‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 358 sur 649 · LA CHASSE DU CERF · texte numérisé non relu

LA CHASSE DU CERF

; . .Du cor bruyant j'entends déjà les sons; gardent coursier déjà sent tressaillir ses veines , Dat du pied , mord le frein , sollicite les rênes. A ces apprêts de guerre, au bruit des combattants, Le cerf frémit , s'étonne, et balance longtemps. Doit-il loin des chasseurs prendre son vol rapide? Doit-il leur opposer son audace intrépide? De son front menaçant, ou de ses pieds légers, A qui se fira-t-il dans ces pressants dangers? Il hésite longtemps : la peur enfin l'emporte; Il part, il court, il vole : un moment le transporte Bien loin de la forêt, et des chiens et du cor. Le coursier libre enfin s'élance et prend l'essor; Sur lui l'ardent chasseur part comme la tempête, Se penche sur ses crins, se suspend sur sa tête, Il perce les taillis, il rase les sillons, Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons.

Cependant le cerf vole , et les chiens sur sa voie Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ; Partout où sont ses pas sur le sable imprimés, Ils attachent sur eux leurs naseaux enflammés; Alors le cerf tremblant, de son pied qui les guide Maudit l'odeur traîtresse et l'empreinte perfide. Poursuivi, fugitif, entouré d'ennemis, Enfin dans son malheur il songe à ses amis. Jadis de la forêt dominateur superbe, S'il rencontre (les cerfs errants en paix sur l'herbe, Il vient au milieu d'eux, humiliant son front, Leur confier sa vie et cacher son affront.

Mais, hélas ! chacun fuit sa présence importune, Et la contagion de sa triste fortune : Tel un flatteur délaisse un prince infortuné. Banni par eux, il fuit, il erre abandonné; Il revoit ces grands bois si chers à sa mémoire, Où cent fois il goûta les plaisirs el la gloire , Quand les bois, les rochers, les antres d'alentour, Répondaient à ses cris et de guerre el d'amour, Et qu'en sultan superbe à ses jeunes maîtresses Sa noble volupté partageait ses caresses; Honneur, empire, amour, tout est perdu pour lui.

C'est en vain qu'à ses maux prêtant un noble appui, D'un cerf tout jeune encor la confiante audace Succède à ses dangers, et s'élance à sa place; Par les chiens vétérans le piège est éventé.

Du son lointain des cors bientôt épouvanté, Il part, rase la terre, ou, vieilli dans la feinte, De ses pas, en sautant, il interrompt l'empreinte; Ou , tremblant et tapi loin des chemins frayés, Veille et promène au loin ses regards effrayés, S'éloigne, redescend , croise et confond sa route. Quelquefois il s'arrête, il regarde, il écoute; Et des chiens, des chasseurs, de l'écho des forêts Déjà l'affreux concert le frappe de plus près. Il part encor, s'épuise encore en ruses vaines. Mais déjà la terreur court dans toutes ses veines. Chaque bruit est pour lui l'annonce de son sort, Chaque arbre un ennemi , chaque ennemi la mort. Alors, las de traîner sa course vagabonde, De la terre infidèle il s'élance dans l'onde, Et change d'élément sans changer de destin.

Avide, et réclamant son barbare festin, Bientôt vole après lui , de sueur dégouttante, Brûlante de fureur et de soif haletante , La meute aux cris aigus, aux yeux étmeelants. L'onde à peine suffit à leurs gosiers brûlants; [dent. Mais à leur fier instinct d'autres besoins comman- C'est de sang qu'ils ont soif, c'est du sang qu'ils dc-

Alors désespéré, sans amis, sans secours, [mandent. A la fureur enfin sa faiblesse a recours. Hélas! pourquoi faut-il qu'en ruses impuissantes La frayeur ait usé ses forces languissantes? Et que n'a-t-il plutôt, écoutant sa valeur, Par un noble combat illustré son malheur? Mais enfin, las de perdre une inutile adresse, Terrible, il se ranime, il s'élance, il se dresse, Soutient seul mille assauts : son généreux courroux Réserve aux plus vaillants les plus terribles coups. Sur lui seul à la fois tous ses ennemis fondent; Leurs morsures , leurs cris , leur rage se confondent. Il lutte, il frappe encore : efforts infructueux! Hélas! que lui servit son port majestueux, Et sa taille élégante, et ses rameaux superbes, Et ses pieds qui volaient sur la pointe des herbes? Il chancelle, il succombe, et deux ruisseaux de pleura De ses assassins même attendrissent les cœurs.

delille. Georgiques françaises-

Mais l'automne offre encor d'autres amusements, Où le courage el l'art mènent à la victoire; Diane dans ses jeux se propose la gloire. Entendez-vous quel bruit retentit dans les airs, Et d'échos en échos roule dans ces déserts? La Discorde, Bellone ou le dieu de la guerre, Par ce bruit effrayant menacent-ils la terre? De la vasle forêt l'espace en est rempli , Dans ses sombres buissons le cerf a tressailli; Au monarque des bois la guerre est déclarée. Il a vu d'ennemis sa demeure entourée, Et des chiens dévorants, en groupes dispersés. De distance en dislance autour de lui placés. Là , le coursier fougueux levant sa tète allièrc , Bondissant sous son maître et frappant la bruyère, De la course tardive appelle les instants.

Mais on part; il s'élance; et des sons éclatants Sur les traces du cerf, dont la terre est empreinte, Ont conduit le chasseur au centre de l'enceinte.

DESCRIPTIONS

Le timide animal s'épouvante et s'enfuit, El voit dans chaque objet la mort qui le poursuit. Sa route sur le sable est à peine tracée : Il devance en courant la vue et la pensée; L'œil le suit et le cherche aux lieux qu'il a quittés ; Ses cruels eunemis, par le cor excités , S'élèvent sur ses pas au sommet des montagnes, Ou fondent à grands cris sur les vastes campagnes ; Effrayé des clameurs et des longs hurlements Sans cesse à son oreille apportés par les vents, Vers ces vents importuns il dirige sa fuite; Nais la troupe implacable, ardente àsa poursuite, En saisit mieux alors ses esprits vagabonds. Il écoule et s'élance , et s'élève par bonds ; 11 voudrait ou confondre ou dérober sa trace , Se détacher du sable et voler dans l'espace. Hélas ! il change en vain sa roule et ses retours. Dans le taillis obscur il fait de longs détours ; Il revoit ces grands bois, théâtre de sa gloire , Où jadis cent rivaux lui cédaient la victoire, Où , couvert de leur sang, consumé de désirs , Pour prix de son courage il obtint les plaisirs. 11 force un jeune cerf à courir dans la plaine, Pour présenter sa trace à la meule incertaine ; Mais le chasseur la guide, et prévient son erreur. Le cerf est aballu, tremblant, saisi d'horreur; Son armure l'accable , et sa tête est penchée ; Sous son palais brûlant sa langue est desséchée. Il enlend de plus près des cris plus menaçants, Et fait pour fuir encor des efforts impuissants. Ses yeux appesantis laissent tomber des larmes. A la troupe en fureur il oppose ses armes : En vain le désespoir le ranime un instant; Il tombe, se relève, et meurt en combattant.

sajnt-lambert. Les Saisons.

MÊME SUJET

Le cor, pour éveiller les châteaux d'alentour , Frappe et remplit les airs de bruyantes fanfares; L'ardent coursier hennit, et vingt meutes barbares, Près de porter la guerre au monarque des bois, En rapide aboîment font éclater leur voix. Ennemis affamés que les veneurs devancent , Les chiens vers la forêt en tumulte s'avancent, El bientôt sur leurs pas l'impétueux coursier, Tout lier d'un conducteur brillant d'or et d'acier , Non loin -de la retraite où l'ennemi repose, Arrive. L'assaillant en ordre se dispose. Tous ces flots de chasseurs , prudemment partagés , Se forment en deux corps sur les ailes rangés. Les chiens au milieu d'eux se placent en silence. Tout se tait : le cor sonne ; on s'écrie , on s'élance , Et soudain comme un trait, meute, coursiers, chas- Du rempart des taillis ont franchi l'épaisseur, [seur, Éveillé dans son fort au bruit de la tempête, La terreur dans les yeux, le cerf dresse la tète, Voit la troupe surlui fondant comme un éclair; Il déserte son gîte; il court, vole et fend l'air , Et sa course déjà, de l'aquilon rivale , Entre l'armée et lui laisse un vaste intervalle. JMais les chiens plus ardents, vers la terre inclinés, Dévorant les esprits de son corps émanés, . Demeurent sans repos attachés à sa trace ; Ils courent. L'animal, ô nouvelle disgrâce! L'animal est surpris en un fort écarté. Moins confiant alors en son agilité, Par la feinte ei la ruse il défend sa faiblesse;

Sur lui-même trois fois il tourne avec sonplesss, Ou cherche un jeune cerf, de sa vieillesse ami, Et l'expose en sa place à l'œil de l'ennemi.

Mais la brûlante odeur des esprits qu'il envoie, Conductrice des chiens , les ramène à sa voie. C'est alors qu'il bondit et veut franchir les airs ; Sa trace est reconnue ; enfin , dans ces déserts , Contre tant d'ennemis ne trouvant plus d'asile, Le roi de la forêt à jamais s'en exile : Il ne reverra plus ce spacieux séjour Où vingt jeunes rivaux, vaincus en un seul jour, Laissaient à ses plaisirs une vaste carrière : Il franchit, n'osant plus regarder en arrière, Il franchit les fossés, les palis et les ponts , Et les murs et les champs, et les bois et les monts. Tout fumant de sueur., près d'un fleuve il arrive, Et la meute avec lui déjà touche la rive. Le premier, dans les Ilots il s'élance à leurs yeux : Avec des hurlements les chiens plus furieux, Trempés de leur écume, affamés de carnage, Se plongent dans le fleuve, et l'ouvrent à la nage.

Cependant un nocher devance leur abord , Et, tandis que sa nèfles porte à l'autre bord , L'infortuné, poussant une pénible haleine, Et glacé par le froid de la liquide plaine, Vogue, franchit le fleuve, et, de l'onde sorti, Fuit encor , de chasseurs et de chiens investi. Sa force enfin trompant son courage , il s'arrête , Il tombe ; le cor sonne , et sa mort qui s'apprête L'enflamme de fureur; l'animal aux abois Se montre digne encor de l'empire des bois. Il combat de la tête , il couvre de blessures L'aboyant ennemi dont il sent les morsures. Mais il résiste en vain ; hélas ! trop convaincu Que faible , languissant , de fatigue vaincu , Il ne peut inspirer que de vaines alarmes, Pour fléchir son vainqueur il a recours aux larmes Ses larmes ne sauraient adoucir son vainqueur. Il détourne ses yeux , se cache ; et le piqueur , Impitoyable et sourd aux longs soupirs qu'il traîne Le perçant d'un poignard , ensanglante l'arène. Il expire , et les cors célèbrent son trépas.

ROUCHER. Les MOIS. Cil. IX.

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