à prétention est une espèce de miniature placée trop haut pour sa perspective optique, il n'y produit jamais de grands effets sur une nombreuse assemblée ; et la vraie éloquence proscrit toutes les pensées trop fines ou trop re-' cherchées pour être saisies par le peuple. Eh ! qu'est-ce en effet qu'un trait brillant pour émouvoir ou pour échauffer une multitude qui ne présente d'abord à l'orateur qu'une masse immobile, laquelle, bien loin de partager les sentiments de celui qui parle , ou de lui prodiguer de l'intérêt, lui accorde à peine une froide et vague attention?

Le début d'un discours doit être simple et modeste pour concilier à l'orateur la bienveillance de l'auditoire. L'exorde mérite cependant d'être travaillé avec beaucoup de soin. La doctrine et l'exemple des maîtres de l'art avertissent de s'y restreindre au développement d'une seule idée principale qui découvre et qui fixe toute l'étendue de Y argument oratoire ou de la matière qu'on veut traiter. C'est là qu'au moment même où elle est annoncée, les points de vue de l'orateur sont indiqués sans occuper trop d'espace , que les germes du plan se hâtent de paraître comme l'explication naturelle et nécessaire du sujet; qu'une logique de raison plutôt que de raisonnement règle le choix des rapports, auxquels on préfère de se borner, en mettant à l'écart tous ceux qui seraient communs, vagues, abstraits, ou stériles, et en circonscrivant le discours avec autant de discernement et d'exactitude que de clarté et de précision ; et qu'enfin des principes lumineux annoncent , par d'importants résultats, les méditations profondes d'un orateur qui a beaucoup réfléchi , cl qui ajoute l'empire du talent à l'autorité de son ministère pour captiver l'attention d'une assemblée nombreuse qu'il associe à touies ses pensées , en lui présentant un grand intérêt,

Tel est l'art de Bossuet, quand , pour frapper vivement les esprits , il dit , en commençant l'ora> son funèbre de Henriette d'Angleterre, « qu'il veu dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et, dans une seule mort, faim voir la mort et le néant de toutes les grandeurs hu maines. » Tout ce qui ne prépare point aux prin* cipaux objets d'un discours est inutile dans un exorde. Écartons donc de cette partition oratoire les réflexions subtiles, les citations, les dissertations, les lieux communs, et même les images e' les métaphores ambitieuses ; car, il ne faut, du l'orateur romain , employer alors les mots, que dans leur sens le plus usité, de peur que le discours ne paraisse travaillé avec trop d'apprêt *, Marchons au but par le plus court chemin : tout doit être ici approprié au sujet , puisque , selon l'expression de Cicéron , l'exorde n'en est que l'avenue2. N'imitons point ces prolixes rhéteurs, qui, au lieu d'entrer d'abord en matière , se tournent et se retournent dans tous les sens , comme un voyageur qui ne, connaît pas sa route , et laissent l'auditoire incertain sur la matière qu'ils vont traiter. L'exorde ne commence véritablement qu'au moment où l'on découvre l'objet et le dessein du discours.

A peine le sujet est-il cr.posé qu'il faut se hâter de le bien définir. Cette précaution est surtout nécessaire quand on traite des questions abstraites; et on est sûr d'errer dans des spéculations vagues, si l'on néglige de se fixar d'abord par des notions précises. Il est dangereux sans doute de vouloir trop s'élever dans ces morceaux préparatoires ; et l'expérience apprend tous les jours à se méfier de la prétention des débuts éloquents. Il est néanmoins nécessaire, comme je l'ai déjà observé, d'intéresser fortement l'attention d'une assemblée

« In exorrticndà causa servantlwu est ut usitata sit verborum eonsueludo , ut non apparala oralio esse videalur Ad llcrennium. 1-7.

s />d:iusadcauscun. Bi-ulus.

DISCOURS ET MORCEAUX ORATOIRES

•JSI

distraite ; et je ne vois pas que l'on viole les règles de l'art, en frappant l'auditeur par un trait soulain qui le sépare de ses propres pensées , en le îettant à la suite et à la merci de l'homme élopicnt qui le captive et le domine, pourvu que cette rusque émotion ne trompe point son attente , et ne le triomphe de l'orateur aille toujours en oissant.

« Je veiiv, dit Montaigne, des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doute ; je cherche des raisons bonnes et fermes d'arrivée. > Montaigne a raison. Rien n'est plus important et plus difficile que de s'emparer de ses auditeurs, de les réunir promptement à soi, et d'entrer dans son sujet par un mouvement qui puisse les frapper, au lieu de laisser hésiter leur intérêt et divaguer leur imagination. Dans sa tragédie de la Troade, Sénèque ouvre la première scène par un monologue sublime. Trois vers lui suffisent pour émouvoir tous les cœurs. On aperçoit dans le lointain la ville de Troie consumée par les flammes. A la vue d'un spectacle si analogue à son triste sort, Ilécube chargée de fers, seule sur le théâtre , prononce en soupirant ces éloquentes paroles * : « Vous, potentats, qui vous « fiez à votre puissance , vous qui dominez sur « une cour nombreuse , vous qui ne craignez point « l'inconstante faveur des dieux, qui vous livrez « au sommeil si doux de la prospérité , regardez » Ilécube, et contemplez Troie ! » Qui ne rentre alors en soi-même? qui échappe à l'effroi d'un pareil contraste, et, en regardant le ciel, ne réfléchit pas du moins sur l'incertitude et les dangers île sa destinée ? C'est ainsi qu'un grand orateur doit profiler de tout ce qui l'environne , pour intéresser et s'associer le cœur humain. C'est ainsi qu'il est beau d'enrichir le commencement d'un discours ; mais je ne puis trop répéter qu'il faut que la suite soit digne d'être écoulée , quand on a élevé son auditoire à celle hauteur.

Le cardinal mâuhy. Essai sur l'éloquence de la chaire, 1. 1.

6X0RDE de l'oraison FUNÈBRE de la reine d'angleterre.

Celui qui règne dans les cieux , et de qui relèvent tous les empires , à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois , et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu'il élève les trônes , soit

Quicumquc rnjiio fidit, et magnâ polcns Dominai ur aitlll , nec levés meliiil Dcos, Animwnque rébus credulum ta'lis dedil Uevideal elle Troia!

qu'il les abaisse; soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même, et ne leur laisse que leur propre faiblesse , il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui : car, en leur donnant la puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir , en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que , pour être assis sur le irône, ils n'en sont pas moins sous sa main , et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu'il instruit les princes, non-seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples : Et nunc,rcges, inlelligile; erudimini, quijudicatis terram.

Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à celte triste cérémonie , ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines, la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissanee et la grandeur accumulées sur une tête qui ensuite est exposée à tous les outrages de h fortune ; la bonne cause d'abord suivie de bons succès , et depuis de retours soudains , de changements inouïs : la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse ; nul frein à la licence ; les lois abolies ; la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté ; une reine fugitive , qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer , entrepris par une princesse, malgré les tempêtes; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli : voilà les enseignements que Dieu donne aux rois. Ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs.

Si les paroles nous manquent , si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, le" choses parleront assez d'elles-mêmes. Le cœur d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes , parlera assez haut ; et , s'il n'est pas permis aux parti-

Toute la force et la sublimité de ce trait poétique sont d; is tes derniers mots qui? l'Incendie visible de Troie i Énergiques : Mevideat, et te, Trojal

DISCOURS

culiers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges , un roi me prête ses paroles pour leur dire : Entendez , ô grands de la terre; instruisez-vous, arbitres du monde!

MODÈLE D'EXERCICE

Voyez, dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre , comme il annonce avec chaleur qu'il au instruire les rois; comme il se jette ensuite à travers les divisions et les orages de cette île ; comme il peint le débordement des sectes , le fanatisme des indépendants ; au milieu d'eux , Cromwell , actif et impénétrable , hypocrite et hardi , dogmatisant et combattant , montrant l'étendard de la Yiberté et précipitant les peuples dans la servitude; la reine luttant contre le malheur et- la révolte , cherchant partout des vengeurs , traversant neuf fois les mers , battue par les tempêtes, voyant son époux dans les fers, ses amis sur l'échafaud , ses troupes vaincues , elle-même obligée de céder ; mais , dans la chute de l'État, restant ferme parmi ses ruines , telle qu'une colonne qui, après avoir longtemps soutenu un temple ruineux, reçoit, sans en être courbée, ce grand édifice qui tombe et fond sur elle sans l'abattre.

Cependant l'orateur, à travers ce grand spectacle qu'il déploie sur la terre, nous montre toujours Dieu présent au haut des cieux , secouant et brisant les trônes, précipitant la révolution , et, par sa force invincible, enchaînant ou domptant tout ce qui lui résiste. Cette idée, répandue dans le discours d'un bout à l'autre , y jette une terreur religieuse qui en augmente encore l'effet, et r«nd le pathétique plus sublime et plus sombre. Thomas. Essai sur les Éloges, t. u.

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