LA NATURE BRUTE ET LA NATURE CULTIVEE
La nature est le trône extérieur de la magnificence divine. L'homme qui la contemple , qui l'étudié, s'élève par degrés au trône intérieur de la toute-puissance. Fait pour adorer le Créateur, il commande à toutes les créatures; vassal du ciel, roi de la terre, il l'ennoblit, la peuple cl l'enrichit ; il établit entre les êtres vivants l'ordre , la subordination, l'harmonie ; il embellit la nature
même ; il la cultive, l'élendetla polit, en élague le chardon et la ronce, y multiplie le raisin et la rose. Voyez ces plages désertes , ces tristes contrées où l'homme n'a jamais résidé , couvertes ou plutôt hérissées de bois épais et noirs , dans toutes les parties élevées ; des arbres sans écorce et sans cime , courbés , rompus , tombants de vétusté ; d'autres , en plus grand nombre , gisants au pied des premiers, pour pourrir sur des monceaux déjà pourris, étouffent, ensevelissent les germes prêts à éclore. La nature , qui partout ailleurs brille par sa jeunesse, paraît ici dans la décrépitude ; la terre, surchargée par le poids, surmontée par les débris de ses productions, n'offre, au lieu d'une verdure florissante , qu'un espace encombré , traversé de vieux arbres chargés de plantes parasites, de lichens , d'agarics , fruits impurs de la corruption. Dans toutes les parties basses, des eaux mortes, croupissantes, faute d'être conduites et dirigées ; des terrains fangeux , qui , n'étant ni solides , ni liquides, sont inabordables, et demeurent également inutiles aux habitants de la terre et des eaux : des marécages qui, couverts de plantes aquatiques et fétides , ne nourrissent que des insectes venimeux , et servent de repaire aux animaux immondes.
Entre ces marais infects qui occupent les lieux bas , et les forêts décrépites qui couvrent les terres élevées , s'étendent des espèces de landes, des savanes , qui n'ont rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y surmontent , y étouffent les bonnes : ce n'est point ce gazon fin qui semble faire le duvet de la terre ; ce n'est point cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité ; ce sont des végétaux agrestes , des herbes dures , épineuses , entrelacées les unes dans les autres , qui semblent moins tenir à la terre qu'elles ne tiennent entre elles , et qui , se desséchant et repoussant successivement les unes sur les autres , forment une bourre grossière , épaisse de plusieurs pieds. Nulleroute, nulle communication, nul vestige d'intelligence dans ces lieux sauvages. L'homme, obligé de suivre les sentiers de la bêle féroce, s'il veut les parcourir, est contraint de veiller sans cesse pour éviter d'en devenir la proie; effrayé de leurs rugissements. , saisi du silence même de ces profondes solitudes, il rebrousse chemin, et dit : « La nature brute « est hideuse et mourante : c'est moi seul qui « peux la rendre agréable et vivante. Desséchons « ces marais , animons ces eaux mortes , en les i faisant couler : formons-en des ruisseaux, des « canaux : employons cet élément actif et dévo- « ranl qu'on nous avait caché , et que nous ne « devons qu'à nous-mêmes ; mettons le feu à « cette bourre superflue, à ces vieilles forêts « déjà à demi consumées ; achevons de détruire
« avec le fer ce que le feu n'aura pu consumer : « bientôt, au lieu du jonc, du nénufar, dont « le crapaud composait son venin , nous verrons i paraître la renoncule, le trèfle, les herbes « douces et salutaires ; des troupeaux d'animaux « bondissants fouleront cette terre jadis impra- « ticable ; ils y trouveront une subsistance aboni dante, une pâture toujours renaissante ; ils se « multiplieront pour se multiplier encore. Ser- « vons-nous de ces nouveaux aides pour achever « notre ouvrage ; que le bœuf soumis au joug « emploie ses forces et le poids de sa masse à sil- « lonner la terre; qu'elle rajeunisse par la culture : « une nature nouvelle va sortir de nos mains. »
Qu'elle est belle cette nature cultivée ! Que , par les soins de l'homme , elle est brillante et pompeusement parée ! Il en fait lui-mêmele principal ornement : il en est la production la plus noble : en se multipliant , il en multiplie le germe le plus précieux : elle-même aussi semble se multiplier avec lui ; il met au jour par son art tout ce qu'elle recelait dans son sein. Que de trésors ignorés! que de richesses nouvelles! Les fleurs, les fruits , les grains perfectionnés , multipliés à l'infini ; les espèces utiles d'animaux transportées, propagées , augmentées sans nombre ; les espèces nuisibles réduites, confinées, reléguées : l'or, et le fer plus nécessaire que l'or , tirés des entrailles de la terre ; les torrents contenus , les fleuves dirigés , resserrés ; la mer soumise , reconnue , traversée d'un hémisphère à l'autre; la terre accessible partout, partout rendue aussi vivante que féconde ; dans les vallées , de riantes prairies ; dans les plaines , de riches pâturages ou des moissons encore plus riches ; les collines chargées de vignes et de fruits , leurs sommets couronnés d'arbres utiles et de jeunes forêts ; les déserts , devenus des cités habitées par un peuple immense , qui , circulant sans cesse , se répand de ces centres jusqu'aux extrémités ; des routes ouvertes ou fréquentées , des communications établies partout, comme autant de témoins de la force et de l'union de la société : mille autres monuments de puissance et de gloire démontrent assez que l'homme, maître du domaine de la terre, en a changé , renouvelé la surface entière, et que de tout temps il partage l'empire avec la nature, j
Cependant il ne règne que par droit de conquête ; il jouit plutôt qu'il ne possède , il ne conserve que par des soins toujours renouvelés. S'ils cessent, tout languit, tout s'altère, tout change, tout rentre sous la main de la nature : elle re- ' prend ses droits , efface les ouvrages de l'homme, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments, les détruit avec le temps, et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu , par sa faute, ce que ses ancêtres avaient conquis par
leurs travaux. Ces temps où l'homme perd son domaine, ces siècles de barbarie pendant lesquels tout périt, sont toujours préparés par la guerre , et arrivent avec la disette et la dépopulation. L'homme, qui ne peut que par le nombre, qui n'est fort que par sa réunion, qui n'est heureux que par la paix , a la fureur de s'armer pour son malheur, et de combattre pour sa ruine : excité par l'insatiable avidité, aveuglé par l'ambition encore plus insatiable , il renonce aux sentiments d'humanité, tourne toutes ses forces. contre luimême, cherche à s'entre-détruire , se détruit en effet ; et, après des jours de sang et de carnage , lorsque la fumée de la gloire s'est dissipée , il voit d'un œil triste la terre dévastée, les arts ensevelis, les nations dispersées, les peuples affaiblis, son propre bonheur ruiné, et sa puissance réelle anéantie *.
BDFFON. Histoire naturelle.
l'ordre et le désordre dans le monde physique.
Qu'est-ce que Yordre et le désordre dans le monde physique? Pénétrons ensemble dans cette vallée qui se prolonge devant nous. Des monts sourcilleux en protègent l'enceinte ; leurs sommets, couverts d'une neige éternelle , étincellent au loin , resplendissants de tous les feux de l'astre du jour; au-dessous de la région des neiges, et à des hauteurs inégales, une immense forêt de pins se déploie, dont les feuillages sombres rehaussent encore l'éclat de la zone brillante qu'elle termine ; plus bas, les teintes deviennent moins sévères. Des collines, plus ou moins élevées , appuient leurs croupes verdoyantes sur les flancs des montagnes , et dans leur développement pittoresque , offrent à l'œil enchanté , tantôt d'agrestes solitudes , tantôt de magnifiques paysages ; ici , de doux et secrets asiles ; là , des perspectives lointaines , dont les traits fugitifs viennent se perdre dans l'azur des cieux , ou se refléter mollement dans les ondulalions incertaines du lac majestueux qui borne l'horizon. Des eaux, pures comme l'air que vous respirez , s'échappent des réservoirs supérieurs qui les alimentent ; et , distribuées en ruisseaux limpides, ou en cascades argentées, elles ajoutent, par leurs effets divers , au charme de la contrée. Voyez comme ces cabanes dispersées se groupent agréablement avec les masses de verdure qui les environnent. Chacune est abritée contre le vent du nord ou la chaleur importune du midi, par des bosquets d'ormes , de hêtres , de chênes verts ; chacun a son verger qu'enclôt une double haie vive, entremêlée d'arbustes odorants ; au-devant
< Voyez Tableaux eu vers.
sont des champs cultivés , qui se couvrent , suivant la saison, de légumes savoureux ou de moissons abondantes , tandis qu'au fond de la vallée, de superbes troupeaux errent dans de vastes pâturages , interrompus ça et là par des touffes d'églantiers , des plantations d'aunes toujours frais, ou des saules robustes , dont la cognée destructive a respecté les rameaux. C'est ici le séjour de la paix profonde et de l'innocente joie. Quelle expression de bonheur est répandue sur la physionomie de ces femmes , de ces enfants, de ces vieillards réunis auprès de leurs demeures champêtres , et se livrant , en commun , à des occupations convenables à leur sexe , ou proportionnées à leurs forces ! Quel mélange de noblesse et de sérénité, de confiance naïve et de bonté courageuse dans les traits de ces jeunes gens qui , sous les yeux de leurs heureuses familles , se partagent entre eux les travaux de la culture , ou le soin des troupeaux ! Entendezvous ces accents prolongés , ces chants mélodieux , ces murmures , ces sons , ces voix ineffables , qui , s'élevant de toutes les profondeurs de celte terre fortunée , célèbrent , comme à l'envi , l'éternel et inépuisable auteur de tant de biens? Qu'il est touchant, qu'il est sublime ce concert solennel d'hommage et de reconnaissance!... Or, maintenante l'aspect d'une scène si imposante et si romantique, d'où naît l'involontaire et douce émotion dont vous êtes agité? D'où vient qu'ici vos organes ont plus de mouvement , plus de liberté , plus de jeu ? D'où vient que vos pensées sonl plus élevées , plus pures , votre sensibilité plus expansive, plus calme, vos facultés plus agissantes? D'où vient qu'ici vous vivez davantage? c'est qu'ici tout est réalité, tout est vie ; c'est qu'ici chaque être , en se développant, ne contrarie , ne blesse pas l'être qui se développe à côté de lui ; c'est que si , dans ce magnifique tableau, les nuances, les couleurs, les oppositions, les contrastes, les formes, sont infinis , vous n'y découvrez néanmoins rien de discordant , rien de heurté, rien qui arrête péniblement vos regards ; en un mot , c'est qu'ici se manifeste dans toute sa majesté, dans toute sa richesse, cet ordre puissant de la nature, dont le propre , comme vous le voyez, est de donner à chaque chose son harmonie , c'est-à-dire , la plénitude de son être et de ses rapports, et, avec toutes les harmonies particulières qu'il produit, de composer sans cesse de- harmonies nouvelles , progressivement plus variées et plus étendues.
Mais un bruit imprévu se fait entendre. Du sommet des montagnes se précipite avec fracas une avalanche redoutable. Sa masseénorme brise, froisse, bouleverse toutes les couches d'air qu'elle parcourt dans sa chute : les vents naissent de ce
bouleversement subit, les vents, précurseurs de la tempête. Sous leur action impétueuse , les vapeurs répandues dans l'espace se condensent transformées tout à coup en nuages menaçants ; l'astre du jour pâlit; une obscurité soudaine envahit l'horizon , et, se déployant par degrés, ensevelit sous ses teintes noirâtres les forêts superbes, les paysages enchantés, les sites pittoresques, et ces collines parées d'une si douce verdure. Cependant la tempête éclate ; d'horribles éclairs brillent d'une lumière effrayante dans la profondeur des cieux ; Je tonnerre retentit de toutes parts , rendu plus affreux par les échos de la contrée. Le lac, violemment agité, soulève en mugissant ses vagues écumantes ; les vents soufflent avec fureur ; le pin altier, le chêne orgueilleux , chancellent sur leurs troncs robustes , l'humble arbrisseau se tourmente sur sa tige flexible ; au haut des airs, les nuages s'entrechoquent : de leurs flancs rompus par la foudre tombe à flots redoublés une pluie formidable ; en un instant , toute la région en est inondée : les ruisseaux roulent, bondissent avec l'impétuosité des torrents ; les cascades deviennent d'épouvantables chutes d'eau ; et cette vallée, si riante et si belle, maintenant jonchée de débris, n'offre plus à l'œil consterné qu'une vaste scène de désolation et de ruines. Où fuyez-vous , bons et simples habitants de ces hameaux ? où vont ces femmes éperdues , ces enfants en pleurs, ces vieillards soucieux? Je les vois qui cherchent un asile dans les roches caverneuses de la contrée , tandis qu'au fond de la vallée, luttant contre le débordement des eaux, et mêlant les sons aigus de leurs cors rustiques aux accents lugubres de la tempête , les bergers inquiets appellent les troupeaux que la crainte a dispersés , et les chassent devant eux vers les lieux plus tranquilles. Or , au point d'élévation où nous sommes, et sous cette voûte naturelle qui nous garantit, nous pouvons contempler à loisir les effets de l'orage , sans avoir à redouter ses fureurs. . . Et néanmoins d'où naît l'effroi qui vous saisit? d'où vient qu'à l'aspect de la scène terrible qui se développe sous vos yeux , vos humeurs, comme subitement empêchées dans leur cours , ne circulent plus qu'avec une pénible lenteur? Pourquoi la tristesse de vos pensées, le trouble de vos sens , la contrainte de toutes vos facultés ? C'est qu'il n'y a plus ici de mouvement, de vie; c'est qu'ici toutes les réalités souffrent, tous les développements sont arrêtés ; c'est que , d'une réalité à une autre, il ne se transmet plus d'influence bienfaisante , d'émanation salutaire ; c'est que chaque être ici est fatigué dans ses rapports, gêné, contrarié dans ses habitudes; c'est qu'ici toutes les analogies sont interrompues, toutes les consonnances disparaissent, toutes les
couleurs se heurtent ou se confondent ; en un mot , c'est qu'ici le désordre se montre dans toute sa difformité , le désordre dont le propre est donc, comme je l'ai fait remarquer, de comprimer, d'isoler tout ce qu'il touche , de bouleverser , de détruire toutes les harmonies, d'ôter aux principes des êtres leur expansion , et à la masse des i effets, leur ensemble et leur unité.