LES BUREAUX D'ESPRIT
Il faut penser pour être au rang de mes amis; Les beaux esprits manques n'y seront point admis. J'en veux laisser jouir une madame Hortense Qui, pour le sentiment n'ayant plus d'existence, Croit qu'on a de l'esprit, en rassemblant le soir Ceux qui dans le public passent pour en avoir. Bien peu de gens en ont, disons -le sans scrupule, Et, de tout cet esprit qui dans Paris circule, Il est peu de cerveaux qui fournissent les fonds. Quelques hommes choisis sont légers et profonds. Quelques femmes aussi peuvent être citées; Mais tout le reste vit de choses empruntées.
Vous feriez-vous le protecteur
De ces plaisants aréopages, Où préside toujours une femme docteur, Qui, rassemblant de petits personnages,
Recueillant de petits suffrages ,
Dicte des lois au peuple auteur?
On vit là comme ailleurs de phrases rebattues.
Je compare ces tribunaux
A des cabinets de statues
Où sont, sur de grands piédestaux, De petits bustes peints, figures inconnues, Qu'un curieux étiquete du nom
D'Aristophane ou de Platon.
Chacun de ces bureaux se croit la seule école Des talents et du goût, de la prose et des vers.
Dans une outre, on a dit qu'Éole
Renferma tous les vents divers :
De nos bureaux d'esprit cette outre est le symbole; Chacun croit contenir, comme dans une fiole,
Tout le bon sens de l'univers.
Poètes , orateurs , historiens , critiques , Tout abonde en ces lieux : je crois voir ces boutiques Où je lis quelquefois , en traversant Paris, Sur des vases rangés, d'Esculape chéris, Emétique, antimoine, essence, esprit de nitre. Eh bien, ces vases-là n'ont souvent que le titre.
desmahis. L'Honnête Homme, act. n.sc. u.
FABLES
liien n'est hean que le vrai ; le vrai seul est aimable : Il doit régner partout , et même dans 'a fahlP,
EOILEAU.^. IX.
FABLE
PRECEPTES DU GENRE
On a dit : Le style de la fable doit être simple, familier, riant , gracieux , naturel, et même naïf. Il fallait dire : et surtout naïf.
La naïveté est susceptible de tous les tons. Joas est naïf dans sa scène avec Albalie , mais d'une naïveté noble , qui fait frémir pour les jours de ce précieux enfant.
L'instruction théâtrale exige un appareil qui n'est ni de tous les lieux ni de tous les temps : c'est un miroir public qu'on n'élève qu'à grands frais et à force de machines ; il en est à peu près de même de l'épopée. On a donc voulu nous donner des glaces portatives , aussi fidèles et plus commodes, où chaque vérité isolée eût son image distincte, et de là l'invention des petits poèmes allégoriques.
Dans ces tableaux , on pouvait nous peindre à nos yeux sous trois symboles différents : ou sous les traits de nos semblables, comme dans la fable duSavetieretduFinancier, danscelledu Berger et du Roi, dans celle du Meunier et de son Fils , etc. ; ou sous le nom des êtres surnaturels et allégoriques, comme dans la fable de Phébus et de Borée, dans celle de la Discorde, dans les fictions poétiques , dans les contes des Fées; ou sous la figure des animaux et des êtres matériels, que le poète fait agir et parler à notre manière. C'est ici le genre le plus étendu, et peut-être le seul vrai genre de la fable , par la raison même qu'il est le plus dépourvu de vraisemblance à notre égard.
Tout ce qui concourt à nous persuader la simplicité et la crédulité du poète , rend la fable plus intéressante , au lieu que tout ce qui nous fait douter de la bonne foi de son récit , en affaiblit l'intérêt.
Quelle est l'espèce d'illusion qui rend la fable si séduisanle ? On croit entendre un hoimuc assez
simple et assez crédule pour répéter sérieusement les contes puérils qu'on lui a faits ; et c'est dans cet air de bonne foi que consiste la naïveté du récit et du style.
On reconnaît la bonne foi d'un historien à l'attention qu'il a de saisir et de marquer les circonstances , aux réflexions qu'il y mêle, à l'éloquence qu'il emploie à exprimer ce qu'il sent : c'est là surtout ce qui met la Fontaine au-dessus de tous ses modèles. Ésope raconte simplement, mais en peu de mots ; il semble raconter fidèlement ce qu'on lui a dit. Phèdre y met plus de délicatesse et d'élégance , mais aussi moins de vérité. On croirait en effet que rien ne dût mieux caractériser la naïveté qu'un style dénué d'ornements; cependant la Fontaine a répandu dans le sien tous les trésors de la poésie , et il n'en est que plus naïf: ces couleurs si variées et si brillantes sont ellesmêmes les traits dont la Nature vient se peindre dans les écrits de ce poète, avec tant de grâce et de simplicité. Ce prestige de l'art paraît d'abord inconcevable ; mais, dès qu'on remonte à la cause, on n'est plus surpris de l'effet.
Non-seulement la Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte , mais il l'a vu , il croit le voir encore. Ce n'est pas un poète qui imagine , ce n'est pas un conteur qui plaisante ; c'est un témoin présent à l'action , et qui veut vous y rendre présent vous, même : son érudition^ son éloquence, sa philosophie , sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire et de sentiment, il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde, pour vous persuader ; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites , c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfants , c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et pour une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant : Le bonhomme! On le disait de lui dans la société. Son caractère n'a fait que passer dans ses Fables. C'est du fond de sou caractère que sont émanés
îiîii
FABLES
ces tours si naturels , ces expressions si naïves, ces images si fidèles.
La Fontaine raconte la guerre des vautours; son génie s'élève ; il plut du sang. Cette image lui paraît encore faible ; il ajoute , pour exprimer la dépopulation :
Et sur son roc ProméUiéc espéra ne voir bientôt une fin â sa peine.
La querelle de deux coqs pour une poule lui rappelle ce que l'amour a produit de plus funeste :
Amour, tu perdis Troie!
Deux chèvres se rencontrent sur un pont trop étroit pour y passer ensemble ; aucune des deux ne veut reculer; il s'imagine voir
Avec Louis le Grand Philippe quatre qui.s'avance Dans l'ile de la Conférence.
Un renard est entré la nuit dans un poulailler ; comment exprimer ce désastre ?
les marques de sa cruauté Parurent avec l'aube : on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s'en faliut que le soleil i Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide, elc.
La Fontaine a toujours le style de la chose :
Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel , en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre.
Les tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Ce n'est jamais la qualité des personnages qui le décide. Jupiter n'est qu'un homme dans les choses familières ; le moucheron est un héros lorsqu'il combat le lion: rien de plus philosophique , et en même temps de plus naïf, que ces contrastes. La Fontaine est peut-être celui de tous les poètes qui passe d'un extrême à l'autre avec le plus de justesse et de rapidité. Il n'a pas dessein de faire croire qu'il s'égaye à rapprocher le grand du petit : il veut que l'on pense , au contraire , que le sérieux qu'il métaux petites choses, les lui fait mêler et confondre de bonne foi avec les grandes; et il réussit, en effet, à produire cette illusion. De là vient qu'il n'est jamais contraint , ni dans le style familier , ni dans le haut style. Si ses réflexions et ses peintures l'emportent vers l'un , ses sujets le ramènent à l'autre , et toujours si à propos , que le lecteur n'a pas le temps de désirer qu'il prenne l'essor ou qu'il se modère. En lui , chaque idée réveille soudain limage et le sentiment qui lui est propre; on peut le voir dans ses peintures , dans son dia-
logue, dans ses harangues. Qu'on lise, pour les peintures, la fable de Phébus.ct de Borde, celle du Chêne et du Roseau ; pour le dialogue, celle de la Mouche et de la Fourmi , celle des Compagnons d'Ulysse; pour les harangues , celle du Loup et des Bergers , celle du Berger et du Roi, celle de Y Homme et de la Couleuvre, modèles à la fois de philosophie et de poésie. On a dit souvent que l'une nuisait à l'autre ; qu'on nous cite, ou parmi les anciens ou parmi les modernes, quelque poète plus riant , plus fécond , plus varié , quelque moraliste plus sage.
Mais ni sa philosophie ni sa poésie ne nuisent à sa naïveté ; au contraire , plus il met de l'une et de l'autre dans ses récits, dans ses réflexions, dans ses peintures , plus il semble persuadé , pénétré de ce qu'il raconte , et plus , par conséquent , il nous paraît simple et crédule.
Le premier soin du fabuliste doit donc être de paraître persuadé ; le second , de rendre sa persuasion amusante ; le troisième , de rendre cet amusement utile.
Son caractère de naïveté une fois établi, nous devons trouver possible qu'il ajoute foi à ce qu'il raconte ; et de là vient la règle de suivre les mœurs, ou réelles, ou supposées. Son dessein n'est pas de nous persuader que le lion , l'àne et le renard ont parlé, mais d'en paraître persuadé lui-même; et pour cela, il faut qu'il observe les convenances, c'est-à-dire qu'il fasse parler et agir le lion , l'àne et le renard , chacun selon le caractère et les intérêts qu'il est supposé leur attribuer : ainsi, la règle de suivre les mœurs dans la fable est une suite de ce principe, que tout doit y concourir à nous persuader la crédulité du poète. La Fontaine a quelquefois lui-même oublié cette règle , comme dans la fable du Lion , de la Chèvre cl de la Génisse.
Il faut de plus que la crédulité du conteur soit amusante. La Fontaine évite avec soin tout ce qui a l'air de la plaisanterie, et, s'il lui échappe quelque trait , il a gi'and soin de l'émousser.
A ces mots , l'animal pervers, C'est le serpent que je veux dire.
Voilà une excellente épigramme , et le poète s'en serait tenu là , s'il avait voulu être fin ; mais il voulait être, ou plutôt il était naïf; il a donc achevé :
C'est le serpent que je veux dire, Et non l'homme ; on pourrait aisément s'y trompei.
De même , dans ces vers qui terminent la fable du Bat solitaire:
Qui désigné-jc , à votre avis , Tar oc rat si peu tecourable?
l'n moine? Non', mais uu dervl»
FABLES
1! a'j&iib !
Je suppose qu'un moine est toujours cbarilable.
La finesse du style consiste à se laisser deviner ; la naïveté , à dire tout ce qu'on pense.
La Fontaine nous fait rire , mais à ses dépens , et c'est sur lui-même qu'il fait tomber le ridicule, quand , pour rendre raison de la maigreur d'une belette, il observe qu'elle sortait de maladie; quand, pour expliquer comment un cerf ignorait une maxime de Salomon , il se croit obligé de nous avertir que ce cerf n'avait pas accoutumé de lire ; quand , pour nous prouver l'expérience d'un vieux rat, et les dangers qu'il avait courus, il remarque quil avait même perdu sa queue à la bataille; quand, pour nous peindre la bonne intelligence des chiens et des chats , il nous dit :
Ces animaux vivaient entre eux comme cousinî : Cette union si douce et presque fraternelle Édifiait tous les voisins.
Cependant, comme ce n'est pas uniquement à nous amuser, mais surtout à nous instruire , que la fable est destinée , l'illusion doit se terminer au développement de quelque vérité utile : je dis au développement , et non pas à la preuve, car il faut bien observer que la fable ne prouve rien. Quelque bien adapté que soit l'exemple à la moralité , l'exemple est un fait particulier, la moralité une maxime général* ; et l'on sait que du particulier au général il n'y a rien à conclure. Il faut donc que la moralité soit une vérité connue par elle-même, et à laquelle on n'ait besoin que de réfléchir pour en être persuadé. L'exemple contenu dans la fable en est l'indication , et non la preuve : son but est d'avertir, et non pas de convaincre ; et son office est de rendre sensible à l'imagination ce qui est avoué par la raison ; mais, pour cela, il faut que l'exemple mène droit à la moralité , sans diversion , sans équivoque ; et c'est ce que les plus grands maîtres semblent avoir oublié quelquefois.
La vérité doit nnitre de la fable.
La Motte l'a dit et l'a pratiqué ; il ne le cède même à personne en celte partie . comme elle dépend de la justesse cl de la sagacité de l'esprit , et que la Molle avait supérieurement l'une et l'autre , le sens moral de ses Fables est presque toujours bien saisi, bien déduit, bien préparé.
La Fontaine s'est plus négligé que lui sur le îhoix de la moralité. Il semble quelquefois la chercher après avoir composé sa fable, soil qu'il affecte celle incertitude pour cacher jusqu'au boni le dessein qu'il avait d'instruire ; soil qu'en effet il se soil livré d'abord à l'attrait d'un tableau favorable à peindre, bien sûr que d'un sujet
| moral il est facile de lirer une réflexion morale. ! Cependant sa conclusion n'est pas toujours égale- ! ment heureuse ; le plus souvent profonde , lumi- I neuse , intéressante , et amenée par un chemin I de fleurs, mais quelquefois aussi, commune, fausse J ou mal déduite.
En général , le respect de la Fontaine pour les anciens ne lui a pas laissé la liberté du choix ! dans les sujets qu'il en a pris ; presque toutes ses | beautés sont de lui , presque tous ses défauts sont des autres : ajoutons que ses défauts sont rares et tous faciles à éviter, et que ses beautés sans nombre sont peut-être inimitables.
J'aurais beaucoup à dire sur sa versification , dont lesbeautés ravissent d'admiration les hommes de l'art les plus exercés et les hommes de goût les plus délicats; mais la richesse, la vérité , l'originalité , l'heureuse hardiesse de son langage , ne sont pas des.qualilés qu'on puisse rendre sensibles en les définissant. Pour en avoir l'idée et le sentiment , il faut le lire , et le lire encore ; c'est un plaisir qui ne s'épuise point.
mabmOntel. Éléments de Littérature, tom. n t.