L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE
Aidons-nous mutuellement, La charge des malheurs en sera plus légère;
Le bien que l'on fait à son frère, Pour le mal que l'on souffre est un soulagement;
s Voyez le Singe, Fables et Alie<jo>
FABLES
SCI
Oonfucius l'a dit : suivons tons sa doctrine. Pour la persuader aux peuples de la Chine,
Il leur contait le trait suivant :
Dans "une ville de l'Asie
11 existait deux malheureux , L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au ciel de terminer leur vie;
Mais leurs vœux élaient superflus :
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, Couché sur un grabat dans la place publique , Souffrait sans être plaint : il en souffrait bien plus.
L'aveugle, à qui tout pouvait nuire,
Était sans guide, sans soutien ,
Sans avoir même un pauvre chien
Pour l'aimer et pour le conduire.
Un certain jour il arriva Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,
Près du malade se trouva; Il entendit ses cris, son urne en fut émue. Il n'est tels que les malheureux
Pour se plaindre les uns les autres.
<• J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres; Unissons-les, mon frère; ils seront moins affreux. » « — Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
Que je ne puis faire un seul pas;
Vous-même vous n'y voyez pas :
A quoi nous servirait d'unir notre misère? » « — A quoi! répond l'aveugle; écoulez : à nous deux Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;
J'ai des jambes, et vous des yeux; Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide; Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés; Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi , Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. »
FLOniAN.
LE CHATEAU nE CARTES.
Un bon mari , sa femme, et deux jolis enfants, Coulaient en paix leurs jours dans le simple héritage Où , paisibles comme eux, vécurent leurs parents. Ces époux, partageant les doux soins du ménage, Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons; Et le soir dans l'été, soupantsous le feuillage,
Dans l'hiver, devant leurs tisons, Us prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse, Leur parlaient du bonheur qu'elles donnent toujours : Le père par un conte égayait ses discours ,
La mère par une caresse.
L'alnéde ces enfants, né grave, studieux,
Lisait et méditait sans cesse; Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. Un soir, selon l'usage, à côté de leur père, Assis près d'une table où s'appuyait la mère, L'alné lisait Rollin : le cadet, peu soigneux D'apprendre les hauts faits desRomainseldesParthcs, Employait tout son art, toutes ses facultés, A joindre, a soutenir par les quatre côtés,
Un fragile château de cartes.
II n'en respirait pas, d'attention, de peur.
Tout à coup voici le lecteur Qui s'interrompt : a Papa, dit-il, daigne m'inslruire Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérants
Et d'autres fondateurs d'empire?
Ces deux noms sont-ils différents? »
Le père méditait une réponse sage,
Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir, Après tant de travail, d'avoir pu parvenir
A placer un second étage, S'écrie : « II est Uni ! » Son frère, murmurant, Se fâche, etd'un seul coup détruit son long ouvrage;
Et voilà le cadet pleurant.
« Mon fils , répond alors le père,
Le fondateur, c'est votre frère,
Et vous êtes le conquérant, »
LE Ml1. il,:.