‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 307 sur 649 · L'ÉTAPE DU JEUNE SOLDAT · texte numérisé non relu

L'ÉTAPE DU JEUNE SOLDAT

Le mortel que Plutus a constamment suivi , Qui de la main d'Hébé s'est toujours vu servi, Que jamais le besoin et la faim importune Ne sont venus chercher au sein de la fortune, Celui-là, mes amis, inhabile à jouir, Peut-être ne sent pas tout le prix du plaisir; Il n'éprouve jamais, endormi dans le faste, Ce sentiment exquis que fait naître un contraste. Il faut, loin des palais où languit le bonheur^ Avoir bu quelquefois le vin du voyageur; Avoir, en fugitif, surpris par la misère, Partagé le pain noir pétri dans la chaumière. Alors, quand le destin vous présente au hasard Un banquet embelli des prestiges de l'art, Ce bien inattendu double vos jouissances; Vous savourez l'oubli des plus vives souffrances: L'orage rend plus pur l'heureux jour qui le suit. J'ai connu ce plaisir que le malheur produit.

Naguère, dans ce temps de mémoire fatale, Où le crime planait sur ma terre natale, Effrayé, menacé par ce monstre cruel, Forcé d'abandonner le banquet paternel , Je cherchai mon salut dans ces rangs militaires

NARRATIONS

Formés par ia terreur, et pourtant volontaires : Je m'armai tristement d'un fusil inhumain , Qui jamais, grâce au ciel, n'a fait feu dans ma main. Je me chargeai d'un sac , humble dépositaire De tout ce qui devait me rester sur la terre. Ainsi, nouveau Bias, je partis accablé Du poids de tout mon bien, sur mon dos rassemblé. Adieu , joyeux dîners, soupers plus gais encore , Doux propos et bons mots que le vin fait éclore; Adieu, friands apprêts, gibier, pâtés dorés, Au foyer domestique avec soin préparés!... Je suivis à pas lents des routes parsemées D'innombrables soldats entraînés aux armées. Que de tristes festins nous attendaient le soir ! Le pain du fournisseur était-il assez noir, Son bouillon assez clair , et son vin assez rude ! Partout, à notre aspect, la sombre inquiétude Veillait autour de nous ; nos hôtes consternés Fermaient leur basse-cour , espoir de leurs dinés. A l'hospitalité condamnés par un maire , L'eau , le feu , le couvert , une faible lumière , Un lit où trois soldats devaient se réunir, Ëtaientlesseulssecours qu'ils daignaienlnousfournir.

Nous gagnions lentement la terre d'Italie... Le ciel me lit trouver sur la route une amie... On n'avait point encor dévasté son manoir; Elle attendait son tour, elle devait l'avoir; Elle osait aux brigands disputer son domaine, Et mettait à profit sa fortune incertaine. Je l'embrasse , et bientôt je me sens soulagé Du sac et du fusil dont j'étais surchargé. Tous les soins délicats que l'amitié prodigue S'empressent de me faire oublier ma fatigue. Le souper se prépare et s'annonce de loin... Passagère faveur dont j'avais grand besoin! L'abondance est unie à la délicatesse : La truffe a parfumé la poularde de Bresse ; Un vin blanc qu'a donné le sol de Saint- Perret, Pour réchauffer mon sein sort d'un caveau secret : Je me sens ranimé de ses feux salutaires; Je bois à mon amie, aux mœurs hospitalières : Je ne suis plus soldat, je règne , je suis roi , Et déjà la terreur disparaît devant moi.

eerciioux. La Gastronomie.

LE CZAIl A L'iIOTEL DES INVALIDES,

Vers les bords où la Seine , abandonnant Paris , Semble de ces beaux lieux , où son onde serpente, S'éloigner à regret et ralentir sa pente , D'un immense palais le front majestueux, Arrondi dans la nue en dôme somptueux, S'élève et peuple au loin la rive solitaire. Pierre y porte ses pas. La pompe militaire Des tonnerres d'airain , des gardes , des soldats , Tout présente à ses yeux l'image des combats : Mais cet éclat guerrier orne un séjour tranquille « Tu vois de la valeur, tu vois l'auguste asile,

Lui dit Le Fort * : jadis, pour soutenir ses jours, Réduit à mendier d'avilissants secours , Dans un pays ingrat, sauvé par son courage, Le guerrier n'avait pas, au déclin de son âge, Un asile pour vivre , un tombeau pour mourir : L'Etat qu'il a vengé daigne enfin le nourrir. Louis à tous les rois y donne un grand exemple. » — « Entrons, » dillehéros.TousétaientdansletempIe. C'était l'heure où l'autel fumait d'un pur encens; Il entre, et de respect tout a frappé ses sens. Ces murs religieux, leur vénérable enceinte, Ces vieux soldats épars sous cette voûte sainte, Les uns levant au ciel leurs fronts cicatrisés , D'autres, flétris par l'âge et de sang épuisés, Sur leurs genoux tremblants pliant un corps débile, Ceux-ci courbant un front saintement immobile, Tandis qu'avec respect sur le marbre inclinés, Et plus près de l'autel quelques-uns prosternés, Touchaient l'humble pavé de leur tête guerrière, Et leurs cheveux blanchis roulaient sur la poussière. Le czar avec respect les contempla longtemps. « Que j'aime à voir , dit-il , ces braves combattants ! Ces bras victorieux , glacés par les années, Quarante ans, de l'Europe ont fait les destinées. Restes encor fameux de tant de bataillons, De la foudre sur vous j'aperçois les sillons. Que vous me semblez grands! Le sceau de la victoire Sur vos ruines même imprime encor la gloire , Je lis tous vos exploits sur vos fronts révérés : Temples de la valeur, vos débris sont sacrés. »

Bientôt ils vonts'asseoir dans une enceinte immense, Où d'un repas guerrier la frugale abondance Aux dépens de l'Etat satisfait leur besoin. Pierre de leur repas veut être le témoin. Avec eux dans la foule il aime à se confondre , Les suit, les interroge; et, fiers de lui répondre, De conter leurs exploits, ces antiques soldats Semblent se rajeunir au récit des combats; Son belliqueux accent émeut leur fier courage. « Compagnons, leur dit-il,je viens vous rendre hommage Car je suis un guerrier, un soldat comme vous. » D'un regard attentif ils le contemplaient tous, Et son front désarmé leur parut redoutable. Tout à coup le monarque, approchant de leur table, Du vin dont leurs vieux ans réchauffaient leur langueur, Dans un grossier cristal épanche la liqueur; El, la coupe à la main , debout, la tête nue : a Mes braves compagnons, dit-il , je vous salue! » Il boit en même temps. Les soldats attendris, A ce noble étranger répondent par des cris. Tous ignoraient son nom, son pays, sa naissance; Mais de son fier génie ils sentaient la puissance. Leur troupe avec honneur accompagne ses pas. Son rang est inconnu, sa grandeur ne l'est pas 2. TiioniAS. Petreide.

1 François Le Fort, général et amiral de Russie sou» Pierre I", naquit à Genève en 1656, et mourut a Moscou en 1699. (.N. E.)

2 Voyez, dans Ja prose, Narrations ctTableaux,

Soyez simple avif *rl, Sublime sans orgueil , agréable sans far-J. "BoiiEAV- drtpoet., ci», i-

PÏIËCEPTES DU GENRE,

ET MODÈLE D'EXERCICE

ARTIFICE JiV TOËTE DANS SON STYLE ET DANS SES VERS.

Descendons de plus en plus dans les détails. Ce sont les détails qui instruisent : c'est là qu'on voit principalement le grand artiste. Les mêmes couleurs appartiennent à tous les peintres ; cependant un peintre médiocre ne lera pas la copie d'un excellent original, comme Rubcrîsou Raphaël auraient l'ait celle d'un tableau médiocre. Ce sera même dessin , mêmes couleurs dans les originaux et dans les copies : mais la copie du bon , faite par le peintre médiocre , vaudra moins que son original ; et la copie du médiocre, faite par le bon peintre, vaudra beaucoup mieux. Pourquoi? Il résulte de la touclie de l'artiste une perfection qui est insensible dans chacune des parties , et frappante dans le tout. Donnons à un poêle médiocre le plan du Lulrin, crayonné jusque dans ses moindres parties ; en fera-t-il ce que Despréaux en a su faire? On lui donnerait jusqu'aux expressions , qu'il les arrangerait de manière à enlaidir toutes les pensées. 11 ne sentirait pas , comme Despréaux , le pouvoir d'un mot mis en sa place; et , faute de certaines constructions, de certaines liaisons , le sens serait contrefait , louche , la verve languissante , et, par conséquent, l'effet des tableaux manqué. Qu'est-ce donc qu'a fait Despréaux?

Il n'a employé que des pensées vraies , justes, naturelles, mais qui se suivent, s'engendrent successivement et se poussent sans interruption , comme les flots. Voici une de ses descriptions : c'est ce qu'il y a de plus lent dans tout ouvrage d'esprit :

Dans le réduit obscur d'une alcove enfoncée , S'élève un lil de plume à grands frais amassée. Quatre rideaux pompeux , par un double contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour, ta, parmi les douceurs d'un tranquille silence, Refinc sur le duvet une heureuse indolence.

C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner, Dormant d'un léger somme, attendait le dinef. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage ; Son menton sur son sein descend à double étage, Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Denys d'Halicarnasse donne pour règle , quand il s'agit déjuger de la bonté des vers , que tout y soit aussi serré, aussi coulant, aussi juste, aussi uni que dans la prose. Or, quel écriva:n , usant dft la liberté de la prose , pourrait se flatter de rendre mieux et plus naturellement cette peinture ?

Les mots sont admirablement choisis pour dire ce que l'on veut dire. Réduit marque un lieu écarté , isolé , bien clos. Obscur : il le fallait pour y mieux dormir jusqu'au grand jour. Une alcôve enfoncée : c'est une retraite profonde, la retraite même du sommeil et de la mollesse. S'élève, au commencement du vers, présente l'idée d'un duvet léger, rebondi. A grands frais amas* sée , ce duvet est si fin ! quel temps , quelle dépense pour former cet amas qui s'enfle et s'élève mollement ! Tout n'est pas fait encore pour assurer le repos du prélat. Quatre rideaux qui se croisent, mais de ces rideaux amples et étoffés. Pompeux est placé à l'hémistiche , pour y reposer l'oreille et l'esprit , et faire sur eux une impression plus grande. Défendent l'entrée , quelle fierté ! défendre au jour de venir troubler, par sa clarté, le sommeil du prélat. Là , parmi les douceurs d'un tranquille silence. Rien n'est si doux , si paisible que ce vers , la rime en est fondante. Le suivant n'est pas moins beau : Règne sur le duvet une heureuse indolence. Ce n'est pas un homme indolent, c'est l'indolence même, et une heureuse indolence qui règne, qui jouit de tout le bonheur qu'on se figure attaché à la royauté, Celle analyse suffit pour faire voir quelle est la justesse et l'énergie pittoresque dés mots.

Il y a de même des tours qui sont d'une force cl d'une naïveté singulières. Pour ne point multiplier les exemples , quoi de plus naïf que cette

liaison : ta, parmi les douceurs; el deux vers après : Cest là que le prélat! Cet arrangement monire le lieu el fait voir le prélat.

Il y a la peinture des détails , qui , montrent les parties de certains objets, semblent multiplier les objets mêmes , les presser , les chasser l'un par l'autre.

Il y a une sorte de mélodie qui consiste dans le choix de certains sons, el dans leurs combinaisons, conformes à la nature de l'objet exprimé.

Il y a le nombre, ou la distribution des repos, conformes aux besoins de l'esprit, de la respiration et de l'oreille.

Enfin , il y a l'harmonie artificielle des vers , qui a des règles de goût et des règles d'art.

Celles de goût consistent, en français, dans le choix des sons, surtout de ceux qui se retrouvent aux repos et aux finales, et qui seront doux ou durs, éclatants ou sourds, pompeux ou tristes, moelleux ou maigres, selon l'objet; dans le choix des syllabes longues ou brèves, et dans la place qu'on leur donne : par exemple, il est bien dans ce vers, règne sur le duvci, que la première de règne soit longue : que dans le reste du même vers, d'une heureuse indolence, heureuse fasse deux longues, qu'indolence fasse une brève entre deux longues, mais dont la dernière soit beaucoup plus longue que la première. Il en est de même du mot s'élève: la première est trèsbrève, et la seconde, qui est longue, semble s'élever sur elle. Il en est de même du mot enfoncée, dont la dernière semble reculer. On trouvera ce détail poussé trop loin ,- mais pourquoi le lecteur ne l'observerait-il point, puisque l'auteur l'a fait pour être senti el observé? Le vers est beaucoup mieux de celle manière que d'une autre; et il esl mieux par la raison qu'on vient d'indiquer. C'est ce que nous avons appelé la touche du peintre, pour laquelle il est vrai qu'il n'y a point d'art ni de règles : mais quand celte perfection se trouve dans un ouvrage, l'art doit au moins le remarquer, et tàchar de le faire remarquer à ceux qui cherchent à la connnître. Enfin, c'est là que Virgile et Homère sont ce qu'ils sont. C'est là ce qui fait la verve, le charme de leur poésie; par conséquent, on ne saurait entrer dans de trop petits détails pour s'intruire.

le batti'.ux. Principes de Littérature, t. i.

1Î1ENFAITS DE LA rOESIE.

Avant que la raison, s'epliquanl par la voix, Eût instruit les humains, eûl enseigné des lois,

» Voyez Horace, Art poétique, v. 392. Ce morceau n'est qu'une Imitation du poète latin.

» Rapprochez ce tableau et les Jeux suivants <lc celui en

Tous le» hommes suivaient la grossière nature, Dispersés dans les bois, couraient à la pâluie; La force tendit lieu de droit et d'équité; Le meurtre s'exerçait avec impunité.

Mais du discours, enfin, rb"""ionieuse adresse De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse, Rassembla les humains dans les forêts épars, Enfeima les cités de murs et de remparts, De l'aspect du supplice effraya l'insolence, Et sous l'appui des lois mit la faible innocence. Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers. De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers, Qu'auxaccentsdontOrphéeemplitlesmontsdeTbrace Les tigres amollis dépouillaient leur audace; Qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient, Et sur les murs tbébains en ordre s'élevaient. L'harmonie en naissant produisit ces miracles. Depuis, le ciel en vers fit parler les oracles : Du sein d'un prêtre, ému d'une divine horreur, Apollon par des vers exhala sa fureur.

Bientôt, ressuscitant les héros des vieux âges, Homère aux grands exploits anima les courages. Hésiode, à son tour, par d'utiles leçons, Des champs trop paresseux vint hâter les moissons. En mille écrits fameux la sagesse tracée, Fut, à l'aide des vers, aux mortels annoncée; Et partout, des esprits ces préceptes vainqueurs, Introduits par l'oreille, entrèrent dans les cœurs. Pour tant d'heureux bienfaits les Muses révérées Furent d'un juste encens dans la Grèce honorées; Et leur art, attirait le culte des mortels, A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels '. » boilf.ao. Art poet., eh. iv.

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