LE FRANÇAIS ET L'ANGLAIS
Peut-être, dit le Fort 2, leur berceau fut commun, Mais ils diffèrent plus que si la mer profonde Eût entre leurs climats mis la moitié du monde : Tant la nature entre eux grava des traits divers! Tu croiras, tout à coup , voir un autre univers. Ici , ce ne sont plus ces mœurs républicaines D'un peuple enorgueilli d'avoir brisé ses chaînes; Ce n'est plus la rudesse et l'austère âpreté , Fruits sauvages d'un sol où croit la liberté; Tout est plus doux, l'esprit, les vertus, le langage. A peine on a touché sur cet heureux rivage, S'ollrent le goût des arts, les talents séducteurs, Et l'aimable souplesse, et la grâce des mœurs.
Le Breton', frémissant au nom de servitude, Nourrit une éternelle et vague inquiétude. Le ciel le plus serein lui paraît orageux; Le citoyen français, moins fier et plus heureux, Pour le républicain objet digne d'envie, D'un charme renaissant sait embellir la vie , Sait jouir des succès, rit au sein des malheurs, Et sa chaîne , à ses yeux , est couverte de (leurs. L'Anglais, calme au dehors, couve dans le silence Des grandes passions la sourde violence : Sous sa cendre ce feu ne peut être amorti; Chez lui tout est fureur et tout devient parti, Intérêt de l'État, culte, amusement même; S'il n'est indifférent, il faut qu'il soit extrême. Le Français , plus actif, et bien moins emporté , Échappe aux passions par sa légèreté :
Elle l'assujettit à ses divers caprices, Et borne également ses vertus et ses vices.
L'un né compatissant et cruel à la fois,
CARACTÈRES OU PORTRAITS
Féroce dans ses mœurs, est humain dans ses lois; L'autre n'offre pas moins de contrastes bizarres, Et ce peuple si doux maintient des lois barbares.
Dans le sein des combats , l'un et l'autre fut grand. Leur courage est fameux , mais il est différent. La valeur de l'Anglais est intrépide et sombre ; De ses Gers ennemis il calcule le nombre, Du choc, sans s'émouvoir, soutient la pesanteur, S'anime par degrés, s'acharne avec lenteur, Menace en expirant l'ennemi qui l'accable, Et son dernier moment est le plus redoutable. Le Français, plus terrible à son premier effort, Où la gloire paraît, n'aperçoit pas la mort; 11 s'élance : pour lui les combats sont des fêtes; Il change de plaisirs , en volant aux conquêtes, l'ar la seule lenteur on peut lui résister; Et, s'il domplait sa fougue , il pourrait tout dompter. Par leur gouvernement plus divisés encore, Ce qu'on redoute à Londre , à Paris on l'adore; Là, le noble, du peuple autorisant les droits, S'en lit un allié pour combattre les rois : Le despotisme alors recula d'épouvante.
.Moins magnanime ici, peut-être moins prudente, Sous ses pieds dédaigneux foulant le plébéien , La noblesse fut tout, le peuple ne fut rien : Mais le pouvoir des rois s'avançait en silence; La force souveraine emporta la balance, Et les grands ont connu , de leur chute étonnés, Qu'en enchaînant le peuple ils s'étaient enchaînés.
L'Anglais, dans les fureurs des discordes civiles, Sut rendre à son pays ses fureurs même utiles : Chaque goutte de sang fut pour la liberté ; Chaque malheur public fut pour l'humanité. Ici la nation ardente, mais légère, Laisse errer au hasard sa fougue passagère, Et, formant des complots, jamais de grands desseins, L'intérêt d'un moment toujours arma ses mains. Que dis-je? Le Français, dans les jours d'anarchie, En combattant les rois aimait la monarchie, Et, vers les factions par caprice emporté, Chercha le mouvement plus que la liberté: Il méconnut des lois le savant équilibre!
Malheur au lier Anglais, s'il cessait d'être libre! Car, s'il perdait ses lois, il serait sans appui; Le despotisme alors , se déchaînant sur lui , Serait aussi fougueux que la liberté même. Le Français, rassuré sous le pouvoir suprême, D'un maître impérieux redoute moins les droits. Les mœurs, auprès du trône, ont remplacé les lois. Quand l'honneur a parlé, la force doit se taire. C'est lui qui du Français maintient le caractère. A la voix de l'honneur le Français ennobli, Même en obéissant, ne s'est point avili; Sous des rois qui sont grands, il sait l'être lui-même; Orgueilleux d'embellir l'éclat du diadème, La gloire est à ses yeux plus que la liberté.
Prince , tel est ce peuple aimable et redouté : De son lier ascendant l'Europe convaincue Par lui fut à la fois éclairée et vaincue. L'Europe admire, craint, imite le Français; A ses voisins ailiers qu'offensent ses succès, Il donne les leçons des arts et du courage, Et leur haine jalouse est un nouvel hommage '. tiiomas. Pélréide.
i vojez, en prose, Caractères ou Portraits, t Voyez Narrations et Descriptions.
5 Voyez Ire partie, même sujet.
4 C'est Henri IV qui parle. Le duc de Mayenne, frCre du «lue de Guise, après avoir dominé longtemps dans le conseil
Coligny , de Condé le digne successeur, De moi, de mon parti devint le défenseur. Je lui dois tout, madame, il faut que je l'avoue : Et, d'un peu de vertu si l'Europe me loue, Si Rome a souvent même estimé mes exploits, C'est à vous , ombre illustre , à vous que je le dois Je croissais sous ses yeux, et mon jeune courage Fit longtemps de la guerre un dur apprentissage; 11 m'instruisait d'exemple au grand art des héros. Je voyais ce guerrier, blanchi dans les travaux, Soutenant tout le poids de la cause commune, Et contre Médicis, et contre la fortune; Chéri dans son parti , dans l'autre respecté, Malheureux quelquefois, mais toujours redouté; Savant dans les combats, savant dans les retraites, Plus grand, plus glorieux, pluscraint dans les défaites. Que Dunois ni Gaston ne l'ont jamais été Dans le cours triomphant de leur prospérité *.
voltaire. Uenriade, ch. a.
HENP.l DE GUISE, LE BALAFKE.
Sa valeur, ses exploits, la gloire de son père, Sa grâce, sa beauté, cet heureux don de plaire, Qui mieux que la vertu sait régner sur les cœurs, Attiraient tous les vœux par des charmes vainqueurs. Nul ne sut mieux que lui le grand art de séduire; Nul sur ses passions n'eut jamais plus d'empire, Et ne sut mieux cacher sous des dehors trompeurs Des plus vastes desseins les sombres profondeurs. Allier, impérieux, mais souple et populaire, Des peuples en public il plaignait la misère, Détestait des impôts le fardeau rigoureux; Le pauvre allait le voir et revenait heureux : Il savait prévenir la timide indigence; Ses bienfaits dans Paris annonçaient sa présence : Il se faisait aimer des grands qu'il haïssait; Terrible et sans retour, alors qu'il offensait; Téméraire en ses vœux , sage en ses artifices, Brillant par ses vertus et même par ses vices ; Connaissant le péril, et ne redoutant rien : Heureux guerrier, grand prince, et mauvais citoyen5.
IF. MÊME- Ibid., ch. III.