ANNE DE BOCLEN ET ELISABETH SA FILLE
Je vais goûter encor quelques moments bien doux : Embrasse-moi , ma fille, et viens sur mes genoux.
ELISABETH
Ma mère, ce malin comme lu m'as laissée.*
BOULEN
Quel souvenir amer revient à ma pensée!
ELISABETH
Autrefois lu m'aimais, tu ne me quittais pas; Souvent, durant les nuits, je dormais dans tes bras,
BOULKN.
Elle n'aura donc plus une mère auprès d'elle!
ELISABETH
Pendant toute la nuit vainement je t'appelle.
BOCLEN.
Ma fille, à chaque mot, veux-tu me déchirer?
ELISABETH
Comme loi, maintenant, je ne fais que pleurer.
BOULEN
Combien tous tes discours ont de grâce et de charmes !
ELISABETH
Ma mère...
BOULEN
Quoi ! sa main veut essuyer mes larmes !
ELISABETH
Mais d'où vient ta douleur?
BOULEN
Tu le sauras un jour...
ELISABETH
Ne quitteras-tu point ce triste et noir séjour ?
BOULEN
J'en sortirai ce soir.
ELISABETH
Ah ! j'en suis bien contente!
BOULEN
La mort qu'on me prépare est loin de son attente! Elisabeth, regardant les chaînes de sa mère. Ce fer est trop pesant; il doit blesser tes mains.
BOULEN
Je subirai bientôt de plus cruels destins.
ELISABETH
Quel est donc le méchant qui peut causer ta peine?
BOULEN
Un puissant ennemi m'accable de sa haine;
l'our prix de ma tendresse , il a proscrit mes jours.
ELISABETH
Eli! que n'appclles-lu mon père à ton seeourj?
us
Ton pcre?
DIALOGUES
ÉLISABETn.
Il te chérit , il viendra te défendre,
BOULES
Lui, tu le crois?
ÉLISABETn.
Mon père ! ah ! s'il pouvait m'entendre ! On fait tout ce qu'il veut.
BOUI.EIÏ.
Oui ! je le sais trop bien.
ELISABETH
Allons auprès de lui... Tu ne me réponds rien!
BOULES
Enfant, n'hérite pas du malheur de ta mère : Surtout clans ses rigueurs crains d'imiter ton père '. chéniek. Henri VIII, act. îv, se. IV-
ÏIUSSOTIN ET VADIUS; TRISSOTIH.
Vos vers cntdesbeaulés que n'ont point tous les autres.
VADIUS
Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres.
TRISSOT1N.
Vous avez le tour libre , et le beau choix des mots.
VADIDS.
On voit partout chez vous l'ithos et le pathos 2.
TRISSOTIN
Nous avons vu de vous des églogues d'un style Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.
VADIUS
Vos odes ont un air noble , galant et doux, Qui laisse de bien loin voire Horace après vous.
TRISSOTIN
Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes?
VADIUS
Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites?
TRISSOTIW.
Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux?
VADIUS
Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux?
TRISSOTIN
Aux ballades surtout vous êtes admirable.
J Voyez Ire partie. Lettres.
2 Deux mois consacres dans Aristotc. Ithos veut dire les 'irrurs, et Pathos, les passions. (W. E.)
ADIUS,
Et dans les bouts rîmes je vous trouve adorable.
TRISSOTIN
Si.Ia France pouvait connaître votre prix.
VAD1CS.
Si le siècle rendait justice aux beaux esprits,
TRISSOTIN
En carrosse doré vous iriez par les rues
VADIUS
On verrait le public vous dresser des statues.
{A Trissolin.) Hom! c'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en...
trissotin, « Radius.
Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie?
VADIUS
Oui. Hier il me fut lu dans une compagnie.
TRISSOTIN
Vous en savez l'auteur?
VADIUS
Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.
TRISSOTIN
Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.
VADIUS
Cela n'empêche pas qu'il ne soit misérable. Et, si vous l'avez vu , vous serez de mon goût.
Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables
» VADIUS
Me préserve le ciel d'en faire de semblables.
TRISSOTIN
Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur, El ma grande raison est que j'en suis l'auteur.
Vous?
JRISSOTIK.
Moi.
VADIUS
Je ne sais donc comment se fit l'affaire.
TKISSOTIN.
C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.
VADIUS
Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit disirait, Ou bien que le lecteur m'ait gâlé le sonnet. Mais laissons ce discours , et voyons ma ballade.
TRISSOTIN
La ballade, à mon goût, est une chose fade;
Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.
DIALOGUES
VADIBS.
La ballade pourtant cliarme beaucoup de gens.
TRISSOTIN
Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.
VADIDS.
Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.
TRISSOTIH.
Elle a pour les pédants de merveilleux appas.
VADIUS
Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.
TRISSOTIN
Vous donne* sottement vos qualités aux autres.
VADIDS.
Fort imperlinemment vous me jetez les vôtres.
TRISSOTIN
Allez, petit grima ud , barbouilleur de papier.
VADIUS
Allez, rimeur de balle , opprobre du métier l.
TRISSOTIN
Allez, fripier d'écrits, impudent plagiaire.
VADIUS
Allez, cuistre...
PI1ILAMINTE.
Hé,messieurs, que prétendez-vous faire?
trissotin, à Vadïus.
Va , va restituer tous les honteux larcins Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.
VADIUS
Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse D'avoir fait à tes vers estropier Horace.
TRISSOTIN
Souviens -toi de ton livre, et de son peu de bruit.
VADIUS
Et toi , de ton libraire, à l'hôpital réduit.
TRISSOTIN
Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.
VADIUS
Oui, oui , je le renvoie à l'auteur des satires.
TRISSOTIN
Je l'y renvoie aussi.
VADIUS
J'ai le contentement Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement. H me donne en passant une atteinte légère, Parmi plusieurs auteurs qu'au palais on révère;
Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix, Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits.
TRISSOTIN
C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable. Il te met dans la foule ainsi qu'un misérable; Il croit que c'est assez d'un coup pour l'accabler, Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler; Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire, Sur qui tout son effort lui semble nécessaire : Et ses coups, contre moi, redoublés en tous lieux, Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.
VADIUS
Ma plume l'apprendra quel homme je puis être.
TRISSOTIN
El la mienne saura le faire voir ton maître.
VADIUS
Je te défie en vers, prose, grec et latin.
TRISSOTIN
Eh bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin2.' Molière. Les Femmes Savantes, acl. ni, se- v.