‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 503 sur 649 · M1THRIDATE VAINCU DECLARE A SES FILS SON PROJET DE MARCHER SUR ROME · texte numérisé non relu

M1THRIDATE VAINCU DECLARE A SES FILS SON PROJET DE MARCHER SUR ROME

Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue1 Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue. A mes nobles projets je voisTout conspirer ; Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer.

Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie; Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie, Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher, J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi , par ma fuite trompé , Tenait après son char un vain peuple oceupé, El, gravant en airain ses frêles avantages, De mes Etals conquis enchaînait les images, Le Bosphore m'a vu , par de nouveaux apprêts, Ramener la terreur au fond de ses marais, Et, chassant les Romains de l'Asie étonnée, Renverser en un jour l'ouvrage d'une année. D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. ■

Il voit plus que jamais ses campagnes couverles t)e Romains que la guerre enrichit de nos pertes. Des biens des nations ravisseurs altérés,

f.c bru il de nos trésors les a tous attirés : Ils y courent en foule, et, jaloux l'un de l'autre, Désertent leur pays pour inonder le nôtre. Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis. Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête. Le grand nom de Pompée assure sa conquête : C'est l'effroi de l'Asie. Et, loin de l'y chercher,' C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher. Ce dessein vous surprend, et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître, .l'excuse votre erreur; et, pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés.

Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée. Je sais tous les chemins par où je dois passer ; Et, si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole, Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole. Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours; Que du Scythe avec moi l'alliance jurée, De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée? Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats , Nous verrons notre camp grossir à chaque pas : Daces, PannonieDS, la hère Germanie, Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois, Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance, et, jusque dans la Grèce, Par des ambassadeurs accuser ma paresse ; Ils savent que, sur eux prêt à se déborder, Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder; Et vous les verrez tous, prévenant son ravage , Guider dans l'Italie et suivre mon passage.

C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin, Vous trouverez partout l'horreur du nom romain, El la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante. Non , princes , ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers; El, de près inspirant les haines les plus fortes, Tes plus grands ennemis, Rome , sont à tes portes. Ah! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus, un esclave, un vil gladiateur; S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent, De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi longtemps-victorieux, Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux? Que dis-je? en quel état croyez-vous la surprendre? Vide de légions qui la puissent défendre. Tandis que tout s'occupe à me persécuter, Leurs femmes, leursenfants, pourront-ils m'arrêter?

Marchons, et dans son sein rejetons celte guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre. Auaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers! Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme; Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu : Rrùlons ce Capilole, où j'étais attendu ; Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître La honte de cent rois, et la mienne peut-être; Et, la flamme à la main , ellaç ons tous ces noms Que Rome y consacrait à d'éternels affronts.

Voilà l'ambition dont mon âme esl saisie. Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie, J'en laisse'les Romains tranquilles possesseurs. Je sais ot je lui dois trouver des défenseurs. Je veux que, d'ennemis parlout enveloppée, Home rappelle en vain lv secours de Pompée.

Le Parthe , des Romains comme moi la terreur, Consent de succéder à ma juste fureur : Près'd'unir avec moi sa haine el sa famille, Il me demande un fils pour époux à sa fille. Cet honneur vous regarde, et j'ai fail choix de vous, Pharnace ; allez , soyez ce bienheureux époux. Demain , sans différer , je prétends que l'aurore Découvre mes vaisseaux déjà loin du Rosphore. Vous, que rien n'y retient, partez dès ce moment, Et méritez mon choix par votre empressement. Achevez cet hymen , et, repassant l'Euphrate, Faites voir à PAsie un autre Milhridale. Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi , Et que le bruit, à Rome, en vienne jusqu'à moi. RACINE. Milhridale, act. m. se. Ire.

MODELE D'EXERCICE

Nous avons vu que le caractère allier, sombreet artificieux de Milhridate était conserve jusque dans son amour, et que sa fermeté dans le malheur et le sentiment de sa grandeur passée empêchaient qu'il ne fût avili devant Monime. C'est avec la même vérité, et avec plus de force encore, que l'auteur a su peindre cette haine furieuse qui, pendant quarante ans, avait armé le roi de Pont contre les Romains. Jamais le pinceau de Racine ne parut plus mâle et plus fier, et ce rôle est celui où il se rapproche le plus dé la vigueur de Corneille, surtout dans la scène fameuse où il expose à ses deux fils le projet de porter la guerre dans l'Italie. Ce n'est pas une invention du poêle : ce projet audacieux est attesté par plusieurs écrivains , et détaillé dans Appien , qui trace même la route que devait tenir Milhridate. Si la trahison de Pharnace et la fortune de Pompée n'eussent pas accablé ce formidable ennemi de Rome au moment où il méditait ce grand dessein, son courage et sa renommée pouvaient lui fournir assez de ressources pour l'exécuter, et personne n'était plus capable de faire voir à l'Italie un autre Annibal. Cette scène a encore un autre mérite ; en montrant le héros dans toute son élévation , elle montre aussi sa jalousie artificieuse , puisqu'elle a pour objet de pénétrer ce qui se passe dans le cœur de Pharnace, et d'en arracher l'aveu de ses projets sur Monime. Cette situation met dans tout son jour le contraste des deux jeunes princes qui soutiennent également leur caractère. Le perfide Pharnace , comptant sur l'appui des Romains qu'il allend , refuse formellement d'aller épouser la fille du roi des Parlhes , et le vertueux Xipharès, tout entier à son devoir et à son père , ne connaît d'autres intérêts que ceux de la nature et de la gloire , et saisit avec l'enthousiasme d'un jeune guerrier le dessein d'aller combattre les Romains dans l'Italie. Celle scène me parait , uous tous les rapports, une des plus belles que

DISCOURS

Racine ait conçues , cl le discours de Milhridate est dans notre langue un des modèles les plus achevés du style sublime.

El la mienne peut-être ! Ce dernier trait est trèsprofond. Il sort d'un cœur ulcéré, et produit d'autant plus d1cffet , qu'il est jeté là comme en passant. Mithridate sent trop vivement sa honte pour s'y arrêter : ce n'est qu'un mot qui lui échappe ; mais ce mot réveille une foule de sentiments et d'idées : il est sublime. Dans tout le reste , la magnificence du style , la pompe des images, est égale à l'élévation des pensées. Racine sait se proportionner à tous ses sujets. Nous n'avons point encore vu sa diction s'élever si haut, ni prendre ce caractère. Ce n'est ni le charme de Bérénice , ni la sévérité de Brilannicus , ni le style impétueux et passionné d'Hermione etdeRoxane. Racine est grand, parce qu'il fait parler un grand homme méditant de grands desseins : il s'agit de Milhridate et de Rome; il est au niveau de tous les deux.

Il se présente cependant ici quelques remarques à faire. Je ne reprocherai pas à l'auteur la rime de fiers et de foyers : rien n'était plus facile que de mettre ces conquérants ailiers. Mais l'exemple de Racine et de Roileau, les deux meilleurs versificateurs français , prouve qu'alors il était de principe qu'une rime exacte pour les yeux était suffisante. Voltaire , qui d'ailleurs rime bien moins richement que ces deux poètes, est pourtant celui qui a insisté le premier sur la nécessité de rimer principalement pour l'oreille. Il a eu raison : c'est une obligation que nous lui avons, et qu'auraient dû reconnaître ceux qui lui ont reproché avec juslice de rimer trop négligemment. Mais j'oserai reprendre une expression qui ne me semble pas absolument juste :

Re vous figurez point que de cette cohtrilo Par d'éternels remparts Rome soit séparée.

Le poète veut dire par des remparts qu'on ne puisse franchir , et malheureusement notre langue ne lui permettait pas d'exprimer cette idée en un seul mot. Mais celui qu'il a substitué la rend-il bien? On appelle proprement des remparts éternels ceux qui sont l'ouvrage de la nature, et faits pour durer autant qu'elle , comme les montagnes et les mers. Ainsi les Alpes , par exemple , sont des remparts éternels entre la France et l'Italie. Mais ces remparts, tout éternels qu'ils sont, on peut les franchir : on les a franchis mille fois ces

Les Charles, tes Othons, Catinal et Conll, Sur les ailes de la Victoire.

VOLTAIRE

Donc un rempart éternel n'est pas la même chose qu'un rempart qu'on ne peut franchir. Celte remarque peut paraître sévère ; mais le rapport exact de l'expression avec l'idée est une qualité essentielle au style, et si éminente dans Racine , qu'il nous a donné le droit de ne lui faire grâce de rien .

Autre observation : lorsque Milhridate dit ces deux vers :

Doutez- vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient Unir son cours?

on rapporte qu'un vieux militaire qui avait fait la guerre dans ces contrées, dit assez haut : Oui, assurément j 'en doute. Il n'avait pas tort. Aujourd'hui même , que la navigation est tout autrement perfectionnée qu'elle ne l'était alors , il serait de toute impossibilité d'aller en deux jours du détroit de Caiïa , qui est l'ancien bosphore Cimmérien, à l'embouchure du Danube, qui est à l'autre extrémité de la mer Noire. C'est un trajet de près de deux cents lieues d'une navigation difficile. Il faut croire que , si l'auteur n'a pas corrigé cette faute, c'est que, du moment où il se dégoûta du théâtre , il ne voulut plus entendre parler de ses tragédies, ni se mêler d'aucune des éditions qu'on en fit.

LA harpe. Cours de Littérature, t.V.

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