‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 496 sur 649 · AGRIPPINE REPROCHE A NERON SON INGRATITUDE · texte numérisé non relu

AGRIPPINE REPROCHE A NERON SON INGRATITUDE

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse : J'ignore de quel crime on a pu me noircir; De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir.

Vous régnez : vous savez combien votre naiss Entre l'empire et vous avait mis de dislance. Les droits île mes aïeux, que Rome a consacrés, Étaient même sans moi d'inutiles degrés. Quand de Rritannicus la mère condamnée Laissa de Claudius disputer l'hyménée, Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix, Qui de ses affranchis mendièrent les voix, Je souhaitai son lit, dans la seule pensée De vous laisser au trône où je serais placée. Je fléchis mon orgueil; j'allai prier Pallas. Son maître, chaque jour caressé dans mes bras, Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce L'amour où je voulais amener sa tendresse; Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux Ecartait Claudius d'un lit incestueux :

Il n'osait épouser la fille de son frère. Le sénat fut séduit : une loi moins sévère Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux. C'était beaucoup pour moi, ce n'était rien pour vous. Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille; Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa filie. Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné, Et marqua de son sang ce jour infortuné. Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre? De ce même Pallas j'implorai le secours : Claude vous adopta, vaincu par ses discours, Vous appela Néron , et du pouvoir suprême Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.

C'est alors que chacun, rappelant le passé, Découvrit mon dessein, déjà trop avancé; Que de Rritannicus la disgrâce future Des amis de son père excita le murmure. Mes promesses aux uns éblouirent les yeux ; L'exil me délivra des plus séditieux; Claude même, lassé de ma plainte éternelle, Eloigna de son lils tous ceux de qui le zèle", Engagé dès longtemps à suivre son destin, Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin. Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite. J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix , Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix; Je fus sourde à la brigue, et crus la renommée.

DISCOURS

J'appelai ae l'exil, je lirai de Parme'e, Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus, Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus. l)e Claude en même temps épuisant les richesses , Ma main sous votre nom répandait ses largesses. Les spectacles, les dons, invincibles appâts, Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats, Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première, Favorisaient en vous Germanicus mon père.

Cependant Claudius penchait vers son déclin : Ses yeux longtemps fermés s'ouvrirent à la fin; Il connut son erreur; occupé de sa crainte, Il laissa pour son fils échapper quelque plainte, Et voulut, mais trop lard, assembler ses amis. .Ses gardes, son palais, son lit, m'étaient soumis. Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse; De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse. Mes soins, en apparence, épargnant ses douleurs, De son fils en mourant lui cachèrent les pleurs; Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte. J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte; Et, tandis que Burrhus allait secrètement De l'armée en vos mains exiger le serment, Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices, Dans Rome les autels fumaient de sacrifices : Par mes ordres trompeurs, tout le peuple excité Du prince déjà mort demandait la santé. Enfin, des légions l'entière obéissance Ayant de votre empire établi la puissance , On vit Claude ; et le peuple, étonné de son sort, Apprit en même temps votre règne et sa mort. C'est le sincère aveu que je voulais vous faire -. Voilà tous mes forfaits; en voici le salaire.

Du fruit de tant de soins à peine jouissant, En avez-vous six mois paru reconnaissant, Que, lassé d'un respect qui vous pesait peut-être, Vous avez affecté de ne plus me connaître. J'ai vu Burrhus, Sénèque, aigrissant vos soupçons, De l'infidélité vous tracer les leçons, Ravis d'être vaincus dans leur propre science. J'ai vu favoriser de votre confiance Othon, Sénécion, jeunes voluptueux, Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux; El lorsque, vos mépris excitant mes murmures, Je vous ai demandé raison de tant d'injures, Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu, Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère; Ils se flattent tous deux du choix de votre mère : Que faites-vous? Junie, enlevée à la cour, Devient en une nuit l'objet de votre amour. Je vois de votre cœur Octavie effacée, Prête à sortir du lit où je l'avais placée. Je vois Pallas banni, votre frère arrêté; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté; Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies; Kl lorsque, convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me^voir que pour les expier, mi m'ordonnez de me justifier!

C'est vous qui

justifier!

LE MÊME. Ibid., act. IV, SCI

nUIlRHUS, RETRAÇANT A NÉRON LA GLOIRE ET LE BONHEUR DE SES PREMIÈRES ANNÉES , S'EFFORCE D'ARRACHER DE SON COEUR SA HAINE CONTRE BRITANNICUS.

Eh! ne suffil-il pas, seigneur, à vos souhaits, Que le bonheur public soit un de vos bienfaits? C'est à vous à choisir, vous êles encor maître; Vertueux jusqu'ici, vous po^wa toujours l'être.

Le chemiu est tracé, rien ne vous retient plus; Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus. Mais , si de vos flatteurs vous suivez la maxime, 11 vous faudra, seigneur, courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés, Et laver dans le sang vos bras ensanglantés. Britannicus mourant excitera le zèle De ses amis tout prêts à prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs Qui, même après leur mort, auront des successeurs. Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. Craint de toul l'univers, il vous faudra tout craindre, Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets.

Ah ! de vos premiers ans l'heureuse expérience Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence? Songez -vous au bonheur qui les a signalés? Dans quel repos, ô ciel, les avez-vous coulés? Quel plaisir de penser, et de dire en vous-même : a Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime : On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer; Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nomm Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ; Je vois voler partout les cœurs à mon passage ! »

Tels élaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux ! Le sang le plus abject vous était précieux. Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable ; Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité ; Votre cœur l'accusait de trop de cruauté; Et, plaignant les malheurs attachés à l'empire, Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire. Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m'épargnera la vue et la douleur. On ne me verra point survivre à votre gloire, Si vous allez commettre une action si noire.

(Se jetant aux pieds de Néron.) Me voilà prêt, seigneur ; avant que de partir, Faites percer ce cœur qui n'y peut consentir. Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée, Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée.

Maisje voisquemes pleurs touchent mon empereur: Je vois que sa vertu frémit de leur fureur. Ne perdez point de temps, nommez -moi les perfides Qui vous osent donner ces conseils parricides; Appelez votre frère , oubliez dans ses bras...

LE MÊME. Ibid., act. IV, St*. It{>

HELVIL A LA REINE ELISABETH POUR LA DÉTOURNER DU MEURTRE DE MARIE STUART.

Madame, on vous abuse alors que de Marie On vous fait redouter les complots et la vie; C'est dans sa seule mort qu'est tout votre danger. Vivante, on l'oubliait; morte, on va la venger. Les peuplesdésormais ne vont plus voir en elle Celle qui menaçait leur croyance nouvelle, Mais une reine esclave au mépris de ses droits, Mais le sang de Henri , la fille de leurs rois. Demain entrez dans Londre, où naguère adorée Vous traversiez les flots d'une foule enivrée ; Au lieu de ces longs cris, de ces regards joyeux, Qui frappaient votre oreille et qui suivaient vos yeux, Vous trouverez partout celte crainte muette, D'un peuple mécontent menaçante interprète, Ce silence glacé, dont, terrible à son tour, H avertit les rois qu'ils n'ont plus son amour. Vous n'achèverez pas. D'une tache éternelle

ET MORCEAUX ORATOIRES

Vous ne souillerez point une vie aussi belle, Madame; vous craindrez que l'équitable voix, Qui dicte après leur mort le jugement des rois, Rangeant Sluart parmi les injustes victimes, Ne place son trépas sur la liste des crimes. Vous craindrez que la voix de vos accusateurs, Couverte maintenant par le bruit des flatteurs, N'aille un jour, soulevant l'inexorable histoire, Devant son tribunal citer votre mémoire. Vous frémissez. Je tombe à vos sacrés genoux : ♦Si ce n'est pour Stuart, grâce, grâce pour vous ! v. LE brun. Marie Sluart, act. iv, se. n.

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