‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 497 sur 649 · MAHOMET A ZOPIRE, SUR LES PROJETS ET LE BUT DE SON AMBITION · texte numérisé non relu

MAHOMET A ZOPIRE, SUR LES PROJETS ET LE BUT DE SON AMBITION

Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopirc, Je ne ferais parler que le dieu qui m'inspire ; Le glaive et l'AIcoran , dans mes sanglantes mains , Imposeraient silence au reste des humains : Ma voix ferait sur eux les effels du tonnerre, Et je verrais leurs fronts attachés à la terre. Mais je te parle eu homme; et, sans rien déguiser, Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser.

Vois quel est Mahomet ! nous sommes seuls, écoute : Je suis ambitieux, tout homme l'est sans doute; Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. Chaque peuple, à son tour, a brillé sur la terre, Par les lois, par les arts, et surtout par la guerre. Le temps de l'Arabie est à la fin venu. Ce peuple généreux, trop longtemps inconnu, Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire; Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. Vois, du nord au midi, l'univers désolé; La Perse encor sanglante, et son trône ébranlé, L'Inde esclave et timide , et l'Egypte abaissée , Des murs de Constantin la splendeur éclipsée; Vois l'empire romain tombant de toutes parts, Ce grand corps déchiré, dont les membres épars Languissent dispersés sans honneur et sans vie : Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers, Il faut un nouveau dieu pour l'aveugle univers. En Egypte Osiris, Zoroaslre en Asie, Chez les Cretois Minos, Numa dans l'Italie, A des peuples sans mœurs, et sans culte et sans rois, Donnèrent aisément d'insuffisantes lois.

Je viens, après mille ans, changer ces lois grossières; J'apporte un joug plus noble aux nations entières; J'abolis les faux dieux , et mon culte épuré De ma grandeur naissante est le premier degré. Ne me reproche point de tromper ma patrie; Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie. 1 Sous un roi , sous un dieu, je viens la réunir; Et, pour la rendre illustre, il la faut asservir.

voltaire. Mahomet, act. il, se. V-

MODELE D'EXERCICE

Une des scènes où Voltaire a le mieux développé le caractère de Mahomet , ses vastes ticsseins et sa profonde politique, c'est la conversation entre lui cl Zopirc; et plus clic est admirée I des connaisseurs, plus elle fait déraisonner les t critiques. Ils oui avancé que Mahomet ne pouvait,

sans une imprudence inexcusable , s'ouvrir ainsi tout entier devant un ennemi; mais ils se sont bien gardés de dire un mot des motifs péromploires qui le justifient pleinement , et je les ai déjà indiqués. Oui , sans doute , si la gloire de Mahomet n'était point conforme à toutes les probabilités morales et politiques , le magnifique tableau qu'il expose aux yeux de Zopiro, ne serait qu'une jactance indiscrète, et les détails sublimes ne seraient qu'une faute brillante. Mais je l'ai déjà fait remarquer plus d'une fois : ce ne sont pas là de ces fautes que commet un grand maître , et Racine et Voltaire n'y sont jamais tombés. Ce dernier a souvent plié les incidents à ses combinaisons dramatiques, mais jamais à la vérité des caractères ; ces sortes de méprises sont trop graves et trop dangereuses. Mahomet manifeste toute l'étendue de ses projets et de ses espérances à Zopirc , d'abord parce qu'il a de quoi lui en imposer, et ensuite parce qu'après l'avoir ébloui , il a de quoi le subjuguer par le plus puissant de tous les liens, par celui de la nature. II est le maître de la destinée de deux enfants que Zopirc croit avoir perdus ; il lui montre l'alternative de les recouvrer ou de les perdre pour jamais. Zopire préfère à tout ses principes et sa patrie; mais Mahomet devait-il s'y attendre? Tous deux font ce qu'ils doivent faire, et cette scène mérite les plus grands éloges sous ce double rapport : l'ambition y étale tout ce qu'elle a de plus grand , et toute cette grandeur échoue contre le devoir et la vertu. C'est à la lin de cette entrevue que l'avantage balancé jusque-là , comme il devait l'être pour l'effet théâtral, entre Mahomet et Zopirc, demeure tout entier à ce dernier , comme il le fallait pour l'effet moral , et que l'homme droit cl incorruptible , le citoyen intègre et courageux , l'emporte sur le politique oppresseur et le conquérant coupable.

Cette scène, d'un genre et d'un ton si neufs; ce dialogue, semé de traits sublimes, est du nombre de ces beautés originales dont le génie de Voltaire aurait étonné celui de Racine. Elle était d'autant plus difficile à faire, qu'elle offrait à peu près la même situation et le même contraste qu'une très-belle scène du premier acte entre Zopire et Omar. Il fallait donc que le poêle eut assez de ressources pour ne pas se ressembler , classez de force pour se surpasser. Il fallait que la grandeur de Mahomet ne fût pas celle d'Omar, cl qu'elle fût très-supérieure : c'est à ces sortes d'épreuves que l'on reconnaît le grand talent. Omar aussi est imposant ; mais il y a entre Mahomet cl lui la différence qui doit se trouver entre le disciple et le maître : on l'aperçoit dès qu'on les a entendus tous les deux. L'un a de la jactance et du faslc; il étalé de brillants lieux communs,

DISCOURS

il prodigue les maximes de morale : on voit que sa grandeur est empruntée, qu'il est fier d'être le disciple de Mahomet , et qu'il répèle la leçon qu'il a apprise.

Je veux te pardonner.

Le prophète d'un dieu, par pitié pour ton âge, Pour tes malheurs passés, surtout pour ton courage, Te présente une main qui pourrait t'écraser, El t'apporte la paix qu'il daigne proposer.

Et , quand Zopirc lui rappelle la basse origine de Mahomet , il répond :

A tes viles grandeurs, etc.

Ce langage a de la pompe et de l'éclat ; mais Mahomet, dès les premiers mots, est bien audossus.

Si j'avais à répondre, etc.

Ne craignant point de se faire voir tel qu'il est, et se justifiant , autant qu'il est possible , par la hauteur de ses pensées, il montre au premier coup d'œil l'homme extraordinaire , et , quand il a détaillé son plan , l'imagination subjuguée ne peut lui refuser un tribut d'admiration. Mais , lorsqu'ensuite on voit les moyens affreux dont il a besoin pour remplir les projets de son ambition , il n'y a personne qui , en écoutant sa conscience, ne préférât les vertus et les malheurs de Zopire aux crimes heureux de Mahomet. Ainsi l'auteur remplit à la fois l'objet de la scène et celui de la morale. La perspective théâtrale est pour Mahomet ; le sentiment delà justice est pour Zopire.

Rousseau , dans sa Lettre sur les spectacles , a fait un très-bel éloge de cette fameuse scène , et je suis sûr qu'on me saura gré de le rapporter.

« Cette scène est conduite avec tant d'art , que « Mahomet, sans se démentir , sans rien perdre » de la supériorité qui lui est propre, est pourtant « éclipsé x par le simple bon sens et l'intrépide « vertu de Zopire. Il fallait un auteur qui sentît « bien sa force pour oser mettre vis-à-vis l'un de « l'autre deux pareils interlocuteurs. Je n'ai ja- « mais ouï faire de cette scène en particulier « tout l'éloge dont elle me parait digne. Je n'en « connais pas une au théâtre français où la main « d'un grand maître soit plus sensiblement em- « preinte , et où le sacré caractère de la vertu « l'emporte plus sensiblement sur l'élévation du < génie, t

L'élévation du style , comme celle des idées , t au plus liant degré dans le plan de la révolu-

Kctipsé est lroi> fort : il est vaincu.

lion que Mahomet expose à Zopire, et ces deux vers seuls *,

Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers, Il faut un nouveau dieu pour l'aveugle univers...

sont d'une autre hauteur que toute la vieille morale d'Omar sur l'égalité primitive de tous les hommes aux yeux de l'Éternel , morale d'ailleurs aussi mal appliquée chez lui en théorie , qu'elle l'a été chez nous en pratique ; ce qui est bien autrement insensé.

LA harpe. Cours de Littérature, t.ix.

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