LA LOUANGE ET LA CRITIQUE
Dans le temps qu'au dieu du Permessç J'adressai mon premier tribut, Heureux fruit de ma douce ivresse, Ce dieu lui-même m'apparut.
Deux déesses suivaient ses traces :
L'une à l'œil fier, au front hautain ; L'autre, avec un ris plein de grâce.1', S'avançait l'encens à la main.
« C'est la Louange et la Critique, Me dit Phébus : choisis des deux Qui dans la lice poétique Guidera tes pas hasardeux. »
Mon cœur, charmé de la première, Est prêt à lui donner sa voix; Mais l'autre, d'un trait de lumière, Me pénètre et change mon choix.
. Phébus me quitte, et la Louange, Confuse de mon peu d'égard , Disparaît , et déjà se venge Avec un dédaigneux regard.
L'autre près de moi prend sa place, Et, l'arbitre de mes écrits, Elle ôte, elle ajoute, elle efface ; A chaque chose met son prix.
Elle veut la raison pour base De mes plus badines cl^nsons, Chicane le mot et la phrase , Va même à critiquer les sons.
Elle orne si bien ma pensée, Et met tant d'art dans mes accorda Qu'enfin la Louange est forcée De me rapporter ses trésors.
J'éprouve aujourd'hui le mélange De leurs différentes faveurs,
Et la Critique et la Louange Vivent avec moi comme sœurs.
Au fond d'un bois à la paix consacré, Séjour heureux de la cour ignoré, S'élève un temple où l'art et ses prestiges
' La victoire de Henri IV. Voyez, dans la traduction < l'Éneide par Delillc, et dans celle des Métamorphoses pai i Saint-Aiiijc, le même sujet.
ALLÉGORIES
N'étalent point l'orgueil de ïeurs prodiges ,
Où rien ne trompe et n'éblouit les yeux,
Où tout est vrai , simple et fait pour les dieux :
De bons Gaulois de leurs mains le fondèrent;
A l'Amitié leurs cœurs le dédièrent.
Las! ils pensaient, dans leur crédulité,
Que par leur race il serait fréquenté.
En vieux langage on voit sur la façade
Les noms sacrés d'Oreste et de Pylade,
Le médaillon du bon Pirilhoùs,
Du sage Achate, et du tendre Nisus.
Tous grands héros , tous amis véritables :
Ces noms sont beaux , mais ils sont dans les fables.
Les doctes Sœurs ne chantent qu'en ces lieux ,
Car on les siffle au superbe empyrée.
On n'y voit point Mars et sa Cythérée.
Car la. Discorde est toujours avec eux :
L'Amitié vit avec très-peu de dieux.
A ses côtés, sa fidèle interprète, La Vérité, charitable et discrète, Toujours utile à qui veut l'écouler, Attend en vain qu'on l'ose consulter :
Nul ne l'approche , et chacun la regrette. Par contenance un livre est dans ses mains, Où sont écrits les bienfaits des humains, Doux monuments d'estime et de tendresse, Donnés sans fasie, acceptés sans bassesse, Du protecteur noblement oubliés , Du protégé sans regret publiés.
C'est des vertus l'histoire la plus pure; L'histoire est courte, et le livre est réduit A deux feuillets de gothique écriture, Qu'on n'entend plus , et que le temps détruit ».
VOLTAIRE
LA FAVEUH.
Au sein des mers, dans une lie enchantée . Près du séjour de l'inconstant Protée, 11 est un temple élevé par l'Erreur, Où la brillante et volage Faveur, Semant au loin l'esnoir et les mensonges, D'un air distrait faifce sort des mortels. Son faible trône est sur l'aile des Songes; ...Les Vents légers soutiennent ses autels. Là , rarement la Raison , la Justice, Ont amené les mortels vertueux ; L'Opinion , la Mode et le Caprice Ouvrent le temple , et nomment les heureux En leur offrant la coupe délectable, Sous le nectar cachant un noir poison , La déité daigne paraître aimable, Et d'un sourire enivre leur raison ; Au même instant, l'agile Renommée Grave leur nom sur son char lumineux.
Jouet constant d'une vaine fumée , Le monde entier se réveille pour eux; Mais sur la foi de l'onde pacifique , A peine ils sont mollement endormis, Déifiés par l'erreur léthargique Qui leur fait voir, dans des songes amis, Tout l'univers à leur gloire soumis ; Dans ce sommeil d'une ivresse riante, En un moment, la Faveur inconstante Tournant ailleurs son essor incertain,
Dans des déserts, loîn de l'Ile charmante,
Les aquilons les emportent soudain ,
El leur réveil n'offre plus à leur vue
Que les rochers d'une plage inconnue , [jours,
Qu'un monde obscur, sans printemps , sans beaux
Et que des cieux éclipsés pour toujours 2.
GBBSSBT.