VALÈRE ET HECTOR
Le voici. Ses malheurs sur son front sont écrits : Il a tout le visage et l'air d'un premier pris s.
Non , l'enfer en courroux et toutes ses furies
N'ont jamais exercé de telles barbaries ;
Je le loue, ô destin, de tes coups redoublés;
Je n'ai plus rien à perdre , et tes vœux sont comblés !
Pour assouvir encor la fureur qui t'anime ,
Tu ne peux rien sur moi : cherche une autre victime.
Hector , à part.
Il est sec,
De serpents mon cœur est dévoré; Tout semble en un moment contre moi conjuré.
(Il prend Hector à la cravate.) Parle. As-tu jamais vu le sort en son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice, Le mieux assassiner? Perdre tous les paris; Vingt fois le coupe-gorge 4, et toujours premier pris ! Réponds-moi donc, bourreau !
HECTOR
Mais ce n'est pas ma faute !
VALÈRE
As -tu vu de tes jours trahison aussi haute? Sort cruel! ta malioe a bien su triompher, Et lu ne me flattais que pour mieux m'éloufler.
l mineur rie balle, écrivain du dernier Étage; comme on nomme porteurs de balle les marchands obligés de colporter etu-memes leurs marchandises. IN. E.)
s Fameux libraire de celte époque, dont il etl question dans le Lutrin. (N. E.) 3 Qui perd dés les premiers coups. (N.E.) * Terme de jeu de cartes. (N. E.)
DIALOGUES
Dans l'état où je suis je puis tout entreprendre; Confus, désespéré , je suis prêt à me pendre.
Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez, monsieur, acheter un licou. Voudriez-vous souper?
VALÈRE
Que la foudre t'écrase!
Ah! charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase, A vos seules bontés je veux avoir recours : Je n'aimerai que vous; m'aimeriez-vous toujours? Mon cœur, dans les transports de sa fureur extrême, N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.
Hector, à part.
Notre bourse est à fond; et, par un sort nouveau, Notre amour recommence à revenir sur l'eau.
VALÈRE
Calmons le désespoir où la fureur me livre : Approche ce fauteuil.
(Hector approche un fauteuil.) valère, assis.
Va me chercher un livre.
HECTOR
Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin?
VALÈRE
Celui qui te viendra le premier sous la main; Il m'importe peu , prends dans ma bibliothèque.
iiector sort, et rentre, tenant un livre. Voilà Sénèque.
VALÈRE
Lis.
HECTOR
Que je lise Sénèque?
VALÈRB.
Oui. Ne sais-tu pas tire?
HECTOR
Hé, vous n'y pensez pas , Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.
VALÈRE
Ouvre, et lis au hasard.
HECTOR
Je vais le mettre en pièces.
VALÈRE
Lis donc.
nECTOB Ut.
« Chapitre VI. Du mépris des richesses. i La fortune offre aux yeux des brillants mensongers; « Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers : a Leur possession trouble, et leur perte est légère; « Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire. » Lorsque Sénèque flt ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent.
valère, se levant.
Vingt fois le premier pris! Dans mon cœur il s'élève
( Il s'assied. ) Des mouvements de rage... Allons, poursuis, achève.
N'ayant plus de maltresse, et n'ayant plus un sou, Nous philosopherons maintenant tout le soûl.
De mon sort désormais vous serez seul arbitre , Adorable Angélique.., Achève ton chapitre.
HECTOR
a Que faut-il...
VALÈRE
Je bénis le sort et ses revers, Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos iers. Finis donc.
HECTOR
« Que faut-il à la nature humaine?
a Moins on a de richesse , et moins on a de peine : a C'est posséder les biens que savoir s'en passer. » Que ce mot est bien dit! et que c'est bien penser! Ce Sénèque , monsieur, est un excellent homme. Ëtait-il de Paris?
VALÈRE
Non , il était de Rome.
Dix fois, à carte triple, être pris le premier!
HECTOR
Ah ! monsieur, nous mourrons un jour sur le fumier.
VALÈRE
Il faut que de mes maux enfin je me délivre;
J'ai cent moyens toutprêtspourm'empêcher de vivre:
La rivière, le feu, le poison et le fer.
HECTOR
Si vous vouliez, monsieur, chanter un petit air; Votre maître à chanter est ici : la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.
VALÈRE
Que je chante!
HECTOR
Monsieur...
Que je chante, bourreau!
Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable.
HECTOR
Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. « Qu'un joueur est heureux! sa poche est un trésor; Sous ses heureuses mains le cuivre devient or , » Disiez-vous.
VALÈRE
Ah! je sens redoubler ma colère.
regnard. Le Joueur, acf.e IV, SC. XIII.
mjbiange, frontin, et, dans la scène suivante.
EUGÈNE
dcbiance, ss parlant à lui-même jusqu'à la fin de la scène.
Sur la tante ou la nièce il faut fixer mes vœux!
FROiS'TIN.
A moins de les vouloir épouser toutes deux...
Duc faire? Quand je puis, au sein de l'opulence, Jouler en paix mes jours, d'où vient que je balance?
frontin.
Oui, dites-moi pourquoi?
dubiange, se levant brusquement.
Quel embarras maudit!
Belnias , de son côté (car tout me contredit), Attend une réponse , et de l'autre ces dames Qui depuis dix-huit mois. ..Maudites soient les femmes! Quand je contemple l'une avec tous ses appas...
FUONTIN.
Représentez- vous l'autre avec tous ses ducats.
DUBIANGE.
Sa beauté me ravit, et mon âme est heureuse.
FRONTIN
La beauté d'une femme est souvent dangereuse.
DUBIANGE.
Il est vrai que la tante... oui, mais je ferais mieux... Non... je me marîrai quand je serai plus vieux.
FRONTIN
Quand vous aurez la goutte; excellente réforme!
DUBIANGE.
Je pourrai faire alors un mariage en forme.
FnoHTiM, ironiquement.
Oui!
DUBIANGE.
Pourquoi me presser?
FRONTIN
N'avons-nous pas le temps?
Nous nous amenderons dans dix,- vingt ou trente ans.
DUBIANGE.
Quel morte) plusheureuxqu'unhommelihreettendrc. Qui , sans prendre une épouse, à mille peut prétendre? Il sait, sans se fixer, promener ses désirs, Et ses jours sont filés par la main des plaisirs.
FRONTIN
Fort bien! vous trouvez donc, monsieur, le mariage?...
DUBIANGE.
Charmant... en perspective; et quand je l'envisage De près, quand je compare et le mal et le bien...
DIALOGUES
En perds-tu la raison'
iîil
Vous finissez toujoui
par ne décider rien.