MODESTIE DE TURENNE
Qui fit jamai&de si grandes choses , qui les dit avec plusde retenue? Remportait-il quelque avantage , à l'entendre , ce n'était pas qu'il fût habile, mais l'ennemi s'était trompé. Rendait-il compte d'une bataille , il n'oubliait rien , sinon que c'était lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions qui l'avaient rendu si célèbre , on eût dit qu'il n'en avait été que le spectateur , et l'on doutait si c'était lui qui se trompait , ou la renommée. Revenait-il de ces glorieuses campagnes qui rendront son nom immortel , il fuyait les acclamations populaires, il rougissait de ses victoires, il venait recevoir des éloges, comme on vient faire des apologies , et n'osait presque
aborder le roî, parce qu'il élait obligé , par respect, de souffrir patiemment les louanges dont Sa Majesté ne manquait jamais de l'honorer. * C'est alors que, clans le doux repos d'une condition privée, ce prince, se dépouillant de toute la gloire qu'il avait acquise pendant la guerre , et se renfermant dans une société peu nombreuse de quelques amis choisis, s'exerçait sans bruit aux vertus civiles : sincère dans ses discours , simple dans ses actions , fidèle dans ses amitiés , exact dans ses devoirs , réglé dans ses désirs , grand même dans les moindres choses. Il se cache, mais sa réputation le découvre ; il marche sans suite et sans équipage , mais chacun , dans son esprit, le met sur un char de triomphe. On compte, en le voyant, les ennemis qu'il a vaincus, non pas les serviteurs qui le suivent : tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l'accompagnent. Il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête simplicité; et, moins il est superbe, plus il devient vénérable.
FLÉciiiEH. Oraison funèbre de Turenne.
Il revenait de ses campagnes triomphantes avec la même froideur et la même tranquillité que s'il fût revenu d'une promenade, plus vide de sa propre gloire que le public n'en était occupé. En vain , dans les assemblées , ceux qui avaient l'honneur de le connaître le montraient des yeux , du geste et de la voix, à ceux qui ne le connaissaient pas ; en vain sa seule présence, sans train et sans •suite , faisait sur les âmes une impression presque divine qui attire tant de respect , et qui est le fruit le plus doux et le plus innocent de la vertu héroïque : toutes ces choses , si propres à faire rentrer un homme en lui-même par une vanité raffinée, ou à le faire répandre au dehors par l'agitation d'une vanité moins réglée , n'altéraient en aucune manière la situation tranquille de son âme, et il ne tenait pas à lui qu'on n'oubliât ses victoires et ses triomphes.
buscahon. Oraison funibre de Turenne.