VIE DE JEANNE D'ARC
... Si dans ce jour une aveugle furie, Prince, par ses clameurs n'attaquait que ma vie, Celle qu'à la vengeance on veut sacrifier Dédaignerait le soin de se justifier.
1 Comparez ce morceau avec la peste cV Athènes, description <;n prose , et VÉpizoolie Je Virgile , Gtorgiques , Chant m , traduites par Delille.
« Voyez le meme sujet en nroso,
Mais au Dieu dont je tiens ma force et mon courage» Guerrière , je dois rendre un noble témoignage ; Je le dois , je le veux , et ma voix , sans détours, De ma vie à vos yeux va présenter le cours. Mon nom vous est connu... Depuis que je suis née, L'hiver n'a pas vingt fois vu s'achever l'année. Sous un rustique toit Dieu cacha mon berceau : ' Nonloin deVaucouleurs3, quelques prés, un troupeau. Des auteurs de mes jours composaient la richesse ; Le travail de leurs mains nourrissait leur vieillesse; Docile à leurs leçons , heureuse à leur côté , Mon enfance croissait dans la simplicité; Et bergère, comme eux j'errais sur les montagnes, Chantant le nom du Dieu qui bénit les campagnes. Chaque jour cependant , jusqu'à nous apportés ,' Des bruits affreux troublaient nos hameaux attristé s On disait qu'inondant et nos champs et nos villes, L'Anglais , à la faveur de nos haines civiles , Allait bientôt, brisant nos remparts asservis, Saper les fondements du trône de Clovis , Et, de la Loire enfin franchissant la barrière, Sur les murs d'Orléans arborer sa bannière... Des maux de mon pays en secret tourmenté , Tout mon cœur s'indignait, jour et nuit agité; Et du bruit des combats, au milieu des prairies, Seule, j'entretenais mes longues rêveries. Un soir (il m'en souvient) de la cime des monts L'orage , en s'étendant , menaçait nos vallons ; Tout fuyait... Près de là l'ombre d'un chêne antique Protégeait du hameau la chapelle rustique; J'y cours; et sur la pierre, où j'implorais les cieux, Le sommeil , malgré moi , vint me fermer les yeux. Tout à coup , de splendeur et de gloire éclatante, Du céleste séjour une jeune habitante, La houlette à la main , se montre devant moi : « Humble fille des champs, dit-elle, lève-toi ! Du souverain des cieux l'ordre vers loi m'amène; Geneviève est mon nom. Les rives de la Seine Me virent, comme toi, conduire les troupeaux. Quand du fier Attila les funestes drapeaux Envoyaient la terreur aux deux bouts de la France, Ma voix, au nom du ciel, promit sa délivrance. Le ciel veut par ton bras l'accomplir aujourd'hui. Du trône des Français , va , sois l'heureux appui. Le Dieu qui , des bergers empruntant l'entremise , Jadis arma David, et dirigea Moïse, Dans les murs de Fierbois , au pied des saints autels, Cacha, depuis longtemps, aux regards des mortels, Le glaive qui, remis aux mains d'une bergère, Doit briser les efforts d'une armée étrangère. En secret, éclairé par un avis des cieux, Déjà Valois attend le bras victorieux Que suscite pour lui leur faveur imprévue. Pleine d'un feu divin, va l'offrir à sa vue; Marche : Orléans t'appelle au pied de ses remparts, Marche : à ta voix l'Anglais fuira de toutes parts; Et le temple de Reims verra , dans son enceinte, Sur le front de ton roi s'épancher l'huile sainte... » L'immortelle, à ces mots, remonte dans les airs, Et moi , le cœur ému de sentiments divers, Je m'éveille incertaine, et n'osant croire encore Au choix trop éclatant dont l'Eternel m'honore. Mais trois fois, quand la nuit ramène le repos , Je vois les mêmes traits, j'entends les mêmes mots : a Humble fille des champs, lève-loi , Dieu t'appelle:
s Vaucouleurs, petite ville près de laquelle Jeanne d'Arc a reçu le jour; le village du département des Vosges qui lui a donné naissance se nomme Domremy. (N. E.)
NARliATKttb.
Au ciel, à ion pays, iremble d'être infidèle!... » Je cède enfin : je pars, respirant les combats... Le frère de ma mère accompagnait mes pas. J'avais atteint le front des collines prochaines... Là, muette et pensive, à nos bois, à nos plaines, Par un dernier regard j'adressai mes adieux, Et le toit paternel disparut à mes yeux... (Jeanne d'Arc, un marnent attendrie, s'arrête et se lait.) ... Au travers du trouble et du ravage , Vers la cour de Valois le ciel m'ouvre un passage. J'arrive : on m'interroge, on doute de ma foi; Mais les pontifes saints ont rassuré mon roi ; Je parais à ses yeux. Sans crainte , sans audace, J'entre : un de ses guerriers est assis à sa place ; Lui-même, au milieu d'eux, il siège confondu ; Mais un esprit céleste , à mes yeux descendu , Me le montrait du doigt , et planait sur sa tête. J'approche ; et, devant lui , je m'incline et m'arrête ; Des cieux , a haute voix, j'annonce les décrets... « Oui, me dit-il, commande ; etmes guerriers sont prêts A suivre sur tes pas l'ardeur qui les transporte. » Il dit : et de Fierbois à son ordre on m'apporte Le glaive qui bientôt doit venger les Français. Nous partons... Mais pourquoi retracer nos succès? Jeune et faible instrument de la faveur céleste , Je marchais, je parlais... Dieu seul a fait le reste... d'aymgxy. Jeanne d'Arc à Rouen, act- m, se. v.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?
Pour qui ces torches qu'on excite?
L'airain sacré tremble et s'agite...
D'où vient ce bruit lugubre? où courentees guerriers, Dont la foule à longs flots roule et se précipite?
La joie éclate sur leurs traits; Sans doute l'honneur les enflamme; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais ; Non , ces guerriers sont des Anglais Qui vont voir mourir une femme.
Qu'ils sont nobles dans leur courroux î Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves ! La voyant sans défense , ils s'écriaient , ces braves :
î Qu'elle meure ! elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magie... «
Lâches, que lui reprochez-vous?
D'un courage inspiré la brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger.
Voilà sa magie et ses charmes :
En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?
Du Christ, avec ardeur , Jeanne baisait limage; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents : Au pied de l'échafaud , sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta ; quand , debout sur le faîte, Elle vitee bûcher qui l'allaildévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prêle, Sentant son cœur faillir, elle baissa la tèle, El se prit à pleurer.
Dans sa fleur trop lot moissonnée!
Adieu , beau ciel , il faut mourir!
Ah! pleure , fille infortunée!
Ta jeunesse vase flétrir
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
Le temple, le hameau, les champs de Vaucoulcurs:
Et ta chaumière, et les compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
Après quelques instants d'un horrible silence. Tout à coup le feu brille, il s'irrite, il s'élance... Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé; A travers les vapeurs d'une fumée ardenle,
Jeanne , encor menaçante , Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
Pourquoi reculer d'épouvante,
Anglais? Son bras est désarmé.
La flamme l'environne , et sa voix expirante Murmure encore : 0 France! ô mon roi bien-
Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissa O toi , qui des vainqueurs renversas les projets! La France y portera son deuil et ses regrets,
Sa tardive reconnaissance ; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès; Puissent croître avec eux ta gloire et sa puissance!
Que sur l'airain funèbre on grave des combats, Des étendards anglais fuyant devant tes pas, Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes! Venez, jeunes beautés, venez, braves soldats; Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!
Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, Cueille un rameau sacré, l'y dépose, et s'écrie : A celle qui sauva le trône et la patrie, Elrioblinl qu'untombeaupour prix de ses exploits' !
Casimir dclavigxe.
SONGE D'ATUALIE.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuil; Ma mère Jésabel devant moi s'est montrée, Comme au jour de sa mort pompeusement parée. Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage. « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi! « Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. « Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, « Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser; Et moi , je lui tendais les mains pour l'embrasser : Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange; Des lambeaux pleins de sang , et des membres affreux , Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. ... Dans ce désordre à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tel qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus; Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste, J'admirais sa douceur, son air noble et modeste, J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traîne en mon sein a plongé tout entier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-èlredu hasard vous parait un ouvrage:
i Voyez lie partie, Discours.
Mol-même quelque temps , honteuse de ma peu» , Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur : Mais de ce souvenir mon âme possédée A deux fois , en dormant , revu la même idée ; Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer „ Ce même enfant toujours tout prêta me percer.
Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie, J'allais prier Baal de veiller sur ma vie, Et chercher du repos au pied de ses autels? Que ne peut la frayeur sur l'esprit de mortels! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée , Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée; J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal , excusez ma faiblesse * ! J'entre : le peuple fuit, le sacrifice cesse. Le grand prêtre vers moi s'avance avec fureur : Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée. Je l'ai vu : son même air , son même habit de lin , Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin; C'est lui-même. Il marchait à côté du grand prêtre, Ulais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter. ra/iinr. Athalie, act. il, se. v.