LE BAILLY
Un grand fleuve parcourt le monde :
Tantôt lent, il serpente entre des prés fleuris,
Les embellit et les féconde; Tantôt rapide, il s'enfle, il se courrouce, il gronde, Roulant, précipitant au milieu des débris
Son eau turbulente et profonde.
A travers les cités, les guérets, les déserts, Il va, distribuant à mesure inégale, Aux avides humains dont ses bords sont couverts, Les trésors de son urne avare et libérale. Ainsi, tandis que l'un , dans son repos,
Bénit la main de la nature, Qui dans son héritage a fait passer leurs flots,
Ou les lui donne pour ceinture, L'autre maudit le sol dont les flancs déchirés Reproduisent sans cesse et le roc et la pierre , Indestructible digue, éternelle barrière, Assise entre le fleuve et ses champs altérés.
Mais le plaisant de celte histoire,
C'est de voir certain compagnon,
Plongé dans l'eau jusqu'au menton;
Plus il a bu, plus il veut boire.
Infatigable, et dans son bain,
Cent fois moins heureux et moins sacc Qu'un homme qui tout près, sans désirs, sansdédaio,
FABLES
Regardant l'eau couler, n'en prend pour son usage Que ce qui peut tenir dans le creux de sa main.
Homme rare, sur ma parole!
Avec moi vous en conviendrez ,
Mes bons amis, quand vous saurez
Que noire fleuve est le Pactole.
l'aigle et le serpent.
L'oiseau ministre du tonnerre, Après avoir longtemps contemplé le soleil,
Abaissa son vol vers la terre.
Il voulait y jouir du brillant appareil
Que développe la nature , Lorsque les doux zéphyrs, messagers du printemps,
Ont rajeuni l'herbe des champs, Et tapissé les prés de Heurs et de verdure.
Du sommet d'un roc sourcilleux, Son avide regard ne peut trpp se repaître
D'un spectacle si merveilleux.
Comme il rendait hommage à l'œuvre du grand mal tre, Qui prodigue aux mortels tant de biens précieux, Un énorme serpent frappe soudain ses yeux.
Sorti du fond d'une crevasse,
Il a vu l'aigle; il le menace, Et, pour mieux l'embrasser, de son corps monstrueux Déroule en longs replis les anneaux tortueux; A darder le venin déjà sa langue est prête; Il se ramasse en rond, dresse une horrible tête, Puis s'élance, et, toujours entraîné par son poids, Tombe, s'élance encore et retombe vingt fois.
Outré de dépit , de colère,
Il répond par des sifflements
Au calme de son adversaire , Et sur le roc aride il imprime ses dents.
L'aigle voit en pitié sa rage.
Il lui tient alors ce langage :
« Que. prétendais-tu faire, animal odieux?
Va, cesse une attaque inutile; Quel triomphe obtiendrait sur un faible reptile
L'oiseau du souverain des dieux?
J'entends... Tu voudrais qu'en sa serre Il daignât te saisir pour t'élever aux cieux :
Ton sort serait trop glorieux :
Non : siffle et rampe sur la terre. » Il dit, et, reprenant son vol audacieux, L'aigle, au milieu des airs, franchit un vaste espace ,
Où l'œil du reptile envieux
Ne peut suivre même sa trace.