MORT DU MARECHAL DE SAXE
Ce grand homme , cher à la nation , craint de nos ennemis et respecté des siens (car plus il fut grand, plus il dut en avoir), espérait jouir de sa gloire dans le sein du repos, et la France l'espérait avec lui. On n'approchait de sa retraite de Chambord qu'avec ce respect qu'inspire le séjour des héros. Son palais était regardé comme le temple de la valeur et le sanctuaire des vertus guerrières. Mais, ô faiblesse! ô néant! il semble que Maurice ne devait exister que pour faire de grandes choses. Dès qu'il a cessé de vaincre, il disparait. Il meurt; et celui qui avait été élu souverain par un peuple libre , qui avait été comblé de tant d'honneurs , qui avait gagné tant de batailles, qui avait pris ou défendu tant de villes, qui avait vengé ou vaincu les rois , qui était l'amour d'une nation et la terreur de toutes les autres, compare en mourant sa vie à un songe.
Sa mort fut une calamité pour la Fiance , un événement pour l'Europe. Louis s'honora luimême, en l'honorant de ses regrets. Les courtisans , qui sont si peu scnsihlcs , furent attendris. Le peuple , qui est la partie la plus méprisée et la plus vertueuse de l'État , pleura l'appui et le dé-
tenseur de la patrie. Mais vous , guerriers, qu'il conduisait dans les batailles, vous que tant de l'ois il a menés à la victoire , quels furent alors vos sentiments? Pour les peindre, je n'aurai pas recours aux vains artifices de l'éloquence, il suffit de rappeler un fait que la postérité doit apprendre, et dont il est utile de conserver le souvenir. Après que le corps de Maurice eut été transporté dans la capitale de l'Alsace , pour y recevoir les honneurs funèbres , deux soldats qui avaient servi sous lui, entrent dans le temple où était déposée sa cendre. Ils approchent en silence, le visage triste, l'œil en pleurs. Ils s'arrêtent au pied du tombeau, le regardent, l'arrosent de leurs larmes. Alors l'un d'eux tire son épée , l'applique au marbre de la tombe. Saisi du même sentiment, son compagnon imite son exemple. Tous deux ensuite sortent en pleurant , sans se regarder, sans proférer un seul mot. Ils pensaient sans doute, ces guerriers , que le marbre qui touchait aux cendres de Maurice , avait le pouvoir de communiquer la valeur, et de faire des héros. Vous ne vous trompez pas, dignes soldats de Maurice! Tandis que son ombre, du milieu de l'Alsace qu'elle habite , sèmera encore la terreur chez nos ennemis, et gardera les bords du Rhin, là vue du marbre qui renferme sa cendre élèvera l'âme de tous les Français, leur inspirera le courage , la magnanimité , l'amour généreux de la gloire , le zèle pour le roi et pour la patrie.
THOMAS. Éloge du maréchal de Saxe.
l'infortune, la vertu, et l'héroïsme.
Une enfant , dont la raison et la sensibilité avaient été avancées par le malheur, tombe du trône dans une prison. Son père dont elle ne pouvait ignorer les vertus , périt sur l'échafaud sans qu'on ose le lui cacher, dans la crainte de lui dérober une bénédiction que le ciel doit ratifier ; sa mère , dont le courage lui servait d'exemple , et l'amour de consolation , est enlevée à ses yeux pour subir le même supplice ; une seconde mère, son dernier soutien , modèle de piété et d'héroïsme, périt sur lemême échafaud. Seule, ou plutôt, à son tour, chef de famille dans une prison qui renfermait encore un frère plus jeune qu'elle, elle s'en voit privée, et ne peut ignorer la cause de sa mort. N'ayant connu de la vie que ce qu'elle a de plus amer, résignée à la rendre sans regret au Dieu qui la lui avait donnée , ne pouvant entendre autour d'elle le moindre bruit qu'elle ne prît pour l'annonce de sa dernière heure , elle apprend qu'on l'exile. Selon les lois éternelles de la Providence, quelles modifications un tel assemblage de malheurs aura-t-il produites sur le caractère de cette infortunée? Au-dessus de la vanité, elle en a connu le néant; au-dessus de l'orgueil , qui ne peut être
à ses yeux qu'une faiblesse , c'est dans son âme qu'elle cherchera un refuge , et la fierté de cette àme deviendra plus puissante que l'injustice des hommes. Douce, parce que la nature l'a faite ainsi, simple dans ses goûts, soumise à tous ses devoirs , et sans efforts , compatissante au malheur , confiante , quand la franchise des sentiments qu'on lui montrera l'éloignera des souvenirs dupasse, timide devant la malveillance; qu'une grande circonstance se présente , et cette femme étonnera le monde par son courage , sans qu'il soit en elle de croire qu'elle ait rien fait d'extraordinaire ! Ce qui nous surprend , ce qui excite notre admiration , n'est-il pas le résultat de l'éducation qu'elle a reçue du malheur dans son enfance ? Peut-elle craindre la mort quand son àme est émue ? N'est-ce pas de la mort qu'elle a reçu toutes les émotions qui ont fait battre son cœur, et lui ont appris à connaître le néant de la vie? Peutelle craindre le jugement des hommes, et y attacher le moindre prix? Cette àme fièren'a-t-ellepas été conduite à ne reconnaître que Dieu pour juge?
Jetez les yeux sur ces tristes murailles où laliberté humaine est renfermée et chargée de fers, où quelquefois l'innocence est confondue avec le crime , et où l'on fait l'essai de tous les supplices avant le dernier : approchez ; et si le bruit horrible des fers, si des ténèbres effrayantes, des gémissements sourds et lointains , en vous glaçant le cœur, ne vous font reculer d'effroi, entrez dans le séjour de la douleur, osez descendre un moment dans ces noirs cachots où la lumière du jour ne pénètre jamais ; et sous des traits défigurés contemplez vos semblables , meurtris de leurs fers , à demi couvertsde quelques lambeaux, infectés d'un air qui ne se renouvelle jamais , et semble s'imbiber du venin du crime. : rongés vivants des mêmes insectes qui dévorent les cadavres dans leurs tombeaux, nourris à peine de quelques substances grossières distribuées avec épargne ; sans cesse consternés des maux de leurs malheureux compagnons, et des menaces d'un impitoyable gardien ; moins effrayés du supplice que tourmentés de son attente ; dans ce long martyre de tous leurs sens, ils appellent à leur : ecours une mort plus douce que leur vie infortunée.
Si ces hommes sont coupables , ils sont encore dignes de pitié , et le magistrat qui diffère leur jugement est manifestement injuste à leur égard. La loi a prononcé un châtiment public qui doit suffire à la réparation de leur crime , et à la salisfaction de la société ; ce long tourment d'une prison cruelle est une peine nouvelle dont ilsurchar
le coupable , et c'est violer la loi que d'en excéder la mesure ; excès d'autant plus funeste, qu'il nuit à la fois au coupable et au public , et que tous les moments consumés dans une prison sont perdus pour l'exemple des mœurs.
Mais si ces bommes sont innocents , ô douleur! 6 pitié ! à cette idée , l'humanité pousse du fond du cœur un cri terrible et tendre. Quoi! cet homme né libre gémit sous le poids des fers ! Cet homme, à qui la lumière et l'air du ciel étaient destinés, vespire à peine dans un cachot ; ce père de famille est arraché avec violence des bras de son épouse et de ses enfants ! Le deuil , le désespoir et la faim se sont emparés de sa uarqi ib habitation; ces bras qui tenaient embrassée» <me épouse tendre, une progéniture naissante ; ces bras qui leur donnaient la subsistance , qui semaient, qui recueillaient ; ces bras si nécessaires à l'État, sont indignement liés ; un cœur pur et sans reproche est dans des lieux souillés de remords ; l'innocence , en un mot, est dans le séjour du crime : c'est là qu'on ne peut s'empêcher de gémir profondément sur les malheurs de l'humaine condition ; c'est là qu'en jetant les yeux vers la Providence , on dit avec autant d'amertume que d'étonnement : 0 homme! quelleestladestinée! souffriretmourir, voilà donc les deux grands termes de ta carrière !
SKRVAr