‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 256 sur 649 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

On a dit que c'était le seul homme vraiment éloquent sous le siècle de Louis XIV. Ce jugement paraîtra sans doute extraordinaire : mais si l'éloquence consiste à s'emparer fortement d'un sujet, à en connaître les ressources, à en mesurer l'étendue, à en enchaîner toutes les parties, à faire succéder avec impétuosité les idées aux idées, et les sentiments aux sentiments , à être poussé par une force irrésistible qui vous entraîne , et à communiquer ce mouvement rapide et involontaire aux autres; si elle consiste à peindre avec des images vives, à agrandir l'âme, à l'étsnner, à répandre dans le discours un sentiment qui se mêle à chaque idée , et lui donne la vie ; ci elle consiste à créer des expressions profondes et vastes qui enrichissent les langues, à enchanter l'oreille par une harmonie majestueuse , à n'avoir ni un ton , ni une manière fixes , mais à prendre toujours et le ton et la loi du moment; à marcher quelquefois avec une grandeur imposante et calme, puis tout à coup à s'élancer, à s'élever encore , imitant la nature qui est irrégulière et grande , et qui embellit quelquefois l'ordre de l'univers par le désordre môme; si tel est le caractère de la sublime éloquence, qui parmi nous a jamais été aussi éloquent que Bossuct ? Qui mieux que lui a parlé de la vie , de la mort , de l'éternité , du temps ?

Ces idées , par elles-mêmes , inspirent à l'imagination une espèce de terreur qui n'est pas loin du sublime ; elles ont quelque chose d'indéfini et de vaste, où l'imagination se perd; elles réveillent dans l'esprit une multitude innombrable d'idées; elles portent l'âme à un recueillement austère qui lui fait mépriser les objets de ses passions comme indignes d'elle , et semble la détacher de l'univers. Bossuct tantôt s'arrête sur ces idées; tantôt, à travers une foule de sentiments qui l'entraînent, il ne fait que prononcer de temps en temps ces mots, et ces mots alors font frissonner, comme les cris interrompus que le voyageur entend quelquefois pendant la nuit, dans le silence des forêts , et qui l'avertissent d'un danger qu'il ne connaît pas.

Bossuct n'a presque jamais de route certaine,

l Hilton, né A Londres rn K.OS, fui secrétaire de Croniuvll. 'époque du rclour de Charles II , il fut arrêté , puis rclû-

ou plutôt il la cache. Il va , il vient, il retourne sur lui-même ; il a le désordre d'une imagination forte et d'un sentiment profond. Quelquefois il laisse échapper une idée sublime, et qui, séparée, en a plus d'éclat ; quelquefois il réunit plusieurs grandes idées , qu'il jette avec la profusion de la magnificence et l'abandon de la richesse. Mais ce qui le distingue le plus , c'est l'ardeur de ses mouvements , c'est son âme qui se mêle à tout. 11 semble que , du sommet d'un lieu élevé, il découvre de grands événements qui se passent sous ses yeux , et qu'il les raconte à des hommes qui sont en bas. Il s'élance, il s'écrie, il s'interrompt ; c'est une scène dramatique qui se passe entre lui et les personnes qu'il voit, et dont il partage ou les dangers ou les malheurs; quelquefois même le dialogue passionné de l'orateur s'étend jusqu'aux êtres inanimés, qu'il interroge comme complices ou témoins des événements qui le frappent.

Comme le style n'est que la représentation des mouvements de l'âme , son élocution est rapide et forte. Il crée ses expressions comme ses idées. 11 force impérieusement la langue à le suivre ; et, au lieu de se plier à elle, il la domine et l'entraîne; elle devient l'esclave de son génie, mais c'est pour acquérir de la grandeur. Lui seul a le secret de sa langue ; elle a je ne sais quoi d'antique et de fier, et d'une nature inculte, mais hardie. Quelquefois il attire même les choses communes à la hauteur de son âme, et les élève par la vigueur de l'expression ; plus souvent il joint une expression familière à une idée grande ; et alors il étonne davantage , parce qu'il semble même au-dessus de la hauteur de ses pensées. Son style est une suite de tableaux : on pourrait peindre ses idées, si la peinture était aussi féconde que son langage ; toutes ses images sont des sensations vives ou terribles , il les emprunte des objets les plus grands de la nature, et presque toujours d'objets en mouvement.

Tel est cet orateur célèbre qui , par ses beautéu et ses défauts , a le plus grand caractère du génie, et avec lequel tous les orateurs anciens et modernes n'ont rien de commun.

tiiomas. Essai sur les Étoffes.

Bossuct se présente à l'imagination comme lin de ces hommes prodigieux qu'il est facile d'admirer, cl qu'il est difficile de montrer aussi grands qu'ils l'ont été.

ehé; ilouii devenu aveugle, clce fut alors qu'il composa son poëme adrçilrable du l'aratlts perdu. [R. r.)

CARACTÈRES OU PORTRAITS

Son génie le place au premier rang des hommes qui ont le plus honoré l'esprit humain dans le siècle le plus éclaire. Ses ouvrages révèlent l'étendue et la profondeur de ses connaissances dans les genres les plus divers. C'est un Père de l'Église , par la parole et l'instruction ; c'est le module et le vengeur de la morale chrétienne , par la sainte austérité de ses mœurs. Né dans une condition ordinaire , il se place sans effort et sans orgueil à côté de tous les grands de la terre ; appelé à la cour des rois , il obtient l'estime et le respect de celui qui était le plus roi entre les rois. Il n'a ni la faveur, ni le crédit , et il est toutpuissant par le génie et la vertu. Instituteur de l'héritier du trône, il apprend à tous les rois la science de régner ; il soumet les peuples au frein des lois, et il fait trembler les puissances au nom d'un Dieu vengeur des lois. Il place leur trône dans le lieu le plus inaccessible aux révolutions, dans le sanctuaire de la religion , et dans la conscience de leurs sujets. Pontife éclairé , citoyen zélé , sujet fidèle , il pèse d'une main ferme les droits des deux puissances; il les unit sans les confondre. Plus habile défenseur de Rome que ses défenseurs mêmes , il asseyait la grandeur du siège apostolique sur des fondements inébranlables, en donnant à son autorité la plénitude et les bornes que les canons de l'Église elle-même lui ont données. Il a des adversaires , et il n'a point d'ennemis ; il combat les ennemis de l'Église romaine, et il conquiert l'estime des protestants eux-mêmes ; simple évêque de l'une des églises les plus obscures de la catholicité , il est le conseil de l'Église tout entière. Sa vie publique offre le plus grand et le plus noble caractère ; et sa vie privée , la facilité des mœurs les plus simples et les plus modestes. Après avoir été le grand homme d'un grand siècle, il prévoit et il dénonce les malheurs du siècle qui doit le suivre. Tant qu'il lui reste un souffle de vie , il est l'appui et le vengeur de la religion pour laquelle il a combattu cinquante ans. Mais il voit les orages et les tempêtes se former ; ses derniers jours sont troublés pai la prévoyance d'un avenir menaçant; et il fixe, en mourant, ses tristes regards sur cette Église gallicane dont il fut la gloire et l'oracle !

Le cardinal de bausskt.

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