PLINE LE NATURALISTE
Pline a voulu tout embrasser , et il semble avoir mesuré la nature , et l'avoir trouvée trop petite encore pour l'étendue de son esprit. Son Histoire naturelle comprend , indépendamment de l'histoire des animaux , des plantes et des minéraux , l'histoire du ciel et de la terre , la médecine , le commerce , la navigation , l'histoire des arts libéraux et mécaniques, l'origine des usages, enfin toutes les sciences naturelles et tous les arts humains ; et, ce qu'il y a d'étonnant , c'est que dans chaque partie Pline est également grand. L'élévation des idées , la noblesse du style relèvent encore sa profonde érudition : non-seulement il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, mais il avait cette facilité de penser en grand qui multiplie la science : il avait celle finesse de réflexion de laquelle dépendent l'élégance et le goût , et il communique à ses lecteurs une certaine liberté d'esprit, une hardiesse de penser, qui est le germe de la philosophie. Son ouvrage, tout aussi varié que la nature , la peint toujours en beau : c'est, si l'on veut, une compilation de tout ce qui avait été fait d'excellent et d'utile à savoir; mais celte copie a de si grands trails, cette compilation contient des choses rassemblée;, d'une manière si neuve , qu'elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent dés mêmes matières.
BEFFON (1).
Pour peu qu'on soit sensible, au nom de Tacilc l'imagination s'échauffe , et l'àme s'élève. Si on demande quel est l'homme qui a le mieux peint les vices et les crimes, cl qui inspire mieux l'indignation et le mépris pour ceux qui ont fait !<■
i Voyez, plus bas, Bulfon.
CARACTÈRES OU PORTRAITS
malheur deshommes , je répondrai : C'est Tacite; qui donne un plus saint respect pour la vertu malheureuse, et la représente d'une manière plus auguste , ou dans les fers, ou sous les coups d'un bourreau : C'est Tacite ; qui a le mieux flétri les affranchis et les esclaves , et tous ceux qui rampaient , flattaient , pillaient et corrompaient à la cour des empereurs : C'est encore Tacite. Qu'on me cite un homme qui ait jamais donné un caractère plus imposant à l'histoire, un air plus terrible à la postérité. Philippe II , Henri VIII et Louis XI n'auraient jamais dû voir Tacite dans une bibliothèque , sans une espèce d'effroi.
Si de la partie morale nous passons à celle du génie, quel homme a dessiné plus foriement les caractères? qui est descendu plus avant dans les profondeurs delà politique? a mieux tiré de grands résultats des plus petits événements? a mieux fait, à chaque ligne , dans l'histoire d'un homme , l'histoire de l'esprit humain et de tous les siècles? a mieux surpris la bassesse qui se cache et s'enveloppe? a mieux démêlé tous les genres de crainte , tous les genres de courage , tous les secrets des passions , tous les motifs des discours, tous les contrastes entre les sentiments et les actions, tous les mouvements que l'âme se dissimule ? a.mieux tracé le mélange bizarre des vertus et des vices , l'assemblage des qualités différentes et quelquefois contraires , la férocité froide et sombre dans Tibère , la férocité ardente dans Caligula , la férocité imbécile dans Claude , la férocité sans frein comme sans honte dans Néron, la férocité hypocrite et timide dans Domilien ; les crimes de la domination et ceux de l'esclavage ; la fierté qui sert d'un côté pour commander de l'autre , la corruption tranquille et lente , et la corruption impétueuse et hardie ; le caractère et l'esprit des révolutions, les vues opposées des chefs, l'instinct féroce et avide du soldat, l'instinct tumultueux et faible de la multitude; et, dans Rome , la stupidité d'un grand peuple , à qui le vaincu , le vainqueur, sont également indifférents , et qui , sans choix , sans regret , sans désir , assis aux spectacles , attend froidement qu'on lui annonce son maître , prêt à battre des mains au hasard à celui qui viendra , et qu'il aurait foulé aux pieds, si un autre eût vaincu?
Enfin , dix pages de Tacite apprennent plus à connaître les hommes , que les trois quarts des histoires modernes ensemble. C'est le livre des vieillards , des philosophes , des citoyens , des courtisans , des princes. 11 console des hommes celui qui en est loin , il éclaire celui qui est forcé de vivre avec eux. 11 est trop vrai qu'il n'apprend pas à les estimer; mais on serait trop heureux que leur commerce à cet égard ne fût pas plus dangereux que Tacite même.
J'ai parlé de son éloquence, elle est connue. En général , ce n'est pas une éloquence de mots et d'harmonie, c'est une éloquence d'idées qui se succèdent et se heurtent. Il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d'espace. On ne la prévient jamais, on ne fait que la suivre. Souvent elle ne se déploie pas tout entière , et elle ne se montre , pour ainsi dire , qu'en se cachant. Qu'on imagine une langue rapide comme les mouvements de l'âme ; une langue qui, pour rendre un sentiment, ne le décomposerait jamais en plusieurs mois ; une langue dont chaque son exprimerait une collection d'idées : telle est presque la perfection de la langue romaine dans Tacite. Point de signe superflu , point de cortège inutile. Les pensées se pressent et entrent en foule dans l'imagination ; mais elles la remplissent sans la fatiguer jamais.. A l'égard du style, il est hardi , précipité, souvent brusque , toujours plein de vigueur; il peint d'un trait. La liaison est plus entre les idées qu'entre les mots. Les muscles et les nerfs y dominent plus que la grâce. C'est le Michel-Ange des écrivains, lia sa profondeur , sa force , et peut-être un peu de sa rudesse.
On ne peut pas dire de Tacite comme de Salluste , que ce n'est qu'un parleur de vertu ; il la fait respecter à ses lecteurs , parce que lui-même paraît la sentir. Sa diction est forte comme son âme, singulièrement pittoresque, sans jamais être trop figurée , précise sans être obscure , nerveuse sans être tendue. Il parle à la fois à l'âme , à l'imagination, à l'esprit. On pourrait juger des lecteurs de Tacite par le mérite qu'ils lui trouvent, parce que sa pensée est d'une telle étendue que chacun y pénètre plus ou moins, selon le degré de ses forces. Il creuse à une profondeur immense , et creuse sans effort. Il a l'air bien moins travaillé que Salluste , quoiqu'il soit , sans comparaison , plus plein et plus fini. Le secret de son style , qu'on n'égalera peut-être jamais, tient non-seulement à son génie, mais aux circonstances où il s'est trouvé.
Cet homme vertueux , dont les premiers regards , au sortir de l'enfance, se fixèrent sur les horreurs de la cour de Néron , qui vit ensuite les ignominies de Galha , la crapule de Vilellius et les brigandages d'Olhon , qui respira ensuite un air plus pur sous Vespasien et sous Titus, fut obligé, dans sa maturité, de supporter la tyrannie ombrageuse et hypocrite de Domilien. Obscur par sa naissance , élevé à la questure par Vespa-
ET PARALLELES
sien , et se voyant dans la roule des honneurs, il craignit pour sa famille d'arrêter les progrès d'une illustration dont il était le premier auteur , cl donl tous les siens devaient partager les avantages. 11 fut contraint de plier la hauteur de son âme et la sévérité de ses principes, non pas jusqu'aux bassesses d'un courtisan, mais du moins jusqu'aux complaisances , aux assiduités d'un sujet qui espère , et qui ne doit rien condamner , sous peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l'ami lié de Domitien , il fallut ne pas mériter sa haine ; étouffer une partie des talents et du mérite du sujet, pour ne pas effaroucher la jalousie du maître; faire taire à tout moment son cœur indigné , ne pleurer qu'en secret les blessures de la patrie et le sang des bons citoyens , et s'abstenir même de cet extérieur de tristesse qu'une longue contrainte répand sur le visage d'un honnête homme , et toujours suspect à un mauvais prince , qui sait Irop que, dans sa cour , il ne doit y avoir de triste que la vertu.
Dans cette douloureuse oppression , Tacite , obligé de se replier sur lui-même , jeta sur le papier tout cet amas de plaintes, et ce poids d'indignation dont il ne pouvait autrement se soulager : voilà ce qui rend son style si intéressant et si animé. Il n'invective point en déclamateur : un homme profondément affecté ne peut pas l'être ; mais il peint avec des couleurs si vraies tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus dégoûtant ; tout ce que le despotisme cl la cruauté ont de plus horrible , les espérances et les succès du crime , la pâleur de l'innocence et l'abattement de la vertu ; il peint tellement tout ce qu'il a vu et souffert , que l'on voit et que l'on souffre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans l'âme ; il demande pardon au lecteur des horreurs dont il l'entretient , et ces horreurs mêmes attachent au point qu'on serait fâché qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous semblent punis quand il les peint. 11 représente la postérité et la vengeance , et je ne connais point de lecture plus terrible pour la conscience des méchants.
la ham'e. Cours de littérature.
Dans la poésie , le Dante s'élève tout à coup comme un géant panni des pygmées. Non-seulement il efface toulce qui l'avait précédé, mais il se fail une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui ôter. Pétrarque lui-même ne le
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surpasse point dans le genre gracieux , cl n'a rien qui en approche dans le grand et dans le terrible. Sans doute , Pâprclé de son style blesse souvent cet organe superbe ' que Pétrarque flatte toujours. Mais , dans ses tableaux énergiques où il prend son style de maître , il ne conserve de cette âprelé que ce qui est imilalif , et, dans les peintures plus douces, elle fait place à tout ce que la grâce cl la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin , est aussi le peintre touchant de Françoise de Rimini. Mais , de plus, combien dans toutes les parties de son poème n'admirc-t-on pas de comparaisons , d'images , de représentations naïves des objets les plus familiers, et surtout des objets champêtres , où la douceur, l'harmonie, le charme poétique sont au-dessus de tout ce qu'on peut se figurer, si on ne le lit pas dans la langue originale ! Et ce qui lui donne encore dans ce genre un grand et précieux avantage , c'est qu'il est toujours simple et vrai ; jamais un trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment , ou un tableau de nature... Pendant un ou deux siècles sa gloire parut s'obscurcir dans sa patrie; on cessa de le tant admirer, de l'étudier , même de le lire. Aussi la langue s'affaiblit , la poésie perdit sa force et sa grandeur. On est revenu au grand padre Alighieri ; et les Alficri , les Parini ont fait vibrer avec une force nouvelle les cordes longtemps amollies et détendues de la lyre toscane2.
oinguené. Histoire littéraire d'Italie.
Dans tous les siècles où l'esprit humain se perfectionne par la culture des arts , on voit naître des hommes supérieurs qui reçoivent la lumière et la répandent, et vont plus loin que leurs contemporains, en suivant les mêmes traces. Quelqu e chose de plus rare, c'est un génie qui ne doive rien à son siècle , ou plutôt qui , malgré son siècle par la seule force de sa pensée , se place de lui . même à côté des écrivains les plus parfaits , nés dans les temps les plus polis : tel est Montaigne. Penseur profond sous le règne du pédaniisme, auteur brillant et ingénieux dans une langue in ."orme cl grossière , il écrit avec le secours de sa raison et des anciens. Son ouvrage reste, et fait seul toute la gloire littéraire d'une nation ; et lorsque, après de longues années, sous les auopiecs de quelques génies sublimes qui s'élancent à la fois, arrive colin l'âge du bon goût et du
CARACTERES OU PORTRAITS
talent, cet ouvrage , longtemps unique, demeure toujours original , et la France , enrichie tout à coup de tant de brillantes merveilles, ne sent pas efroidir son admiration pour ces antiques et laïves beautés. Un siècle nouveau succède , aussi •ameux que le précédent , plus éclairé peut-être, plus exercé à juger , plus difficile à satisfaire , parce qu'il peut comparer davantage ; cette seconde épreuve n'est pas moins favorable à la gloire de Montaigne : on l'entend mieux, on l'imite plus hardiment; il sert à rajeunir la littérature , qui commençait à s'épuiser, il inspire nos plus illustres écrivains ; et ce philosophe du siècle de Charles IX semble fait pour instruire le dixhuitième siècle.
Quel est ce prodigieux mérite qui survit aux variations du langage, au changement des mœurs? C'est le naturel et la vérité. Voilà le charme qui ne peut vieillir. Qui pourrait se lasser d'un livre de bonne foi, écrit par un homme de génie ? Ces cpanchements familiers de l'auteur , ces révélalions inattendues sur de grands objets et sur des bagatelles , en donnant à ses écrits la forme d'une ■longue confidence, font disparaître lapeinelégère que l'on éprouve à lire un ouvrage de morale. On croit converser; et, comme la conversation est piquante et variée , que souvent nous y venons à notre tour , que celui qui nous instruit a soin de nous répéter : Ce ri est pas ici ma doctrine, c'est mon élude, nous avoue ses faiblesses pour nous convaincre des nôtres , et nous corrige sans nous humilier, jamais on ne se lasse de l'entretien.
L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable mémoire met à sa disposition tout ce que les hommes ont pensé. Son jugement, son goût, son instinct, son caprice même lui fournissent aisément des pensées nouvelles. Sur chaque sujet , il commence par dire tout ce qu'il sait , et, ce qui vaut mieux, il finit par dire ce qu'il croit. Cet homme qui , dans la discussion , cite toutes les autorités , écoute tous les partis, accueille toutes les opinions , lorsqu'enfin il vient à décider, ne consulte plus que lui seul , et donne son avis, non comme bon, mais comme sien : une telle marche est longue , mais elle est agréable , elle est instructive , elle apprend à douter; et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme.
On sait avec quelle constance il avait étudié les grands génies de l'ancienne Rome , combien il avait vécu dans leur commerce et dans leur intimité. Doit-on s'étonner que son ouvrage porle,
I Montaigne, le plus ancien et l'un des premiers tueurs français demi la langue soit encore intelligible
pour ainsi dire, leur marque , paraisse, du moins pour le style , écrit sous leur dictée? Souvent il change , modifie , corrige leurs idées. Son esprit, impatient du joug, avait besoin de penser par lui-même , mais il conserve les richesses de leur langage , et les formes de leur diction. L'heureux instinct qui le guidait lui faisait sentir que, pour donner à ses écrits le caractère de durée qui manquait à sa langue, trop imparfaite pour être déjà fixée , il fallait y transporter, y naturaliser en quelque sorte les beautés d'une autre langue qui , par sa perfection , fût assurée d'être immortelle; ou plutôt, l'habitude d'étudier les chefs-d'œuvre de la langue latine le conduisait à les imiter. 11 en prenait à son insu toutes les formes, et se faisait Romain sans le vouloir. Quelquefois , réglant sa marche irrégulière , il semble imiter Cicéron même. Sa phrase se développe lentement , et se remplit de mots choisis qui se fortifient ou se soutiennent l'un l'autre dans un enchaînement harmonieux. Plus souvent, comme Tacite , il enfonce profondément la signification des mots, met une idée neuve sous un terme familier, et , dans une diction fortement travaillée , laisse quelque chose d'inculte et de sauvage. Il a le trait énergique, les sons heurtés , les tournures vives et hasardées de Salluste , l'expression rapide et profonde , la force et l'éclat de Pline l'ancien. Souvent aussi, donnant à sa prose toutes les richesses de la poésie , il s'épanche , il s'abandonne avec l'inépuisable facilité d'Ovide , ou respire la verve et l'âpreté de Lucrèce. Voilà les diverses couleurs qu'il emprunte de toutes parts pour tracer des tableaux qui ne sont qu'à lui *.
Ainsi se préparait l'Homère des croyances chrétiennes ; ainsi , nourrie dans les factions , exercée par tous les fanatismes de la religion, de la liberté , de la poésie , cette âme orageuse et sublime , en perdant le spectacle du monde , devait un jour retrouver dans ses souvenirs le modèle des passions de l'enfer, et produire du fond de sa rêverie, que la réalité n'interrompait plus, deux créations également idéales, également inattendues dans ce siècle farouche , la félicité du ciel et l'innocence de la terre. Mais , avant que Millon ait couvert des rayons d'une gloire si pure la triste célébrité qu'avaient encourue ses pre-
quit à Montaigne en POrigord, en 1533, et mourut en 1592. (IV. E.)
micrs ouvrages, nous trouverons du moins dans la cause malheureuse où il s'était engagé, son nom plus d'une fois honoré par les leçons hardies qu'il adressait à Cromwell. Les égarements du fanatisme, et non les calculs de la bassesse, pouvaient s'accorder avec tant de génie *.
LE MGilF.. Histoire rie Cromwell.