‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 447 sur 649 · LE TESTAMENT DE DELILLE · texte numérisé non relu

LE TESTAMENT DE DELILLE

Viens là, viens, disait-il, 0 toi que j'aimai tant5! Né pauvre, je meurs pauvre, et j'ai vécu content. Ah! c'en est fait! reçois de ma reconnaissance Ce peu que notre amour changeait en opulence , Tout ce luxe indigent qui , sous nos humbles toits , Égalait à nos yeux la richesse des rois. Vois ces vases sans art ; leurs formes sont vulgaires Mais nos chiffres unis le les rendront plus chères ; Mais ils faisaient l'honneur de ce léger festin Qui charmait près de loi les heures du matin. Hélas! le ciel pour moi ne marquera plus d'heures. Reçois encor de moi , de l'ami que tu pleures , Cetle image du temps dont tu trompais le cours : Puisse-t-elle, après moi , te marquer d'heureux jours! Cette boîte en mon sein si doucement cachée, Qui parle trépas seul pouvait m'êlre arrachée, Et qui , de ton absence adoucissant l'ennui , Sentait battre ce cœur, et reposait sur lui, Détache-la! je souffre à me séparer d'elle; Mais j'emporte en mon âme un portrait plus fidèle: Le mien sera-t-il cher à tes tendres douleurs? Sera-t-il en secret mouillé de quelques pleurs? Ce fidèle animal , témoin de nos tendresses, Qui longtemps entre nous partagea ses caresses, Que j'ai vu si souvent, fier de me devancer, Reconnaître ton seuil , bondir et m'annoncer, Et qui , dans ce moment, les yeux gonflés de larmes, Semble prévoir ma fin et sentir tes alarmes, Je le lègue à tes soins : puisse de nos amours Le doux ressouvenir protéger ses vieux jours! Vois-tu cette tablette où sans faste s'assemble Ce peu d'auteurs choisis que nous lisions ensemble? Mon crayon y marqua les traits goûtés par toi ; Tu ne les liras pas sans t'altendrir sur moi.

delille. L'Imagination.

l'art de jouir.

0 vous, qui ramenez dans les murs de Paris Tous les excès honteux des mceiys de Sybaris, Qui , plongés dans le luxe, énervés de mollesse, Nourrissez dans votre àme une éternelle ivresse, Apprenez, insensés qui cherchez le plaisir, Et l'art de le connaître, et celui d'en jouir. Les plaisirs sont les fleurs que noire divin Maître Dans les ronces du monde autour de nous fait naître.

j Chacun a sa saison , et par des soins prudents

! On peut en conserver dans l'hiver de nos ans.

! Mais s'il faut les cueillir, c'est d'une main légèrf.

j On flétrit aisément leur beauté passagère.

I N'offrez pas à vos sens, de mollesse accablés- Tous les parfums de Flore à la fois exhalés:

de ce morecau dont la (in est d'ailleurs si admirait! i 5 Delille adresse ecs vers a sa fciuiue. (.*. lî I

MORALE RELIGIEUSE

Il ne faut point tout voir, tout sentir, tout entendre : Quittons les voluptés pour savoir les reprendre. Le travail est souvent le père du plaisir. Je plains l'homme accablé du poids de son loisir. Le bonheur est un bien que nous vend la nature : Il n'est point ici-bas de moissons sans culture; Tout veut des soins , sans doute , et tout est acheté. voltaire. Diseours sur la Modération.

MÊME SUJET

En retranchant de notre vie Les façons , la cérémonie , Et tout populaire fardeau .

Loin de l'humaine comédie, Et comme en un monde nouveau , Dans une charmante pratique Nous réaliserons enfin Cette petite république Si longtemps projetée en vain.

Une divinité commode, L'Amitié , sans bruit , sans éclat , Fondera ce nouvel État :

La Franchise en fera le code, Les Jeux en seront le sénat; Et sur un tribunal de roses, Siège de notre consulat, L'Enjoûment jugera les causes.

On exclura de ce climat Tout ce qui porte l'air d'étude ; La Raison, quittant son ton rude, Prendra le ton du sentiment :

La Vertu n'y sera point prude , L'Esprit n'y sera point pédant , Le Savoir n'y sera mettable Que sous les traits de l'agrément :

Pourvu que l'on sache être aimable, On y saura suffisamment.

Rien n'y proscrira l'étalage Des phrasiers , des rhéteurs bouffis :

Rien n'y prendra le nom d'ouvrage; Mais sous le nom de badinage , Il sera quelquefois permis De rimer quelques chansonnettes , Et d'embellir quelques sornettes Du poétique coloris , Eu répandant avec finesse Une nuance de sagesse Jusque sur Bacchus et les Ris, Par un arrêt en vaudevilles On bannira les faux plaisants, Les cagots fades et rampants , • Les complimenteurs imbéciles, Et le peuple des froids savants.

Enfin, cet heureux coin du monde N'aura pour but dans ses statuts Que de nous soustraire aux abus Dont ce bon univers abonde.

Toujours sur ces lieux enchanteurs Le soleil levé sans nuages Fournira son cours sans orages, Et se couchera dans les fleurs.

Pour prévenir la décadence Du nouvel établissement, Nul indiscret, nul inconstant, N'entrera dans la confidence :

Ce canton veut être inconnu.

* Ses charmes, sa béatitude, Tour base ayant la solilude,

S'il devient peuple, ÎK est perdu.

Les états de la république Chaque automne s'assembleront; Et là , notre regret unique , Nos uniques peines seront De ne pouvoir toute l'annéa Suivre celte loi fortunée De philosophiques loisirs, Jusqu'à ce moment où la Parque Emporte dans la même barque Nos jeux, nos cœurs et nos plaisirs.

cresset. La Chartreuse-

l'amitié.

Noble et tendre amitié, je te chante en mes vers : Du poids de tant de maux semés dans l'univers , Par tes soins consolants , c'est loi qui nous soulages. Trésor de tous les lieux, bonheur de tous les âges , Le ciel te fit pour l'homme, et tes charmes touchants Sontnosderniersplaisjrs,sontnospremierspenchanls, Qui de nous , lorsque l'âme encor naïve et pure Commence à s'émouvoir et s'ouvre à la nature , N'a pas senti d'abord , par un instinct heureux, Le besoin enchanteur, ce besoin d'être deux; De dire à son ami ses plaisirs et ses peines?

D'un zéphyr indulgent si les douces haleines Ont conduit mon vaisseau sur des bords enchantés , Sur ce théâtre heureux de mes prospérités, Brillant d'un vain éclat, et vivant pour moi-même, Sans épancher mon cœur, sans un ami qui m'aime, Porterai-je moi seul , de mon ennui chargé , Tout le poids d'un bonheur qui n'est point partagé? Qu'un ami sur mes bords soit jeté par l'orage, Ciel! avec quel transport je l'embrasse au rivage! Moi-même entre ses bras si le flot m'a jeté, Je ris de mon naufrage et du flot irrité.

Oui , contre deux amis la fortune est sans armes ; Ce nom répare tout : sais-je, grâce à ses charmes, Si je donne ou j'accepte? Il efface à jamais Ce mot de bienfaiteur et ce mot de bienfaits.

Si , dans l'été brûlant d'une vive jeunesse , Je saisis du plaisir la coupe enchanteresse, Je veux , le front ouvert , de la feinte ennemi , Voir briller mon bonheur dans les yeux d'un ami. D'un ami! ce nom seul me charme et me rassure. C'est avec mon ami que ma raison s'épure, Que je cherche la paix, des conseils, un appui; Je me soutiens, m,' éclaire, et me calme avec lui. Dans des pièges trompeurs si ma vertu sommeille, J'embrasse, en le suivant, sa vertu qui m'éveille : Dans le champ varié de nos doux entretiens , Son esprit est à moi , ses trésors sont les miens. Je sens, dans mon ardeur, par les siennes pressées, Naître, accourir en foule, et jaillir mes pensées. Mon discours s'attendrit d'un charme intéressant, Et s'anime à sa voix du geste et de l'accent '.

Dvcis-Épitresur l'amitié.

MÊME SUJET

Otez l'amitié de la vie,

Ce qui reste de biens est peu digne d'envie;

part, même sujet, Narrations et Morale.

OU PHILOSOPHIE PRATIQUE

On n'en. Jouit qu'autant qu'on peut les partager. L'amour, ce sentiment aveugle et passager, Est souvent un tourment et toujours un délire : " »in de remplir le cœur, sans cesse il le déchire.

'amitié lui fournit tout ce qu'il a de bon ;

)ur se faire écouter il emprunte son nom. perte des amis est la seule réelle;

eur mémoire est pour nous une dette éternelle; Et ne croyons jamais que, pour un nœud si beau , Il n'est plus de devoir au delà du tombeau. ~ ésir de tous les cœurs , plaisir de tous les âges ,

ésor des malheureux, divinité des sages, /amitié vient du ciel habiter ici-bas; Elle embellit la vie et survit au trépas J.

dksmaiiis» L'Honnête Homme, act. h, se. n

Ne verrons-nous jamais délivrer la patrie D'un monstre que jadis vomit la barbarie? Ne le verrons-nous point à ses pieds abattu? L'audace est donc sans frein, et la loi sans vertu, Si chaque citoyen, pour venger son injure, Rentre, quand il lui plaît, dans l'état de nature; Et je dois donc livrer ma vie à l'insensé Qui veut risquer la sienne à titre d'offensé?

Si dans le sang l'offense était toujours lavée, Bientôt la terre entière en serait abreuvée. Que sert d'avoir quitté les antres et les bois , De s'être réunis sous de communes lois, De vivre rassemblés dans l'enceinte des villes, Dès que ces mêmes lois deviennent inutiles? On dit que la fureur des combats singuliers De tous les citoyens fait autant de guerriers; Qu'elle entretient , au moins dans l'ordre militaire , Ce mépris de la mort, aux guerriers nécessaire. Quel délire! en valeur les Francs et les Germains Ont-ils donc surpassé les Grecs et les Romains ? Chaque jour le Pirée et les rives du Tibre Étaient couverts des flots d'un peuple lier et libre, Sans qu'Athènes ou Rome ait vu ses habitants, Seul à seul , sous ses murs, chaque nuit combattants. Rome n'égala point au brave capitaine Le vil gladiateur triomphant sur l'arène. Et le Français, barbare, au mépris de sa foi, Du ciel , de la raison , de l'ordre , de la loi , Du véritable honneur, restera tributaire D'un honneur fantastique, idole sanguinaire, Tyran, fléau sacré, plus terrible cent fois, Que l'affreux Teulatès, adoré des Gaulois!

Ah! c'est pour le braver qu'il faut un vrai courage, Non pour suivre à l'aveugle une imbécile rage. Le courage, à mes yeux, n'est que férocité, S'il ne tend pas au bien de la société. Où règne la justice, il devient inutile. S'il vient, audacieux, en cruauté fertile, Ensanglanter la paix et violer les lois, Brisons leur joug, ou bien qu'il en sente le poids. Aux barbares laissons ces coutumes fatales, Héritage odieux des Gollis et des Vandales. De lâcheté Turenne était-il accusé ?

Cependant un cartel fut par lui refusé.

1 Voyez en prose, lrc partie, s Fameuse courtisane grecque, s voyez, lrc partie, même sujet.

4 Rcrninr, plus connu sous le nom du chevalier r.ernin , habile peintre, sculpteur et architecte, «0 à Naplescn I51JS,

Détestons, proscrivons ces hommes dont l'épée, Coupant tous les liens , à nos yeux est trempée Du sang de leurs pareils , du sang de leurs amis, Peut-être pour un mot, ou pour une Lais 2.

Si quelqu'un ne craint pas de vous faire une injure, Pour vous-même écoutez le cri de la nature; Epargnez votre sang en épargnant le sien ; Et songez que, comme homme et comme citoyen , Fous n'êtes point à vous 3. . . .

LE MÊME. Ibid., act. IV.

l'estime, l'union o«i doivent régner entre les hommes de talent.

A la voix de Colbert , Bernini vint de Rome; De Perrault dans le Louvre il admira la main 4. « Ah! dit-il, si Paris renferme dans son sein Des travaux si parfaits, un si rare génie, Fallait-il m'appeler du fond de l'Italie ? »

Voilà le vrai mérite. Il parle avec candeur; L'envie est à ses pieds , la paix est dans son cœur. Qu'il est grand, qu'il estdoux de se dire à soi-même: Je n'ai point d'ennemis, j'ai des rivaux que j'aime; Je prends part à leur gloire, à leurs maux, à leurs biens, Les arts nous ont unis; leurs beaux jours sont les miens!

C'est ainsi que la terre avec plaisir rassemble Ces chênes, ces sapins, qui s'élèvent ensemble : Un suc toujours égal est préparé pour eux ; Leurpiedtoucheaux enfers, leurcime est dans les cieu: Leur tronc inébranlable et leur pompeuse tête Résiste, en se touchant, aux coups de la tempête. Ils vivent l'un pour l'autre , ils triomphent du temps, Tandis que sous leur ombre on voit de vils serpents Se livrer, en sifflant, des guerres intestines, Et de leur sang impur arroser leurs racines.

voltaire. Discours sur l'Envie-

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