MORT DE MADEMOISELLE DE TOURNON
Le marquis de Varandon , destiné à l'Église, était devenu amoureux de mademoiselle de Tournon. La famille de M. de Varandon , estimant lui être plus utile qu'il fût d'Église , s'était opposée à ce mariage. Quelque temps après, M. de Varandon, libre alors, et ayant du tout quitté la robe longue, se retrouve à Namur, auprès de mademoiselle de Tournon, qui en reçut une certaine joie, pensant bien que M. de Varandon la demanderait à sa mère. Mais il n'en fut pas ainsi : à JNamur, le marquis de Varandon ne fit pas seulement semblant de la reconnaître.
Le dépit , le regret , l'ennui lui serra tellement le cœur, elle s'étant contrainte de faire bonne mine tant qu'il fut présent, sans montrer de s'en soucier, que soudain qu'ils furent hors du bateau où ils nous dirent adieu , elle se trouve tellement saisie , qu'elle ne peut plus respirer qu'en criant , et avec des douleurs mortelles. N'ayant nulle autre cause de son mal, la jeunesse combat huit ou dix jours la mort , qui , armée de dépit , se rend enlin victorieuse *, la ravissant à sa mère et à moi , qui n'en fimes moins de deuil l'une que l'autre ; car sa mère , bien qu'elle fût rude , l'aimait uniquement. Ses funérailles étant commandées, et le funeste convoi étant au milieu de la rue , qui allait à la grande église, le marquis de Varandon, coupable de ce triste accident, quelques jours après mon parlement de Namur, s'étant repenti de sa cruauté , et son ancienne flamme s'étant de nouveau rallumée (ô étrange fait!) par l'absence , qui par la présence ne pouvoil être émue, se résout de la venir demander à sa
l Après que, par 1c dernier effet de notre courage , nous avons, pour ainsi dire, surmonte la mort, clic éteint en
mère , prie dom Jean de lui donner une commission vers moi ; et venant en diligence, arrive justement sur le point que le corps , aussi malheureux qu'innocent et glorieux en sa virginité , était au milieu de cette rue. La presse de cette pompe funèbre l'empêche de passer : il regarde ce que c'est. Il avise de loin, au milieu d'une grande et triste troupe , des personnes en deuil , et un drap blanc couvert de chapeaux de fleurs. Il demande ce que c'est; quelqu'un de la ville lui répond que c'est un enterrement. Lui, trop curieux , s'avance jusques aux premiers du convoi , et importunément presse de lui dire ce que* c'est. O mortelle réponse ! L'amour, ainsi vengeur de l'ingrate inconstance, veut faire éprouver à son âme ce que par son dédaigneux oubli il a fait souffrir au corps de sa maîtresse , les traits de la mort. Cet ignorant qu'il pressait lui répond que c'est le corps de mademoiselle de Tournon. A ce mot, il se pâme et tombe de cheval. Il le faut emporter en un logis comme mort, voulant plus justement, en cette extrémité , lui rendre union en la mort que trop tard en la vie il lui avait accordée. Son âme , que je crois , allant dans la tombe au requérir pardon à celle que son dédaigneux oubli y avait mise , le laissa quelque temps sans aucune apparence de vie ; et , étant revenu , l'anime de nouveau pour lui faire éprouver la mort , qui une seule fois n'eût assez puni son ingratitude.
MARCCEMTE DU VALOIS, MCltlOiret
La beauté des sentiments , la force , la naïveté et la justesse des expressions , la gradation habile de la joie , de l'impatience , de la surprise, de la douleur, le mouvement dramatique
nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la douer. (bossuf.t , Oraison funèbre <1e (a duchesse d'Orléans. )
NARRATIONS
de la narration , le mélange d'images riantes et tristes , tout cela est parfait : on dirait la mort de Turenne ou de Henriette d'Angleterre. Dans Marguerite de Valois et dans madame de Sévigné , il y a du Rossuet , tant la nature est près du sublime ! tant les inspirations de l'âme sont voisines du génie, ou plutôt le génie c'est l'âme !