L'ELYSEE DES AMIS DES HOMMES ET DES DIEUX DANS LES JARDINS
Si la faveur du sort, surpassant mes souhaits, Eût voulu m'accorder de plus riches guérets, Des taillis étendus et de gras pâturages, J'aurais , dans mes jardins, rassemblé les images De ces mortels chéris, qui , secondés des dieux , • Ont chanté la nature en vers mélodieux. Hésiode et Rosset , de la main de Cybèle , Recevraient lous les deux une palme immortelle. Comme un orme élevé voit, presque à sa hauteur Croître un brillant ormeau dont il est créateur, Ainsi le grand berger, la gtoire de Mantoue, Aurait à ses côlés Dclille qu'il avoue. Théocriie etGessner, tenant leurs chalumeaux, Présideraient encore aux danses des hameaux, j'irais voir chaque jour notre bon la Fontaine. El toi , chantre des mois, à la Muse hautaine 2, Digne d'un autre temps ei d'un deslin meilleur,
nièrent Floride, a cause de celte circonstance. l«- Iî.> « llouclier, auteur du noCmc des Mois (N. F..'
D'un berceau de cyprès j'offrirais la douleur. Massoii, Marnésia, de mon frais paysage Sembleraient dessiner l'élégant assemblage : Fontanes ornerait le fertile verger, El Parny de mes fleurs se verrait ombrager. Prèsd'un torrentfougueux,sousdesboisprophétiques, Thompson entonnerait ses sublimes cantiques '. Demis de lacs d'amour unirait les saisons, Et, sur un beau tapis de verdoyants gazons, Saint-Lambert , inspiré par la philosophie , Présenterait aux grands la charrue ennoblie.
Heureux qui peut jouir de ces brillants tableaux! Plus heureux qui , sans faste habitant les hameaux , Satisfait des écrits où respirent ces sages , Aime à les contempler dans leurs vivants ouvrages! Ses désirs ne vont point au delà du vallon i Ou le soleil naissant éclaire sa maison , Du jardin rafraîchi par l'eau de la colline, Et de l'ombrage épais de la forêt voisine. Qu'irait-il demander au luxe des cités?
Il a vu du printemps la pompe et les beautés, Les cham ps ont su répondre à l'espoir de ses granges, Et ses pieds ont foulé de fertiles vendanges. Si le char du soleil, aux portes du matin, Promet à la nature un jour pur et serein , A travers la forêt il mène sa compagne, Et son (ils jeune encore, en courant, l'accompagne. Des fruits et quelques mets que la ferme a fournis, Posés près d'un ruisseau sur les gazons fleuris , Leur procurent sans frais un repas délectable; Ni remords, ni soucis n'approchent de leur table. Tout rit à leurs regards, et ce commun bonheur Augmente encor celui qu'ils portentdans leur cœur; Il semble que pour eux, sous ces ombres propices, L'âge d'or renaissant épuise ses délices.
castix. Les t'Imites, cl). IV.
MÊME SUJET
Je sais qu'un goût sévère a voulu des jardins Exiler tors ces dieux des Grecs et des Romains. Et pourquoi? Dans Athène et dans Rome nourrie, Notre enfance a connu leur riante féerie. Ces dieux n'élaient-ils pas laboureurs et bergers? Pourquoi donc leur fermer vos bois et vos vergers? Sans Pomone vos fruits oseront-ils éclore? De l'empire des Heurs pouvez-vous chasser Flore? Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards! L'idolâtrie encore est le culte des arls ! [chasse
Mais que l'art soit parfait ; loin des jardins qu'on Ces dieux sans majesté , ces déesses sans grâce. i A chaque déité choisissez son vrai lieu.
Qu'un dieu n'usurpe pas les droits d'un autredieu- Laissez Pan dans les bois. D'où vientqueces naïades, Que ces tritons à sec se mêlent aux dryades? Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux , Et dont l'urne poudreuse est l'abri des oiseaux? Otez-moi ces lions et ces tigres sauvages; Ces monstres nie font peur, même dans leurs images : Et ces tristes Césars, cent fois plus monstres qu'eux, Aux portes des bosquets sentinelles affreux, Qui, tout hideux d'effroi, de soupçons el de crimes, Semblent encor de l'ouil désigner leurs victimes;
i Auteur du poeme des Saisons, i tu 1748. (1M.E.)
i en 1700 à Ednam, mort
s Cook, célèbre navigateur anglais, nC dans le eoml<5
De quel droit s'offrent -ils dans ce riant séjour?
Montrez-moi des mortels plus chers à notre amour: En des lieux consacrés à leur apothéose, Créez un Elysée où leur ombre repose : Loin des profanes yeux, dans les vallons couverts De lauriers odorants, de myrtes toujours verts, En marbre de Paros offrez-nous leurs images. Qu'une eau lente se plaise à baigner ces bocages, El qu'aux ombres du soir mêlant un jour douteux, Diane aux doux rayons soit l'astre de ces lieux. Leur tranquille beauté sous ces dais de verdure, De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure, Ces grands hommes, leur calme et simple majesté, Cette eau silencieuse, image du Léthé, Qui semble, pour leurs cœurs exempts d'inquiétude, Rouler l'oubli des maux el de l'ingratitude; Ces bois, ce jour mourant sous leur ombrage épais, Tout des mânes heureux y respire la paix. Vous donc, n'y consacrez que des vertus tranquilles. Loin tous ces conquérants en ravages fertiles: Comme ils troublaientle monde, ils troubleraient ces
Placez-y les amis des hommes et des dieux, [lieux. Ceux qui par des bienfaits vivent dans la mémoire , Ces rois dont leurs sujets n'ont point pleuré la gloire. Montrez -y Fénélon à notre œil attendri ; Que Sully s'y relève embrassé par Henri. Donnez des fleurs, donnez; j'en couvrirai ces sages Qui, dans un noble exil , sur de lointains rivages Cherchaient ou répandaient les arts consolateurs; Toi surtout, brave Cook, qui, cher à tous les cœurs2, Unis par les regrets la France et l'Angleterre , Toi qui , dans ces climats où le bruit du tonnerre Nous annonçait jadis, Triptolème nouveau, Apportais le coursier, la brebis, le taureau, Le soc cultivateur, les arts de ta patrie, Et des brigands d'Europe expiais la furie. Ta voile , en arrivant, leur annonçait la paix, Et ta voile , en partant , leur laissait des bienfaits. Reçois donc ce tribut d'un enfant de la France. Et que fait son pays à ma reconnaissance? Ses vertus en ont fait notre concitoyen.
DELl(.LF..2.<;.f Jardins, cli. VI.