‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 494 sur 649 · REPONSE DE PYRRHUS · texte numérisé non relu

REPONSE DE PYRRHUS

La Grèce en ma faveujs est trop inquiétée; De soins plus importants je l'ai crue agitée, Seigneur; et, sur le nom de son ambassadeur, J'avais dans ses projets conçu plus de grandeur. Qui croirait, en effet, qu'une telle entreprise Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise?

Qu'un peuple tout entier, tant de t'ois triomphant, N'eût daigne conspirer que la mort d'un enfant?

Mais à qui prétend-on que je le sacrifie? La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie , Et, seul de tous les Grecs, ne m'esl-il pas permis D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis? Oui, seigneur, lorsqu'au pied desmursfumantsde Troie Les vainqueurs toutsanglanls partagèrent leur proie, lie sort , dont les arrêts furent alors suivis, Fit tomber en mes mains Andromaque et son (ils. ïlécube près d'Ulysse acheva sa misère; Cassandrc dansArgos a suivi votre père; Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits? Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits? On craint qu'avec Hector, Troie un jour ne renaisse! Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse! Seigneur, lani de prudence entraine trop de soin; Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin ; .le songe quelle était autrefois celte ville, Si superbe en remparts, en héros si fertile, Maîtresse de l'Asie; et je regarde enfin Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin. Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes, ' Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes, Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer Que Troie en cet état aspire à se venger.

Ah! si du fils d'Hector la perte était jurée, Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée? Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler? Sous tant de morts, sous Troie, il fallait l'accabler : Tout était juste alors; la vieillesse et l'enfance En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense; La victoire et la nuit, plus cruelles que nous, Nous excitaient au meurlre.et confondaient nos coups; Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère. Mais que ma cruauté survive à ma colère ! Que malgré la pitié dont je me sens saisir, Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir ! [proie, Non, seigneur ; que les Grecs cherchent quelque autre Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie : De mes inimitiés le cours est achevé ; L'Épire sauvera ce que Troie a sauvé.

racine. Andromaque , act. 1er, se. II.

IPIIIGÉNIE SOUMISE AUX ORDRES DE SON PÈRE ET A I.A VOLONTÉ DES DESTINS.

Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre D'un ceil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptai l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai , «'il le faut, victime obéissante,

Tendre au fer de Calchas une tête innocente; El , respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

Si pourtant ce respect, si celle obéissance Parait digne à vos yeux d'une autre récompense; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant , un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, ' Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; C'est moi qui , si longtemps, le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les dieux, Et pour qui , tant de fois prodiguant vos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous allez dompter; Et déjà, d'Ilion présageant la conquête, D'un triomphe si beau je préparais la fête! Je ne m'attendais pas que, pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser. Non que la peur du coup dont je suis menacée Me fasse rappeler votre bonté passée.

Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux, Ne fera point rougir un père tel que vous; Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre, J'aurais su renfermer un souvenir si tendre; Mais à mon triste sort , vous le savez , seigneur, Une mère, un amant, attachaient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la journée Qui devait éclairer notre illustre hyménée; Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis, 11 s'estimait heureux : vous me l'aviez permis. Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmej. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter. LE MÊME. Iphigénie, act. IV, se. IV.

MODELE D'EXERCICE. '

On a fait un reproche spécieux à l'Iphigénie française ; on a voulu voir de l'excès dans sa résignation lorsqu'elle dit à son père :

D'un œil aussi content, etc.

On aurait raison si c'était là le fond de ce qu'elle dit et de ce qu'elle pense ; mais qu'on écoute sa réponse tout entière , et l'on verra s'il y a de la bonne foi à interpréter séparément cl à prendre dans une rigueur si littérale, ce qui n'est qu'une tournure du discours , une espèce de concession oratoire , dont le but est de toucher d'abord le cœur d'Agamemnon par la soumission, avant de le ramener par la prière et les larmes. A-t-on pu croire qu'elle voulait dire, en effet, qu'il sera aussi satisfaisant pour elle d'être sacrifiée que d'épouser son amant'.' Ce sentiment serait entièrement faux, et je n'en connais point de celle espèce dans Racine. Mais , pour juger l'intention d'un discours , il faut l'entendre tout entier , et ne pas s'airêlcr à ce qui n'est qu'un moyen préna-

DISCOURS

ratoire. Or , qui ne voit , en lisant la suite , que ces assurances d'une docilité parfaite ne vont qu'à disposer Agamemnon à écouter favorablement sa fille?

Si pourtant ce respect , etc.

Est-ce là le langage d'une personne qui regarde du même œil la mort et l'hyménée ? Sa prière , pour être modeste et timide , en est-elle moins intéressante ? A peine voit-elle son père attendri , comme il doit l'être par ces premières paroles , qu'elle emploie successivement tout' ce qu'il y a de plus capable de l'émouvoir , en commençant par ces deux vers si naturels et si simples, traduits d'Euripide :

Fille d'Agamemncn, etc.

Ipbigénie, dans le grec , finit par dire qu'il n'y a rien de si désirable que la vie , et de si affreux que la mort. Ce sentiment est vrai; mais est-il assez touchant pour terminer un morceau de persuasion ? Il peut convenir à tout le monde , et il valait mieux , ce me semble , insister , en finissant , sur ce qui est particulier à Ipbigénie ; et c'est aussi ce qu'a fait Racine. Il n'a pas cru non plus devoir lui donner cette extrême frayeur de la mort : il a voulu qu'on se souvînt que c'était la fille d' Agamemnon , et d'ailleurs , il savait qu'un peu de courage sans faste , et mêlé à tous les sentiments qu'elle doit exprimer, ne pouvait rien diminuer de l'intérêt qu'elle inspire , et devait même l'augmenter :

Non que la peur du coup, etc.

De combien d'intérêts elle s'environne en paraissant oublier le sien ! Elle ne fait pas parler les pleurs du petit Oresle, comme dans Euripide ; mais les pleurs d'un enfant sont un moyen accidentel et passager, au lieu que le contraste affreux de l'hyménée qui lui était promis , et de la mort où on va la conduire , lient à tout le reste de la pièce, et fait partie de la situation. Plus je réfléchis sur ces deux ouvrages , plus il me paraît incontestable que la terreur et la pitié sont portées beaucoup plus loin dans Racine que dans Euripide.

la harpe. Cours de Littérature.

REPROCHES DE CLYTEMNESTRE A AGAMEMNON. ELLE LUI DÉCLARE LA RÉSOLUTION OU ELLE EST D*E PÉRIR AVANT D'ABANDONNER SA FILLE A CALCIIAS.

Vous ne démentez point une race funeste; Oui , vous êtes le sang d'Alrée et de Thyesic : Bourreau de voire iille, il ne vous reste enlin Que d'en faire à sa mère un horrible fesliu. Barbare! c'est donc là cet heureux sacrilice Que vos soins préparaient avec tant d'artilice!

Quoi! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain

N'a pas, en le traçant, arrêté votre main!

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse?

Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse?

Où sont-ils ces combats que vous avez rendus?

Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus?

Quel débris parle ici de votre résistance ?

Quel champcouvertdemorts me condamne au silence?

Voilà par quels témoins il fallait me prouver,

Cruel ! que votre amour a voulu la sauver. Un oracle fatal ordonne qu'elle expire:

Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire?

Le ciel , le juste ciel , par le meurtre honoré,

Du sang de l'innocence est-il donc altéré?

Si du crime d'Hélène on punit sa famille,

Faites chercher à Sparte Hermione sa fille.

Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix

Sa coupable moitié dont il est trop épris.

Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime?

Pourquoi vous imposer la peine de son crime ?

Pourquoi, moi-même enlin me déchirant le-flanc,

Payer sa folle amour du plus pur de mon sang? Que dis-je? cet objet de tant de jalousie,

Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie, Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits ? Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois '" Avant qu'un nœud fatal l'unit à votre frère, Thésée avait osé l'enlever à son père; Vous savez , et Calchas mille fois vous l'a dit, Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit, Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse Que sa mère a cachée au reste de la Grèce. Mais non ; l'amour d'un frère et son honneur blessé

Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé. Celte soif de régner que rien ne peut éteindre , L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous cra'iiulre Tous les droits de l'empire en vos mains confiés ' Cruel ! c'est à ces dieux que vous sacrifiez ; Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare, Vous voulez vous en faire un mérite barbare. Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier, De votre propre sang vous courez le payer, Et voulez , par ce prix , épouvanter l'audace De quiconque vous peut disputer votre place. Est-ce donc être père? Ah ! toute ma raison Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'une foule cruelle, Portera sur ma fille une main criminelle, Déchirera son sein, et, d'un œil curieux, Dans son cœur palpitant consultera les dieux ! El moi qui l'amenai triomphante, adorée, Je m'en retournerai seule et désespérée! Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés î INon , je ne l'aurai point amenée au supplice , Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher ; De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère! Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lois Obéissez encor pour la dernière fois.

Racine. Iphigénie.

AGRIPPINE REPROCHE A BURRHUS DE RETENIR NÉRON SON' FILS DANS UNE INDIGNE DÉPENDANCE.

Prélendez-vous longtemps me cacher l'empereur? Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importune ?

ET MORCEAUX ORATOIRES

Al-je donc élevé si haut voire fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ? Ne l'osez- vous laisser un moment sur sa foi? Kntre Sénèque et vous, disputez- vous la gloire A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire ? Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat, Pour être, sous son nom , les maîtres de l'Etat? Certes , plus je médite , et moins je me figure Que vous m'osiez compter pour votre créature : Vous, dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion ; Et moi, qui sur le trône ai suivi mes ancêtres, Moi , fille , femme, sœur, et mère de vos maîtres J ! Que prétendez-vous donc? Pensez-vous que ma voix Ait fait un empereur pour m'en imposer trois? Néron n'estplus enfant. N'est-il pas temps qu'il règne? Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereurvous craigne? Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux? Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux? Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère; Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père. Parmi tant de héros je n'ose me placer ; Mais il est des vertus que je lui puis tracer : Je puis l'instruire au moins combien sa confidence Entre un sujet et lui doit laisser de distance,

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