IUITILIUS REND COMPTE A MANLIUS DE L'ÉTAT DE LA CONJURATION
. . . Avec nous tout semble conspirer; A l'effet de nos vœux il n'est plus du remise.
En arrivant chez moi , quelle heureuse surprise ! J'ai trouvé ceux du peuple à qui de nos projels Je puis en sûreté confier les secrets : Eux-mêmes ils venaient, au bruit du sacrifice, M'avertir qu'il fallait saisir ce temps propice.
Tout transporté de joie , à voir qu'en ces besoins Leur zèle impatient eût prévenu mes soins : « Oui, chers amis, leur dis-je, oui, troupe magnanime, Le destin va remplir l'espoir qui vous anime; Tout est prêt pour demain, et, selon vos souhaits, Demain le consulat est éteint pour jamais. De nos prédécesseurs quelle fut l'imprudence, Qui, détruisant d'un roi la suprême puissance, Sous un nom moins pompeux se sont fait deux tyrans Qui, pour nous accabler, sont changés tous les ans, Et qui, tous l'un de l'autre héritant de leurs haines, S'appliquent tour à tour à resserrer nos chaînes! »
Tels et d'autres discours redoublant leur fureur, Je crois devoir alors leur ouvrir tout mon cœur; Leur marquer nos apprêts, nos divers stratagèmes. Appuyés en secret par des sénateurs mêmes; Ce que devaient dans Rome exécuter leurs bras, Tandis qu'au Capitole agiraient vos soldats; Les postes à surprendre, et d'autres qu'on nous livre; Les forces qu'on aura, les chefs qu'il faudra suivre; En quels endroits se joindre, en quels se séparer, Tous ceux dont par le fer on doit se délivrer; Les maisons des proscrits que, sur notre passage, Nous livrerons d'abord à la flamme, au pillage. « Qu'une pitié surtout indigne de leur cœur A nos tyrans détruits 'ne laisse aucun vengeur : Femmes, pères, enfants, tous ont part à leurs crimes, Tous sont de nos fureurs les objets légitimes. Il faut qu'en ce repos où s'endort leur orgueil, La foudre les réveille au bord de leur cercueil. Et, lorsqu'à nos regards les feux et le carnage De nos fureurs partout étaleront l'ouvrage, Du fruit de nos travaux tous ces palais formes, Par les feux dévorants pourjamais consumés; Ces fameux tribunaux où régnait l'insolence, Et baignés tant de fois des pleurs de l'innocence, Abattus et brisés, sur la poussière épars ; La terreur et la mort errant de toutes parts; Les cris, les pleurs, enfin toute la violence Où du soldat vainqueur s'emporte la licence, Souvenons-nous, amis, dans ces moments cruels, Qu'on ne voit rien de pur chez les faibles mortels ; Que leurs plus beaux desseins ont des faces diverses, Et que l'on ne peut plus, après tant de traverses, Rendre par d'autre voie à l'État agité, L'innocence, la paix, enfin la liberté '.. »
lafosse. Manlius, act. III, se. V.
THÉSÉE REPROCHE A HIPPOLYTE LE CRIME DONT PHÈDRli L'ACCUSE.
Perfide , oses-tu bien te montrer devant moi? Monstre qu'a trop longtemps épargné le tonnerre, Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre, Après que le transport d'un amour plein d'horreur, Jusqu'au lit de ton père a porté la fureur, Tu m'oses présenter une tète ennemie !
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie, Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
i Voyez Ire part., Discours en prose, Renault aux conjurés.
Des pays où mon nom ne soit point parvenu! Fuis, traître! ne viens point braver ici ma haine, Et tenter un courroux que je retiens à peine. C'est bien assez po.ur moi de l'opprobre éternel D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel, . Sans que ta mortencor, honteuse à ma mémoire, De mes nobles travaux vienne souiller la gloire. Fuis, et, si tu ne veux qu'un châtiment soudain T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main , Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire; Fuis, dis-je, et, sans retour, précipitant tes pas, De ton horrible aspect purge tous mes États.
Et toi , Neptune , et loi , si jadis mon courage D'infâmes assassins nettoya ton rivage, Souviens-toi que , pour prix de mes ellbrts heureux, Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux. Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle, le n'ai point imploré ta puissance immortelle. Avare du secours que j'attends de tes soins, Mes vœux t'ont réservé pour de plus grands besoins ! Jet'implore aujourd'hui : venge un malheureux père. J'abandonne ce traître à toute la colère; Étouffe dans son sang ses désirs eli'ronlés: Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.
REPONSE D'HIFPOLYTE.
D'un mensonge aussi noir justement irrité, Je devrais faire ici parler la vérité, Seigneur; mais je supprime un secret qui vous touche : Approuvez le respect qui me ferme la bouche : Et, sans vouloir vous-même augmenter vos ennuis, Examinez ma vie , et songez qui je suis. v Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes; Quiconque a pu franchir les bornes légitimes, Peut violer enfin les droits les plus sacrés. Ainsi que la vertu , le crime a ses degrés , Et jamais on n'a vu la timide innocence Passer subitement à l'extrême licence.
Un seul jour ne fait point, d'un mortel vertueux, Un perfide assassin, un lâche incestueux.
Élevé dans le sein d'une chaste héroïne, Je n'ai point de son sang démenti l'origine. • Pithée, estimé sage entre tous les humains, Daigna m'instruire encore au sortir de ses mains. Je ne veux point me peindre avec trop d'avantage; Mais, si quelque vertu m'est tombée en partage, Seigneur, je crois surtout avoir fait éclater La haine des forfaits qu'on ose m'impuler. C'est par là qu'llippolyle est connu dans la Grèce. J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse. On sait de mes chagrins l'inflexible rigueur. Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur1. racine. Phèdre, act. iv, se. u.