SC. IX
. . . Vois ton rival , mais vois aussi ton frère; Ce que tantôt j'ai fait, ne pourras-tu le faire? Je te sacrifiais mon amour, mon bonheur, Et j'assurais le tien; parle, ouvre-moi ton cœur : Aimes-tu?
DUBIANGE.
Mais...jccrois...oui,du moins je suppose.
DUBIANGE.
Oh ! c'est une au ire chose Pourtant à mon amour j'ai tout sacrifié.
Moi , je veux tout devoir à ta seule amitié. Si, croyant le servir, j'ai consulté la mienne, N'ai-je donc pas aussi quelques droits à la tienne?
DUBIANGE.
Oui, sans doute, mon frère, et je veux l'imiter.
EUGÈNE
Ah! mon ami, comment pourrai-je m'acquilter? Par quelsremerclmenls?... mais ton cœur m'en dispen Car tu trouves en lui d'abord la récompense. [se,
DUBIANGE.
Eh quoi' veux-tu sitôt le marier?
EUGÈNE
Qui, moi?
Demain, aujourd'hui même, à l'instant. Mais je voi Quelques relards encor dont je m'impalienle. Frontin , va-l'en , cours, vole... 0 ma chère Elianle!
{A Dubiange.) Combien ton procédé m'a pénétré le cœur! Mais, je lui vais moi-même apprendre mon bonheur.
dubiange, le retenant.
Quel transport! tu pourrais différer celte affaire.
EUGÈNE
A prendre un bon parti malheureux qui diffère!
DUBIANGE.
C'est fort bien : cependant, tu me remplaceras, Cela doit te suffire: et tu n'attendrais pas?..,
EUGÈNE
Mais, mon frère...
DUBIANGE.
A sa main dès que tu peux prétendre, Eh! mais, que diable alors, pourquoi ne pas attendre?
EUGÈNE
Pourquoi ? quel homme !
DUBIANGE.
Es-tu si pressé par le temps?
ParbIeu,j'atlendsbien,moi; depuis deux ansj'attends!
Et, par un tel aveu le condamnant toi-même, Tu prétends qu'aujourd'hui j'embrasse ton système'; Toujours tarder! toujours remettre au lendemain! C'est imiter ce fou qui, trouvant en chemin Une large rivière, attend, quand tout le presse, Que l'eau soit écoulée : elle coule sans cesse, Sans cesse coulera sans arrêter son cours; Le temps fuit avec elle, et l'homme attend toujours'. OnCsimc i.EnoY. L'Irrésolu, se. x.
. . . Qui reclô Vivendi prorogat horam, Rusticité expeclat dum de/lunl amnis : al illa l.abitw, cl labelur in omne volubilis œvum. HOlt Fp i
CARACTERES OU PORTRAITS, ET PARALLELES
La Nature, féconde en bizarres portraits, Dans chaque âme est marquée à de différents Irait*. BOILEAU Arlpoet., chant 11.
PORTRAITS , etc.
PRÉCEPTES DU GENRE
En poésie , et singulièrement dans le poëme héroïque, l'art de peindre est l'art d'esquisser avec esprit, et de laisser à l'imagination le plaisir d'achever l'image. De tous les poètes épiques, l'Arioste est le seul qui se soit amusé à finir un portrait, celui de la beauté d'Alcine : le ton libre et badin de son poème l'a permis. Mais ni Homère , ni Virgile , ni le Tasse n'ont peint la figure que par esquisse , et d'un trait rapide ; l'intérêt dominant de l'action ne leur a pas laissé le loisir de peindre en détail.
Dans des poésies dont le sujet moins vaste , moins sérieux, moins entraînant, permet au poète de s'égayer , ou de se reposer sur un objet unique , un portrait fini sera bien placé , s'il est intéressant.
Dans l'élégie ou dans l'églogue , l'amant, occupé de l'objet qu'il idolâtre , peut naturellement s'en retracer les charmes. De même , lorsque la nature du poëme exige qu'un objet allégorique soit décrit , comme dans les Métamorphoses , le poète ne saurait mieux faire que de rendre l'idée sensible aux yeux : alors peindre , c'est définir. Virgile aura dit , en passant , malesuada famés ; Ovide décrira ce que n'a fait qu'indiquer Virgile :
Hirluseratcrinis, cava lumina, pallorin ore, etc.
Ovide aura décrit l'Envie :
Pallor in ore sedet, macies in corpore toto, Nusquam recta actes, livenl rubigîne dentés : redora Celle virent , linguaest sufTusa veneno; liisusabest, nisiquem visimovére dolores, etc.
Voltaire, on passant, touchera quelques traits de ce même vice.
Là gît la sombre Envie, à l'œil timide et louche. Versant sur des lauriers les poisons de sa bouche
Il n'en est pas absolument du caractère comme de la figure : s'il est curieux, intéressant, et d'une singularité rare, le poète épique lui-même se donnera le soin de le développer. Tel est , au second livre de la Pharsale , le portrait du stoircien dans la personne de Caton :
. . . Hi mores, hœcduriimmotaCalonis Secla fuit : servare modwn, finemgue tenere, Naluramque sequi, palriœque impendere vitam, etc.'
Le genre où l'on est le plus souvent tenté de faire des portraits , c'est le comique ; et c'est là justement qu'il faut en être le plus sobre : rien de plus contraire à la vivacité du dialogue et de l'action. J'ai vu le temps où nos comédies étaient des galeries de portraits; et, avec de l'esprit, cela faisait d'assez mauvaises comédies. Quand Molière a voulu prévenir les reproches des faux dévots , il a tracé dans le premier acte du Tartufe les deux caractères opposés de la dévotion et de l'hypocrisie. Le sujet, le motif, la circonstance en valaient la peine. Lorsqu'il a voulu, dans une scène où le Misanthrope est en situation , irriter son humeur en le rendant témoin d'une conversation du monde, de celles où, selon l'usage, on médit de tous les absents , il a fait des portraits ; et ceux-là sont de main de maître. Mais, hors de là , c'est l'action qui peint ; et jamais , dans ses comédies , les caractères annoncés ne sont dessinés en repos.
La tragédie exige quelquefois , et pour la vraisemblance, et pour l'intérêt de l'action, des peintures de caractères, et cela fait partie de l'exposition ; mais tout ce qui n'est pas nécessaire à l'intelligence des faits, tout ce qui n'a aucun trait à l'action présente, doit être exclu de ces peintures : car tout ce qui est inutile est froid, fût-il d'ailleurs le plus beau du monde.
marmontkl. Éléments de Littérature.
CARACTÈRES OU PORTRAITS, ET PARALLELES
CARACTERES POLITIQUES
THEMISTOCLE.
Des plus grands sénateurs la sagesse y préside '. Deux illustres rivaux, Thémistocle, Aristide, Les premiers au combat, les premiers au conseil, Ont de ce jour de fête ordonné l'appareil ; A d'obscurs citoyens ils doivent leur naissance : Seuls ils ont fait leur sort. On les vit, dès l'enfance , Suivre un parti contraire, et différer toujours; Mais , sitôt que l'Etat réclame leur secours, Ennemis généreux, oubliant leur querelle, Ils marchent réunis quand sa voix les appelle.
Thémistocle est superbe, actif, ambitieux; Il eût dans tous les temps attiré tous les yeux, Et gouverné l'Etat où le sort l'eût fait naitre... Il pense en politique, il agit en guerrier, Fait pour le premier rang, brille encore au dernier; Joint l'art à la grandeur, la prudence à l'audace, Et change de talent quand il change de place. Dans Athène, à la cour, il sut être à la fois Et souple avec le peuple et fier avec les rois. ^ La gloire est le besoin de son âme enflammée; Du nom des vieux héros son oreille est charmée. Jeune enfant, il courait, ivre d'un noble orgueil , Méditer leur histoire au pied de leur cercueil. Il fui jaloux d'Achille en lisant l'Iliade.
Vainqueur de Marathon , ô fameux Miltiade, C'est toi , surtout, c'est toi qu'il voudrait imiter! Ta gloire, à chaque instant, revient le tourmenter. A peine au sein des nuits ses yeux s'appesantissent , Qu'autour de lui soudain mille voix retentissent, Qui, proclamant ton nom jusque dans son sommeil, Au bruit de ta victoire ont hâté son réveil. Il se lève, il t'appelle, embrasse ton image, Croit te voir apparaître au milieu d'un nuage, T'invoque, et, plein de toi , jure de t'égaler, Dût un injuste arrêt comme toi l'exiler.
fontanes. La Grèce sauvée.
Aristide est plus simple et non moins magnanime. Delà seule équité le pur amour l'anime ; Ceux même dont la haine éclata contre lui , Sitôt qu'on les opprime, invoquent son appui. Ferme dans les revers, modeste dans la gloire. Aussi grand dans l'exil qu'en un jour de victoire, Le vent de la faveur ou de l'adversité N'élève en aucun temps ou n'abat sa fierté. Opprimé, mais fidèle à sa patrie ingrate, Il sert toujours le peuple et jamais ne le flatte.
t l.'auleur vient de parler îles jeu* Olympiques.
Sa noble pureté, sûr garant de sa foi ,
L'orne mieux que la pompe et tout l'or d'un grand roi
De respect et d'amour ce grand homme entouré. Du saint titre de juste est partout honoré. Moins il prétend d'honneurs, plus il obtient d'empire Lui-même il est surpris des transports qu'il inspire* Sans cesse il s'y dérobe, et souvent le respect Fait taire la louange à son auguste aspect. D'un œil religieux sans bruit on le contemple, Sa voix est un oracle et sa demeure un temple; Sa vertu le consacre, et, digne des autels, Semble plus s'approcher des dieux que des mortels. Lui-même à Thémistocle il donne son suffrage, Vante ses grands travaux , ses talents , son courage : Et, quand il reconnaît qu'il n'est point son égal , Marche après lui sans peine et cède à son rival.
LK MÊME. Ibid.