BOSSUET ORATEUR
A u seul nom de Démoslhène , mon admiration me rappelle celui de ses émules avec lequel il a le plus de ressemblance, l'homme le plus éloquent de mire nation. Que l'on se représente donc un de c.!8 orateurs que Cicéron appelle véhéments, et en quelque sorte tragiques, qui, doués par Ja
nature de la souveraineté de la parole , et emportés par une éloquence toujours armée de traits brûlants comme la foudre, s'élèvent au-dessus des "règles et des modèles , et portent l'art à toute la hauteur de leurs propres conceptions; un orateur qui , par ses élans , monte jusqu'aux cieux, d'où il descend avec ses vastes pensées, agrandies encore par la religion , pour s'asseoir sur le bord d'un tombeau, et abattre l'orgueil des princes et des rois devant le Dieu qui, après les avoir distingués sur la terre, durant le rapide instant de la vie , les rend tous à leur néant , et les confond à jamais dans la poussière de notre commune origine; un orateur qui a montré, dans tous les genres qu'il invente ou qu'il féconde , le premier et le plus beau génie qui ait jamais illustré les lettres , et qu'on peut placer, avec une juste confiance , à la tête de tous les écrivains anciens et modernes qui ont fait le plus d'honneur à l'esprit humain ; un orateur qui se crée une langue ausui neuve et aussi originale que ses idées, qui donno à ses expressions un tel caractère d'énergie, qu'on croit l'entendre quand on le lit ; et à son style une telle majesté d'élocution , que l'idiome dont il se sert semble changer de caractère , et se diviniser en quelque sorte sous sa plume ; un apôtre qui instruit l'univers en pleurant et en célébrant les plus illustres de ses contemporains , qu'il rend eux-mêmes, du fond de leurs cercueils, les premiers instituteurs et les plus imposants moralistes de tous les siècles , qui répand la consternation autour de lui , en rendant , pour ainsi dire , présents les malheurs qu'il raconte , et qui , en déplorant la mort d'un seul homme, montre à découvert tout le néant de la nature humaine ; enfin, un orateur dont les discours , inspirés ou animés par la verve la plus ardente , la plus originale , la plus véhémente et la plus sublime , sont, en ce genre , des ouvrages absolument à part , des ouvrages où , sans guides et sans modèles, il atteint la limite et la perfection des ouvrages classiques, consacrés, en quelque sorte , par le suffrage unanime du genre humain , et qu'il faut étudier sans cesse , comme dans les arts on va former son goûÊ et son talent à Rome, en méditant les chefsd'œuvre de Raphaël et de Michel-Ange : voilà le Démoslhène français ! voilà Bossuet ! On peut appliquer à ses écrits oratoires l'éloge mémorable que faisait Quintilien du Jupiter de Phidias, lorsqu'il disait que cette statue avait ajouté à la religion des peuples.
le cardinal MAUnr. Essai sur l'éloquence'
EOSSUEï HISTORIEN.
C'est dans le Discours sur l'histoire unîver~ selle que l'on peut admire l'influence du génie
ET PARALLÈLES
du christianisme sur le génie de l'histoire. Politique comme Thucydide , moral comme Xénophon , éloquent comme Tite-Live , aussi profond et aussi grand peintre que Tacite, l'évêque de Meaux a de plus une parole grave et un tour sublime dont on ne trouve ailleurs aucun exemple, hors dans l'admirable début du livre des Mâcha becs.
Bossuet est plus qu'un historien ; c'est un Père de l'Église , c'est un prêtre inspiré , qui souvent a le rayon de feu sur le front , comme le législateur des Hébreux. Quelle revue il fait de la terre ! il est en mille lieux à la fois : patriarche sous le palmier de Tophel , ministre à la cour de Babylone , prêtre à Mcmphis , législateur à Sparte , citoyen à Athènes et à Rome , il change de temps et de place à son gré; il passe avec la rapidité et la majesté des siècles. La verge de la loi à la main, avec une autorité incroyable, il chasse pêle-mêle devant lui Juifs et gentils au tombeau ; il vient enfin lui-même à la suite du convoi de tant de générations ; et , marchant appuyé sur Isaïe et sur Jérémie , il élève ses lamentations prophétiques à travers la poudre et les débris du genre humain.
chateaubriand. Génie du Christianisme.
BOSSUET niSTOKIEN ET ORATEUR,
Le Discours sur l'histoire universelle , composé pour l'éducation du Dauphin, -avait paru à la fin de celle éducation , en 1681 , et l'auteur de la Politique de l'Écriture sainte, du Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même , de l'Exposition de la doctrine catholique, de l'Histoire des variations , et de tant d'autres ouvrages marqués du cachet de la supériorité, semblait s'être surpassé lui-même dans ce grand chef-d'œuvre , où il se montre à la fois annaliste savant et exact, théologien du premier ordre , politique profond, écrivain d'une éloquence au-dessus de tout éloge. Ouclle vive et pittoresque rapidité dans la première par lie de ce livre ! Quel prodigieux enchaînement de tout le système religieux dans la seconde ! Quelle haute intelligence des choses humaines dans la troisième ! Et comme partout l'énergie et l'originalité de l'expression répond à la force des pensées! Comme les créations du style sont d'accord avec la vigueur des conceptions ! On sent que l'auteur possédait et dominait tout l'ensemble de son sujet, avant de prendre la plume pour en fixer et en exposer les détails : c'est la marque et le procédé du vrai génie ; aussi le livre scmble-l-il être sorti tout entier, pour ainsi dire, de la (êle de l'écrivain, par Pactivilé continue d'une seule et même inspiration ,
comme les poètes, dans une allégorie moins noble peut-être qu'ingénieuse et sensée , nous peignent la Sagesse s'élançant loule complète du cerveau de Jupiter.
Telles paraissent également les Oraisons funèbres : depuis la première ligne de l'cxordc jusqu'à la dernière de la péroraison, l'orateur, dans chacune de ses compositions, est comme emporté par un enthousiasme non interrompu, qui exclut au premier coup d'œil toute idée d'an , d'arrangement , de préméditation ; son sujet le tourmente , et l'échauffé , et l'entraîne , il ne lui permet pas de prendre haleine. C'est beaucoup pour les autres orateurs d'obtenir, dans la durée d'un discours , quelques moments d'une heureuse inspiration; ce n'est rien pour Bossuet : les élans de sa verve oratoire semblent naître les uns des autres; tout est mouvement, tout est chaleur, tout est vie ; et dans les instants où redouble son ardeur, où cet aigle déploie ses ailes avec plus d'audace, les limites de l'éloquence proprement dite deviennent pour lui trop étroites : il les franchit; il entre dans la sphère de la poésie; il monte jusqu'aux régions les plus élevées de celle sphère ; il s'y soutient au niveau des poètes les plus audacieux ; ce n'est plus le rival de Démosthène , c'est celui de Pindare. Quelques endroits de ses Oraisons funèbres sont vraiment des morceaux lyriques. Le don de l'inspiration , on peut l'affirmer, ne fut accordé à aucun orateur aussi pleinement qu'à Bossuet ; et quand on songe que son enthousiasme , dans des ouvrages d'une assez grande étendue , ne connaît ni langueur ni repos, on est frappé de ce privilège extraordinaire comme d'un de ces phénomènes qui étonnent la nature et qui déconcertent ses lois.
On chercherait vainement à saisir et à développer toutes les causes de ce prodige. Elles resteront pour la plupart éternellement cachées dans les profondeurs du génie ; mais on peut en apercevoir quelques-unes : c'est l'abondance de ses idées qui produit dans Bossuet l'abondance de ses mouvements et la riche variété de ses expressions. Ses Oraisons funèbres ne sont pas seulement des discours théologiques et religieux : les plus grandes vues de la politique s'y mêlent aux instructions du christianisme ; on y reconnaît toujours l'auteur du Discours sur l'histoire universelle. Bossuet n'était pas seulement un Père de l'Église; ce titre, qui lui fut décerné par un de ses plus illustres contemporains, dans la solennité d'une séance publique de l'Académie française, ne le représente pas tout entier. Cet esprit vaste et perçant, qui embrassait toute la théorie
i de la religion chrétienne, et qui en sondait lous les abîmes, avait aussi pénétré dans tous lis mys-
1 tèrcsdu gouvernement des Étais. Voyez de quels
CARACTÈRES OU PORTRAITS
traits, de quelles couleurs il peint les personnages qui se sont montrés avec éclat dans l'administration des empires, ou dans les factions, les cabales, et les troubles civils ! La religion et la politique sont les deux grands pivots sur lesquels roulent principalement toutes les choses humaines : ce sont les deux intérêts qui touchent le plus puissamment les hommes; et ces deux intérêts, étroitement rapprochés entre eux , et se fortifiant en quelque façon l'un par l'autre , sont les ressorts toujours agissants de l'éloquence de Rossuet : iis animent sans cesse ses discours ; sans cesse ils lui fournissent des considérations contrastées qui répondent à toutes les oppositions du cœur, et qui sont bien supérieures a ces antithèses de l'art, propres uniquement à flatter l'esprit, ou à séduire l'oreille. Marchant à grands pas, comme s'exprime saint Chrysostôme , sur les hauteurs de la religion , tantôt il lève ses regards vers le ciel , tantôt il les reporte et les rabaisse vers la terre ; il semble tantôt converser avec les puissances célestes, tantôt interroger les destinées du monde visible ; tout à la fois prophète, Père de l'Église , grand politique , historien sublime , Rossuet est un des hommes qui ont le mieux compris tout ensemble et les affaires humaines et les choses divines, et le christianisme et la politique; celte double science est sans contredit une des sources de celte éloquence singulière , qui le caractérise et qui le place hors de toute comparaison , comme elle l'élève au-dessus de toute rivalité.
L'inspiration perpétuelle qui l'agile, et qui semble le troubler, cet enthousiasme qui se communique au lecteur, et qui l'enivre lui-même , a pu faire croire que la marche oratoire de Rossuet était beaucoup plus impétueuse que régulière , et qu'il a mis dans ses discours moins de méthode que de génie. Sa méthode, en effet, est peu sensible, mais elle n'en est pas moins réelle. . . .
Les plans de Rossuet, dans ses Oraisons funèbres, sont, simples aussi bien que ses textes; mais, si l'on veut y faire attention, on reconnaîtra qu'il les suit avec scrupule, qu'il en remplit toutes les divisions, qu'il en creuse également toutes les parties, et que jamais, dans les mouvements les plus inattendus de son essor, il ne perd de vue la roule qu'il s'est tracée. Celle espèce de découverte est même une satisfaction tranquille que la lecture réfléchie de ses chefs-d'œuvre ajoute au ravissement qu'ils causent d'abord , et au charme tumultueux des premières impressions. On aime à voir que , dans celte tourmente du génie, il est toujours sûr de sa marche, il reste toujours maître de lui-même. L'idée de sa puissance s'en accroît, cl il semble que l'ascen-
dant qu'il exerce en soit plus légitime et plusdoux. Quelques amateurs du fini , qui le confondent avec la perfection , parce que ces deux mots , au premier coup d'œil, présentent à peu près la même idée , voudraient faire à Rossuet un reproche sérieux de plusieurs défauts qu'ils remarquent dans son élocution ; mais le concevrait-on avec une élégance plus soutenue , avec une correction plus sévère, avec une harmonie plus scrupuleuse? Tout ce qui paraîtrait appartenir plus particulièrement à l'art , ne semblerait-il pas en quelque sorte pris sur son génie? Où serait cet air d'improvisation, d'inspiration soudaine qui leur est propre , et qu'on retrouve toujours avec tant de plaisir dans ses ouvrages même les plus travaillés ?
La médiocrité soigneuse peut atteindre au fini; mais elle est toujours loin de la perfection ; le génie, même avec des fautes , peut en être voisin, parce qu'il réunit un plus grand nombre des conditions qui la constituent ; à peine s'aperçoit-on de ce qui manque à Rossuet ; on n'est frappé que des beautés extraordinaires qui de toutes paris éclatent dans ses compositions , et ce que son style peut quelquefois offrir de défectueux semble même concourir à l'effet et à l'illusion oratoire : ce sont les choses qui occupent cet esprit grave , sublime et dominateur ; le soin minutieux des mots paraîtrait le dégrader ; plus il travaillerait à contenter l'oreille , moins il serait sûr de l'empire qu'il veut et qu'il doit exercer sur l'àme. Quelle richesse d'ailhurs, quelle énergie dans ce style, qui n'emprunte qu'à la pensée dont il est l'image la plus vive et la plus naturelle , ses teintes et ses parures! quelle variété de mouvements! quelle abondance et quelle magnificence de tableaux ! quel trésor d'expressions fortes, pittoresques, animées, et, pour ainsi dire, vivantes! quelle franche et mâle harmonie ! Sans les chefs-d'œuvre de Bossuet , connaîtrions-nous toute la puissance de notre langue ? Ce grand orateur n'en a-t-il pas révélé les ressources , découvert tous les moyens, . montré toute l'étendue? Qu'elle est belle, celte langue , dans les mouvements d'une telle éloquence ! qu'elle a de majesté ! Mais c'est un fonds dont le génie de Rossuet n'a fait qu'exploiter les richesses : il n'eût pas à ce degré fertilisé un idiome stérile et pauvre ; s'il semble s'être approprié , par le droit d'une sorte de création , tout ce qu'il a su y trouver, si l'on dit qu'il s'est fait une langue particulière qu'on nomme la langue de Bossuet, il est vrai de dire aussi que ce langage qui lui appartient n'est qu'un résultat des combinaisons merveilleuses auxquelles pouvait se plier avec succès l'heureuse nature de notre commun idiome. 11 a tiré l'or de la mine; mais la mino existait : il a couvert le sol de moissons brillantes
ET PAÏULLÈLES.
maïs le champ était fécond; et le sentiment de l'orgueil national est doublé , quand on réllécliit que, si notre langue dut beaucoup à Bossuet , le génie et la gloire de cet homme prodigieux doivent également beaucoup à notre langue , accusée de faiblesse par quelques étrangers qui ne la connaissentpas, etmêmc par quelques Français qui L'écrivent mal.
nusSAULT. Notice sur Bossuel-
On a souvent comparé Fléchier avec Bossuet : je m; sais s'ils furent rivaux dans leur siècle, mais aujourd'hui ils ne le sont pas. Fléchier possède bien plus l'art et le mécanisme de l'éloquence , qu'il n'en a le génie. Il ne s'abandonne jamais , il n'a aucun de ces mouvements qui annoncent que l'orateur s'oublie , et prend parti dans ce qu'il raconte. Son défaut est de toujours écrire, et de ne jamais parler. Je le vois qui arrange méthodiquement une phrase et en arrondit les sons. Il marche ensuite à une autre ; il y applique le compas; et de là à une troisième. On remarque et l'on sent tous les repos de son imagination ; au lieu que les discours de son rival , et peutêtre tous les grands ouvrages d'éloquence , sont, ou paraissent du moins , comme ces statues de bronze que l'artiste a fondues d'un seul jet.
Après avoir vu les défauts de cet orateur, rendons justice à ses beautés. Son style , qui n'est jamais impétueux et chaud , est du moins toujours élégant. Au défaut de la force , il a la correction et la grâce. S'il lui.manque de ces expressions originales , et dont quelquefois une seule représente une masse d'idées , il a ce coloris toujours égal qui donne de la valeur aux petites choses, et qui ne dépare point les grandes. Il n'étonne presque jamais l'imagination , mais il la fixe. 11 emprunte quelquefois delà poésie , comme Bossuet, mais il en emprunte plus d'images , et Bossuet plus de mouvement. Ses idées ont rarement de la hauteur, maisellessont loujoursjustcs, et quelquefois ont celle finesse qui réveille l'esprit, et l'exerce sans le fatiguer. Il paraît avoir une connaissance profonde des hommes; partout il les juge en philosophe , et les peint en orateur. Enfin , il a le mérite de la double harmonie , soit de celle qui, parle mélange et l'heureux enchaînement des mots , n'est destinée qu'à flatter et à séduire l'oreille, soit de celle qui saisit l'analogie des nombres avec le caractère des idées , et qui , par la douceur ou la force , la lenteur ou la rapidité des sons , peint à l'oreille en même temps que l'image peint à l'esprit.
En général, l'éloquence de Fléchier oarail être
formée de l'harmonie et de l'art d'Isocratc , de la tournure ingénieuse de Pline , de la brillante imagination d'un poète , et d'une certaine lenteur imposante qui ne messied peut-être pas à la gravité de la chaire , et qui était assortie à l'orgaiio de l'orateur.