THOMAS
BOSSUET ET FLECIIIEIl, SUH LE MÊME SUJET.
Bossuet et Fléchier ne se trouvèrent que deux fois dans une concurrence directe, encore les occasions furent-elles peu dignes d'une pareille rivalité : la vie de la reine Marie-Thérèse d'Autriche , presque entièrement consacrée à des pratiques de dévotion , celle de Le Tellier, qui fut la créature du cardinal Mazarin , et qui porta dans les affaires plus de souplesse et d'exactitude que d'élévation et de génie , n'offraient pas de très-heureuses ressources à l'éloquence ; c'est toutefois un intéressant et utile spectacle, un bel objet d'étude , de voir Bossuet et Fléchier luttant corps à corps , même dans une lice trop étroite pour qu'ils pussent y déployer tous leurs moyens et toutes leurs forces : c'est un piquant et instructif examen que celui des détails particuliers où ils se rapprochent le plus l'un de l'autre ; c'est une comparaison supérieure à tous les parallèles généraux , que celle qui s'établit , sur des bases si positives , entre deux«ompositions de deux orateurs s'exerçanl en même temps sur le même sujet; rien n'est plus propre à faire sentir en quoi ils diffèrent, en quoi ils se ressemblent : on pourrait dire qu'il n'y a pas de petits sujets pour Bossuet, ni de matières stériles pour Fléchier; l'un agrandit tout par ses vues , l'autre fertilise tout par ses combinaisons : la conception de l'un est plus haute ; il place les choses dans un plus grand ensemble , dans un plus vaste cadre ; il les rattache à des considérations plus élevées , plus étendues : l'autre circonscrit sa pensée , cl la restreint dans les bornes d'un plan vulgaire , sans lui permettre d'aller, par d'heureuses excursions, s'enrichir hors des limites qu'il lui a tracées ; sûr de son art, il semble ne vouloir puiser que dans cette source qu'il trouve toujours abondante, et n'ambitionner d'autre succès que d'en montrer l'intarissable fécondité. Le style du premier est plus naturel , plus pittoresque, plus animé, plus plein, plus rapide et plus profond; le style du second est plus pur, plus régulier, plus soigné, plus égal. Bossuel parle souvent un langage qui n'est qu'à lui ; il dompte cl fait fléchir sous sa puissance l'idiome national qu'il traite , pour ainsi dire, en esclave , Fléchier ne s'étudie qu'à polir et perfectionner la langue commune , qu'il semble avoir
CARACTÈRES OU PORTRAITS
prise sous sa tutelle, et qu'il a dotée de tous les trésors de l'harmonie périodique. Une circonstance digne de remarque, relativement à Tune des deux oraisons funèbres qui ont amené ces réflexions, c'est qu'elle fut prononcée devant Bossuet lui-même, qui, malgré la conscience de sa supériorité habituelle , dut prêter une oreille Lien attentive à ce discours , où son concurrent, après avoir combattu directement contre lui dans l'oraison funèbre précédente, venait de nouveau présenter, en quelque sorte, le défi de l'éloquence à un rival qu'il rencontrait parmi ses auditeurs mêmes et ses juges.
m.'SSAUi/r. Notice sur Eossucl.
EOURDALOUE,
Ce qui me ravît , ce qu'on ne saurait assez préconiser dans les sermons de l'éloquent Bourdaloue , c'est qu'en exerçant le ministère apostolique, cet orateur plein de génie se fait presque toujours oublier lui-même, pour ne s'occuper que de l'instruction et des intérêts de ses auditeurs ; c'est que, dans un genre trop souvent livré à la déclamation , il ne se permet pas une seule phrase inutile à son sujet , n'exagère jamais aucun des- devoirs du christianisme, ne change point en préceptes les simples conseils évangéliques , et que sa morale, constamment réglée par la sagesse , éclairée de ses principes , peut et doit toujours être réduite en pratique ; c'est la fécondité inépuisable de ses plans qui ne se ressemblent jamais , et l'heureux talent de disposer ses raisonnements avec cet ordre savant dont parle Quinlilien, lorsqu'il compare l'habileté d'un grand écrivain qui règle la marche de son discours à la tactique d'un général qui range son armée en bataille; c'est cette puissance de dialectique, cette marche didactique et ferme, cette force toujours croissante, cette logique exacte et serrée, disons mieux , cette éloquence continue du raisonnement qui dévoile et combat les sophismes , les contradictions , les paradoxes , et forme de l'ordonnance de ses preuves un corps d'instruction, où tout est également plein , lié, soutenu, assorti , où chaque pensée va au but de l'orateur qui tend toujours , en grand moraliste , au vrai et au solide , plutôt qu'au brillant et au sublime du sujet; c'est cette véhémence accablante et néanmoins pleine d'onction , dans la bouche d'un accusateur qui , en plaidant contre vous au tribunal de votre conscience, vous force à chaque instant de prononcer en secret le jugement qui vous condamne ; c'est la perspicacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs sur nos intérêts , et cet art si uersuasif, qu'on ne voit guère que dans sci
sermons, de convertir les détails des mtèurs en preuves de la vérité qu'il veut établir; c'est cette abondance de génie qui ne laisse rien à imaginer au lecteur par delà chacun de ses discours , quoiqu'il en ait composé au moins deux, souvent trois , quelquefois quatre sur la même matière, et qu'on ne sache souvent, après les avoir lus , auquel de ces sermons il faut donner la préférence ; c'est cette sûreté et cette opulence de doctrine qui font de chacune de ses instructions un traité savant et oratoire de la matière dont elles sont l'objet; c'est la simplicité d'un style nerveux et touchant, naturel, et noble, lumineux et concis, où rien ne brille que par l'éclat de la pensée , où règne toujours le goûl le plus sévère et le plus pur , et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique, ni rampante; c'est celte pénétrante sagacité qui creuse , approfondit , féconde , épuise chaque sujet, c'est cette compréhension vaste et profonde qu'il ne partage qu'avec saint Augustin et Bossuet, pour saisir dans l'Evangile , et y embrasser d'un coup d'œil , les lois, l'ensemble, l'esprit et tous les rapports de la morale chrétienne; c'est la série de ses tableaux, de ses preuves, de ses mouvements, la connaissance la plus étendue et la plus exacte de la religion, l'usage imposant qu'il fait de l'Écriture, l'à-propos des citations non moins frappantes que naturelles qu'il emprunte des Pères de l'Église , et dont il tire un parti plus neuf, plus concluant, plus heureux , que n'a jamais fait aucun autre orateur chrétien.
Enfin, je ne puis lire les ouvrages de ce grand homme, sans me dire à moi-même, en y désirant quelquefois, j'oserai l'avouer avec respect , plus d'élan à sa sensibilité, plus d'ardeur à son génie, plus de ce feu sacré qui embrasait l'àme de Bos suet , surtout plus d'éclat et de souplesse à son imagination : Voilà donc, si l'on y ajoute ce beau idéal, jusqu'où le génie de la chaire peut s'élever, quand il est fécondé et soutenu par un travail immense !
Le cardinal maury. Essai sur l'éloquence.
MASSILLON
Il excelle dans la partie de l'orateur qui seule peut tenir lieu de toutes les autres , dans cette éloquence qui va droit à l'àme , mais qui l'agite sans la renverser , qui la consterne sans la flétrir, et qui la pénètre sans la déchirer. Il va chercher au fond du cœur ces replis cachés où les passions s'enveloppent; ces sophismes secrets dont elles savent si bien s'aider pour nous aveugler et nous séduire. Pourconiballie et détruire ces sophismes, il lui suffit presque de les développer avec une onction si p'feclueusc et si tendre, qu'il subjugue
moins qu'il n'entraîne , et qu'en nous offrant môme la peinture de nos vices , il sait encore nous attacher et nous plafre.
Sa diction , toujours facile , élégante et pure, est partout de cette simplicité noble , sans laquelle il n'y a ni bon goût , ni véritable éloquence ; simplicité qui , réunie dans Massillon à l'harmonie la plus séduisante et la plus douce, en emprunte encore des grâces nouvelles ; et, ce qui met le comble au charme que fait éprouver ce style enchanteur , on sent que tant de beautés ont coulé de source , et n'ont rien coûté à celui qui les a produites. 11 lui échappe même quelquefois, soit dans les expressions, soit dans les tours, soit dans la mélodie si touchante de son style , des négligences qu'on peut appeler heureuses , parce qu'elles achèvent de faire disparaître non-seulement l'empreinte , mais jusqu'au soupçon du travail. C'est par cet abandon de lui-même que Massillon se faisait autant d'amis que d'auditeurs; il savait que plus un orateur paraît occupé d'enlever l'admiration , moins ceux qui l'écoulentsont disposés à l'accorder, et que celte ambition est recueil de tant de prédicateurs qui , chargés , si on se peut exprimer ainsi, des intérêts de Dieu môme , veulent y mêler les intérêts si minces de leur vanité.
d'alembeut- Éloge de Massillon.
Cet homme extraordinaire , qui remplit une vie si courte de tant de prodiges , sans parler de sa glc>c dans les sciences , sans répéter l'éloge de ce chef-d'œuvre des Provinciales pour qui la frivolité du sujet n'a point affaibli l'admiration , n'a-t-il pas marqué toute sa force dans les pages détachées de l'ouvrage qu'il préparait, et dont Pope a su recueillir les grands traits épars ' ?
Où se trouve , où se trouvera jamais le secret de ce style qui , rapide comme la pensée, nous la montre si naturelle cl si vivante , qu'il semble former avec elle un tout indestructible et nécessaire ? L'expression de Pascal est à la fois audacieuse et simple , pleine et précise , sublime cl naïve.. Ne semble-t-il pas choisir à dessein les termes les plus familiers, bien sûr de les élever jusqu'à lui , et de leur imprimer toute la majesté de son génie?
Quel esl ce raisonnement vigoureux qui poursuit une idée jusque dans ses derniers résultais ,
l Au moment de sa mort, Pascal préparait un immense travail sur la vérité île la religion II voulut y ramena l'homme eu lui prouvant sa faiblesse, cl en le formant de recourir à une révélation par le sentiment île son iimmis-
et ne l'abandonne qu'après l'avoir forcée de donner tout ce qu'elle contient? On conçoit l'éloquence de Bossuct , empruntant à la poésie de riches images , et ce ton de l'homme inspire qui , placé entre le ciel et la terre , veut émouvoir un grand peuple. Quelques orateurs ont oré suivre de loin, imiter Bossuet : qui tentera d'imiter Pascal? Son style ne ressemble à celui d'aucun écrivain ancien ou moderne ; et , chose étonnante ! il est peut-être le seul génie original que le goût n'ait presque jamais le droit de reprendre : non qu'il semble chercher la correction et la pureté , mai? ses idées lui obéissent si bien , qu'elles se manifestent nécessairement sous les formes qui leuï conviennent le mieux.
DE fontaniïS. Discours préliminaire do la traduction rfc l'Essai sur l'homme-
Il y avait un homme qui , à douze ans, avccde9 barres et des ronds, avait créé les mathématiques ; qui , à seize , avait fait le plus savant traité dea coniques qu'on eût vu depuis l'antiquité; qui , à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l'entendement - ; qui, i vingt-trois , démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air, et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique ; qui , à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de leur néant, et tourna toutes ses pensées vers la religion ; qui , depuis ce moment jusqu'à sa mort , arrivée dans sa trenteneuvième année , toujours infirme et souffrant , fixa la langue qu'ont parlée Bossuct et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie , comme du raisonnement le plus fort; enfin qui, dans le court intervalle de ses maux , résolut, en se privant de tous les secours , un des plus hauts problèmes de géométrie 5, et jela au hasard sur le papier des pensées qui tiennent autant de Dieu que de l'homme. Cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal.
ciiateaubuianb. Génie du Christianisme.
DOILEAU DESPrtEAVJX.
Quand il parut, la poésie retrouva ce style qu'elle avait perdu depuis les beaux jours de Borne; ce style toujours clair, toujours exact ,
l.c Traité île la roulette, ou la machine aritluiuHu/ue E.J
l.c problème propose par le père Uarsenne, dom m publîi uluUoncn IbVJ (N, k.)
qui n'exagère ni n'affaiblit , n'omet rien de nécessaire , n'ajoute rien de superflu , va droit à l'effet qu'il veut produire, ne s'embellit que d'ornements accessoires puisés dans le sujet , sacrifie l'éclat à la véritable richesse , joint l'art au naturel , et le travail à la facilité; qui , pour plaire toujours davantage , s'allie toujours de plus près au bon sens , et s'occupe moins de surprendre les applaudissements que de les justifier; qui fait sentir enfin, et prouve à chaque instant, cet axiome éternel : Rien n'est beau que le vrai.
La réunion de ces qualités si rares prouve que Despréaux avait plus d'étendue dans l'esprit que ne l'ont cru des juges sévères. On s'est plaint de ne point trouver dans ses écrits l'expression du sentiment ; mais était-elle nécessaire aux genres qu'il a choisis ? Il mérite de nouveaux éloges pour s'être renfermé dans les bornes de son talent : tant de bons écrivains ont eu la faiblesse d'en sortir ! 11 emploie toujours le degré de verve nécessaire à son sujet. Pourquoi donc l'a-t-on accusé de froideur? Les jeunes gens qui aiment l'exagération, lui ont fait souvent ce reproche. Plusieurs ont à expier des jugements précipités sur ce législateur du goût : heureux ceux qui se désabusent de bonne heure! Despréaux n'a pas sans doute la philosophie de Pope, qu'il égale au moins par le style. On ne peut guère exiger qu'il s'élevât au-dessus des idées de son siècle ; les siennes ne sont point inférieures à celles des moralistes ses contemporains , si l'on excepte La Fontaine et Molière. Combien de vers des épîtres à Lamoignon, à Guilleragues, à Scignelay, sont devenus proverbes , et se répètent tous les jours! Il faut bien qu'ils n'expriment pas des idées triviales. L'épître au grand Arnauld n'a-t-elle pas un but très-moral, malgré les réflexions critiques d'un littérateur très-distingué '? Pour se convaincre de l'utilité de ce sujet, qu'on ouvre les Confessions dé Jean- Jacques Rousseau : toutes les fautes dont il s'aecuse naissent delà mauvaise honte. Que d'hommes trouveraient le même résultat , en interrogeant leur conduite! Cependant il faut avouer que Despréaux n'a pas traité les sujets de morale avec la même profondeur que le poète anglais. Il avait moins d'élévation dans les idées ; mais il compense bien ce désavantage par l'excellence de son goût et la justesse de son esprit.
La Bruyère est meilleur moraliste, et surtout bien plus grand écrivain que La Rochefoucauld ;
il y a peu de livres en aucune langue où l'on trouve une aussi grande quantité de pensées justes , solides , et un choix d'expressions aussi heureux et aussi varié. La satire est chez lui bien mieux entendue que dans La Rochefoucauld ; presque toujours elle est particularisée , et remplit le titre du livre : ce sont des caractères ; mais ils sont peints supérieurement. Ses portraits sont faits de manière que vous les voyez agir, parler, se mouvoir, tant son style a de vivacité et de mouvement.^ Dans l'espace de peu de lignes , il met ses personnages en scène de vingt manières différentes ; et en une page il épuise tous les ridicules d'un sot, ou tous les vices d'un méchant , ou toute l'histoire d'une passion, ou tous les traits d'une ressemblance morale. Nul prosateur n'a imaginé plus d'expressions nouvelles , n'a créé plus de tournures fortes ou piquantes. Sa concision est pittoresque et sa rapidité lumineuse. Quoiqu'il aille vite , vous le suivez sans peine : il a un art particulier pour laisser souvent dans sa pensée une espèce de réticence qui ne produit pas l'embarras de comprendre , mais le plaisir de deviner , en sorte qu'il fait, en écrivant, ce qu'un ancien prescrivait pour la conversation; il vous laisse encore plus content de votre esprit que du sien.
la iiarpk. Cours de littérature, t. vu, p. 271.