BOSSUET ET FÉNÉLON
On vit alors entrer en lice deux adversaires illustres, plutôt égaux que semblables: l'un, consommé depuis longtemps dans la science de l'Église, couvert des lauriers qu'il avait remportés
Voyez la seconde partie.
tant de fais en combattant pour elle contre les hérétiques ; athlète infatigable que son âge et ses victoires auraient pu dispenser de s'engager dans un nouveau combat , mais dont l'esprit encore rigoureux et supérieur au poids des années, conservait dans sa vieillesse une partie de ce feu qu'il avait eu dans sa jeunesse : l'autre , plus jeune et dans la force de l'âge , moins connu par ses écrits, non- moins célèbre par la réputation de son éloquence , et la hauteur de son génie , nourri et exercé depuis longtemps dans la matière qui faisait le sujet du combat, possédait parfaitement la langue des mystiques ; capable de tout entendre, de tout expliquer, et de rendre plausible tout ce qu'il expliquait : tous deux longtemps amis, avant que d'être devenus rivaux : tous deux également recommandables par l'innocence de » leurs mœurs , également aimables par la douceur de leur commerce , ornements de l'Église , de la cour, de l'humanité même : mais l'un , respecté comme le soleil couchant dont les rayons allaient s'éteindre avec majesté ; l'autre , regardé comme un soleil levant qui remplirait un jour la terre de ses lumières , s'il pouvait sortir de l'espèce d'écîipse dans laquelle il s'était engagé.
D'AGUESSF.AU.
Bossuet, après sa victoire , passa pour le plus savant et le plus orthodoxe des évêques ; Fénélon , après sa défaite , pour le plus modeste et le plus aimable des hommes. Bossuet continua de se faire admirer à la cour ; Fénélon se fit adorer à Cambray et dans l'Europe.
Peut-être serait-ce ici le lieu de comparer les talents et la réputation de ces deux hommes également célèbres , également immortels. On pourrait dire que tous deux eurent un génie supérieur, mais que l'un avait plus de cette grandeur qui nous élève , de cette force qui nous terrasse ; l'autre , plus de cette douceur qui nous pénètre et de ce charme qui nous attache. L'un fut l'oracle du dogme , l'autre celui de la morale ; mais il paraît que Bossuet , en faisant des conquêtes pour la foi , en foudroyant l'hérésie , n'était pas moins occupé de ses propres triomphes que de ceux du christianisme ; il semble au contraire que Fénélon parlait de la vertu comme on parle de ce qu'on aime , en l'embellissant sans le vouloir, et s'oubliant toujours, sans croire même faire un sacrifice.
Leurs travaux furent aussi différents que leurs caractères. Bossuet , né pour les luttes de l'esprit et les victoires du raisonnement , garda même dans les écrits étrangers à ce genre cette tournure
ET PARALLELES
mâle et nerveuse, cette vigueur de raison , cette rapidité d'idées , ces figures hardies et pressantes qui sont les armes de la parole. Fénélon , fait pour aimer la paix et pour l'inspirer, conserva sa douceur, même dans la dispute , mit de l'onction jusque dans la controverse , et parut avoir rassemblé dans son style tous les secrets de la persuasion.
Les titres de Bossuet dans la postérité sont surtout ses Oraisons funèbres et son Discours sur l'histoire. Mais Bossuet , historien et orateur, peut rencontrer des rivaux ; le Télémaque est un ouvrage unique , dont nous ne pouvons rien rapprocher. Au livre des Variations , aux combats contrôles hérétiques, on peut opposer le livre de YEœistence de Dieu , et les combats contre l'athéisme, doctrine funeste et destructive, qui dessèche l'âme et l'endurcit , qui tarit une des sources de la sensibilité , et brise le plus grand appui de la morale , arrache au malheur sa consolation , à la vertu son immortalité , glace le cœur du juste, en lui étant un témoin et un ami , et ne rend justice qu'au méchant qu'elle anéantit '.
la HAiirE; Éloge cl e Fine ton.
r.AClNE ET VOLTAIRE.
Tous deux ont possédé le mérite si rare de l'élégance continue et de l'harmonie, sans lequel, dans une langue formée, il n'y a point d'écrivain ; mais l'élégance de Racine est plus égale , celle de Voltaire est plus brillante. L'une plaît davantage au goût , l'autre à l'imagination.
Dans l'un, le travail, sans se faire sentir, a effacé jusqu'aux imperfections les plus légères; dans l'autre , la facilité se fait apercevoir à la fois , et dans les beautés, et dans les fautes. Le premier a corrigé son style , sans en refroidir l'intérêt ; l'autre y a laissé des taches , sans en obscurcir l'éclat. Ici , les effets tiennent plus souvent à la phrase poétique ; là , ils appartiennent plus à un trait isolé, à un vers saillant.
L'art de Racine consiste plus dans le rapprochement nouveau des expressions ; celui de Voltaire, dans de nouveaux rapports d'idées. L'un ne se permet rien de ce qui peut nuire à la perfection , l'autre ne se refuse rien de ce qui peut ajouter à l'ornement. Racine, à l'exemple de Despréaux , a étudié tous les effets de l'harmonie, toutes les formes du vers, toutes les manières de le varier. Voltaire , sensible surtout à cet accord
si nécessaire entre le rhythincctla pensée, semble regarder le reste comme un mérite subordonné, qu'il rencontre plutôt qu'il ne le cherche. L'un s'attache plus à finir le tissu dans son style, l'autre à en relever les couleurs. Dans l'un, le dialogue est plus lié ; dans l'autre, il est plus rapide.
Dans Racine, il y a plus de justesse ; dans Voltaire, plus de mouvement. Le premier l'emporte pour la profondeur et la vérité; le second, pour la véhémence et l'énergie. Ici , les beautés sont plus sévères, plus irréprochables; là, elles sont plus variées , plus séduisantes. On admire dan8 Racine cette perfection toujours plus étonnante à mesure qu'elle est plus examinée ; on adore dans Voltaire cette magie qui donne de l'attrait même à ses défauts. L'un vous paraît toujours plus grand par la réflexion, l'autre ne laisse pas maître de réfléchir. Il semble que l'un ait mis son amourpropre à défier la critique, et l'autre à la désarmer.
Enfin , si l'on ose hasarder un résultat sur des objets livrés à jamais à la diversité des opinions, Racine, lu par les connaisseurs, sera regardé comme le poêle le plus parfait qui ait écrit : Voltaire , aux yeux des hommes rassemblés au théâtre, sera le génie le plus tragique qui ait régné sur la scène 2.
LE MÊMK.
Après ce que nous avons vu du caractère indépendant de l'auteur à'Hamlet, qui , malgré son peu de fortune, refuse de Napoléon le riche manteau de sénateur, et s'enveloppe dans sa précieuse médiocrité , ne nous étonnons pas que la solitude féconde où s'étendait son âme , que son profond dédain du monde, quoique tempéré par ses sentiments religieux, donnât à ses dehors, naturellement imposants, à ses écrits surtout, quelque aspérité : un esprit si plein de sève et de vigueur devait avoir l'écorce du chêne. Si la j qualification de poète de la nature , et de Bridaine de la tragédie qu'il reçut de Thomas, est méritée 3, j'ai dû , préoccupé des grandes pensées , des figures énergiques et de l'onction persuasive du poële-missionnaire , faire moins d'attention à sa parure quelque peu négligée, je veux dire au style qui, chez lui, n'est guère que l'habit et que l'ornement de la pensée. Comme ce style, d'ailleurs, a du moins l'avantage de la gravité, de la force, n'en estimons pas moins l'homme, pour quelques finîtes d'élégance ou de goût. 11 hait
l Voyez , en vers, même porlr.iit.
* Voyez ri-dessus, Corneilteel Racine.
s ou peu! voir précédemment, Discours cl Morceaux ora-
toires, quel Olait le Caractère de l'élofptcucc du pfcre ci daine.
CARACTÈRES OU PORTRAITS
plus que tout la recherche et la gêne ; et quand il ravit notre admiration par l'éclat de ses traits, par ses beautés sévères ou terribles , ce n'est point à l'art qu'il le doit. Il avoue quelque part qu'il est indisciplinable : disposition d'esprit qui ne le jeta que dans des écarts poétiques , grâce à ses principes et à la rectitude de son jugement. Renfermé dans les règles étroites de notre scène , il y est par moments contraint et froid : mais qu'une situation extraordinaire, que des sentiments sublimes ou touchants viennent échauffer sa verve ; qu'à l'aspect du vice ou des crimes, le volcan qu'il porte dans son âme et s'allume et bouillonne, alors une chaleur pénétrante, un pathétique immense et désordonnément profond se répand dans ses vers et le place au rang des modèles ; car il en est un alors, non-seulement d'éloquence et de force, mais encore d'élégance et de goût. On a dit que Ducis était de l'école de Crébillon et de Voltaire : non ; dans ses inspirations et quand il s'abandonne à son génie , il ne ressemble à aucun de ses devanciers , pas plus à Shakspeare qu'à Voltaire ou à Crébillon ; il conserve son cachet propre , même quand il imite ; et , s'il appartient alors à une école , on peut dire qu'il en a secoué la poussière. « Une émotion puissante , écrit-il dans une de ses lettres , me transporte sur les hauteurs de mon sujet ; j'aime à traverser des abîmes , à franchir des précipices , à découvrir des lieux où le pied de l'homme n'ait point imprimé sa trace, s On sent qu'en examinant les ouvrages d'un semblable écrivain , vouloir s'arrêter à des vétilles tandis qu'il s'élance à travers les aMmes , c'eût été s'exposer à le perdre entièrement de vue.
Ondsime leroy. Études sur Ducis.