DESCRIPTION POÉTIQUE
PRÉCEPTES DU GENRE
Les descriptions du poète sont plus animées ; et , comme il est plus libre dans sa composition , c'est surtout à lui de choisir l'objet, le point de vue , le moment favorable , les traits les plus intéressants , et les contrastes qui peuvent rendre son objet plus sensible encore.
Le choix de l'objet doit se régler sur l'intention du poète. Le tableau doit-il être gracieux ou sombre, pathétique ou riant? Cela dépend de la place qu'il lui destine, et de l'effet qu'il en attend.
Le point de vue est relatif de l'objet au spectateur : l'aspect de l'un , la situation de l'autre , concourent à rendre la description plus ou moins intéressante ; mais ce qu'il est important de remarquer, c'est que , toutes les fois qu'elle a des auditeurs en scène, le lecteur se met à leur place; et c'est de là qu'il voit le tableau. Lorsque Cinna répète à Emilie ce qu'il a dit aux conjurés pour les animer à la perte d'Auguste, nous nous mettons, pour l'écouter , à la place d'Emilie ; au lieu que , s'il vient à décrire les horreurs des proscriptions :
Je les peins dans le meurtre à l'envl triomphants , Rome entière noyée, etc.,
ce n'est plus à la place d'Emilie que nous sommes, c'est à la place des conjurés.
Le point de vue direct de l'objet à nous est plus ou moins favorable à la poésie , comme à la peinture , selon qu'il répond plus ou moins à l'effet qu'elle veut produire. Un poète fait-il l'éloge d'un guerrier, il le voit comme Hermione voit Pyrrhus ,
Inlrépide, et partout suivi de la victoire.
Il oublie que son héros est un homme , et que ce sont des hommes qu'il fait égorger. Sa valeur, son activité, son audace, le don de prévoir, de disposer, de maîtriser seul les événements, l'in-
fluence d'une grande âme sur des milliers d'âmes vulgaires , qu'elle remplit de son ardeur , voilà ce qui le frappe.
Mais veut-il lui reprocher ses triomphes, tout change de face , et l'on voit :
Des murs que la flamme ravage ,
Un vainqueur fumant de carnage, etc.
ROUSSEAU
Ainsi cette Hermione , qui, dans Pyrrhus , admirait un héros intrépide, un vainqueur plein de charmes , n'y voit bientôt qu'un meurlrier impitoyable , et même lâche dans sa fureur :
Du vieux père d'Hector la valeur abattus, Aux pieds de sa famille , etc.
L'imitation de la nature peut varier à l'infini dans les détails; et c'est une étude assez curieuse que celle des tableaux divers qu'un même sujet a produits , imité par des mains savantes. Que l'on compare les assauts , les batailles , les combats singuliers , décrits par les plus grands poètes anciens et modernes; avec combien d'intelligence et de génie chacun d'eux a varié ce fonds commun, par des circonstances tirées des lieux, des temps, et des personnes !
Les contrastes ont le double avantage de varier et d'animer la description. Non-seulement deux tableaux opposés de ton et de couleur se font valoir l'un l'autre , mais , dans le même tableau , ce mélange d'ombre et de lumière détache les objets et les relève avec plus d'éclat.
Un exemple de reflet des contrastes, après lequel il ne faut rien citer , c'est celui des enfants de Médée , caressant leur mère qui va les égorger , et souriant au poignard levé sur leur sein : c'est le sublime dans le terrible.
Mais il faut observer, dans le contraste des images, que le mélange en soit harmonieux. Il en est de ces gradations comme de celles du son, de la lumière cl des couleurs : rien n'est terminé, tout se communique, tout participe de ce qui
DESCRIPTIONS
l'approche. Un accord n'est si doux à l'oreille , L'arc-en-ciel n'est si doux à la vue , que parce que les sons et les couleurs s'allient par un doux, mélange.
La poésie a donc ses accords ainsi que la musique , et ses reflets ainsi que la peinture. Tout ce qui tranche est dur et sec. Lorsque le gracieux ou l'enjoué contraste avec le grave ou le pathétique , le gracieux ne doit pas être aussi fleuri, ni l'enjoué aussi plaisant, que s'il était seul et comme en liberté. La douleur permet tout au plus de sourire. Que Virgile compare un jeune guerrier expirant à une fleur qui vient de tomber sous le tranchant de la charrue , il ne dit de la Heur que ce qui est analogue à la pitié que le jeune homme inspire : languescit moriens. Dans les descriptions des grands poètes , on peut voir qu'en opposant des images riantes à des tableaux douloureux , ils n'ont pris des unes que les traits qui s'accordent avec les autres , c'est-à-dire ce qui s'en retrace naturellement à l'esprit d'un homme qui souffre les maux opposés aux siens.
De même, dans un tableau où domine la joie , les choses les plus tristes en doivent prendre une teinte légère. C'est ainsi que les poètes lyriques, dans leurs chansons voluptueuses , parlent gaiement des peines de l'amour , des revers de la fortune , des approches de la mort.
La description est à l'épopée ce que la décoration et la pantomime sont à la tragédie. Le plan idéal que le poète se fera lui-même du théâtre de l'action , sera le modèle de sa description ; et , s'il a bien vu le tableau de l'action en la décrivant, en la lisant on la verra de même.
Il en est des personnages comme du lieu de la scène : toutes les fois que leurs vêtements , leur attitude , leurs gestes , leur expression , soit dans les traits du visage , soit dans les accents de la voix, intéressent l'action que le poète veut peindre, il doit nous les rendre présents. Lorsque Vénus se montre aux yeuxd'Énée, Virgile nous la fait voir comme si elle était sur la scène. Il fait voir de même Camille , lorsqu'elle s'avance au combat.
On voit un bel exemple de la pantomime exprimée par le poète, dans la dispute d'Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille (Mclam., 1 , 15 ). Si les deux personnages étaient sur la scène, ils ne nous seraient pas plus présents. Mais le modèle le plus sublime de l'action théâtrale exprimée dans le récit du poète , c'est la peinture de la mort de Didon :
Illa , graves oculos conata altollere, etc.
Le talent distinclif du poète épique étant celui d'exposer l'action qu'il raconte, son génie consiste à inventer des tableaux avantageux à peindre,
et son goût a ne peindre de ces tableaux que ce qu'il est intéressant d'y voir. Homère peint plus en détail ; c'est le talent du poète , dit le Tasse r Virgile peint à plus grandes touches ; c'est le talent du poète héroïque ; et c'est en quoi le style de l'épopée diffère de celui de l'ode , laquelle , n'ayant que de petits tableaux , les finit avec plus de soin.
J'ai dit que le contraste des tableaux, en variant les plaisirs de l'âme, les rendait plus vifs , plus touchants : c'est ainsi qu'après avoir traversé des déserts affreux, l'imagination n'en est que plus sensible à la peinture du palais d'Armidc. C'est ainsi qu'au sortir des enfers , où Milton vient de nous mener, nous respirons avec volupté l'air pur du jardin de délices. Que le poète se ménage donc avec soin des passages du clair à l'obscur, du gracieux au terrible ; mais que cette variété soit harmonieuse , et qu'elle ne prenne jamais rien sur l'analogie du lieu de la scène avec l'action qui doit s'y passer. Ce n'est point un riant ombrage qu'Achille doit chercher pour pleurer la mort de Patrocle , mais le rivage aride et solitaire d'une mer en silence , ou dont les mugissements répondent à sa douleur.
Une règle bien essentielle , c'est de réserver les peintures détaillées pour les moments de calme et de relâche : dans ceux où l'action est vive et rapide , on ne peut trop se hâter de peindre à grandes louches ce qui est de spectacle et de décoration. Dans l'Enéide, le lever de l'aurore, la flotte d'Énée voguant à pleines voiles , le port de Carthage vide et désert , Didon qui , du haut de son palais , voit ce spectacle , et qui, dans son désespoir , s'arrache les cheveux et se meurtrit le sein , tout cela est exprimé en moins de cinq vers :
Regina e speculis , etc.
C'est ainsi que le poète doit en user toutes les fois que l'action le presse de faire place à ses acteurs.
En général , si la description est peu importante , louchez légèrement ; si elle est essentielle, appuyez davantage. Le défaut du 5° livre de l'Enéide est d'être aussi détaillé que le 2°. Même défaut, joint à la plus grande beauté, dans le récit de Théramènc. Celui de l'assemblée des conjurés dans Cinna , et de la rencontre des deux armées dans les Horaces , sont des modèles du récit dramatique.
MARMONTel. Éléments de LiUCrd' titre, t. il.