UNE PARTIE DE TRICTRAC
J'avais senti pétiller mon argent au moment qu'il avait lâché le mot de caries et de dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où l'on mangeait remplie de figures extraordinaires. Mon hôte, après m'avoir présenté , m'assura qu'il n'y avait que dix-huit ou vingt de ces messieurs qui auraient l'honneur de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouait , et je faillis à mourir de rire. Je m'étais attendu à voir bonne compagnie et gros jeu ; et c'étaient deux Allemands qui jouaient au trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisaient ; mais leur figure surtout passait l'imagination. Celui auprès de qui j'étais , était un petit ragot, grassouillet ut rond comme une boule. Il avait une fraise avec un chapeau pointu , haut d'une aune. Non , il n'y a personne qui , d'un peu loin , ne l'eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'était. Un marchand de Râle , me dit-il, qui vient vendre ici des chevaux : mais je crois qu'il n'en vendra guère de la manière qu'il s'y prend ; car il ne fait que jouer. Joue-t-il gros jeu ? lui dis-je. Non pas à présent, dit-il ; ce n'est que pour leur écot , en attendant le souper ; mais quand on peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu. A-t-il de l'argent? lui dis-je. Oh , oh ! dit le perfide , plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles , et en être de moitié, nous ne serions pas longtemps à les attendre,
R ne m'en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'étudier : il jouait tout de travers ; écoles sur écoles , Dieu sait ! Je commençais à me sentir quelques remords sur l'argent que je devais gagner à une petite citrouille qui en savait si peu. Il perdit son écot ; on servit et je le fis mettre auprès de moi. C'était une table de réfectoire où nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré les promesses de mon hôte.
Le plus maudit repas du monde fini , toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse qui se tint auprès de moi , et de l'hôte, qui se vint mettre de l'autre côté. Ils fumaient comme des dragons , ot le Suisse me disait de temps en temps : Demande pardon à
monsieur delà liberté grande ; et là-dessus m'envoyait des bouffées de tabac à m'élouffer. M. Cerise, de l'autre côté , me demanda la liberté de me demander si j'avais jamais été dans son pays , et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.
Le petit ragot à qui j'avais affaire était aussi questionneur que l'autre. Il me demanda si je . venais de l'armée de Piémont ; et lui ayant dit que j'y allais , il me demanda si je voulais acheter des chevaux ; qu'il en avait bien deux cents , dont il me ferait bon marché. Je commençais à être enfumé comme un jambon ; et m'ennuyant du tabac et des questions, je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac en attendant que nos gens eussent soupe. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'ily consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.
Je lui gagnai partie , revanche et le tout dans un clin d'oeil.
Le jeu fini , le petit Suisse déboutonna son haut-de-chausse pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets ; et , me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande et voulut se retirer. Ce n'était pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser, que je ne voulais point de son argent ;, et que , s'il voulait, je lui joaerais ses quatre pistoles dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté ; mais il se rendit à la fin et les regagna. J'en fus piqué : j'en rejouai une autre ; la chance tourna , le dé lui devint favorable , les écoles cessèrent ; je perdis partie , revanche et le tout : les moitiés suivirent, le tout en fut. J'étais piqué, lui, beau joueur; il ne me refusa rien , et me gagna tout , sans que j'eusse pris six trous en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles ; mais , comme il vit que je ne mettais pas au jeu, il me dit qu'il était tard ; qu'il fallait qu'il allât voir ses chevaux, et se retira, me demandant pardon delà liberté grande.
Le sang-froid dont il me refusa , et la politesse dont il me fit la révérence , me piquèrent tellement , que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venais de perdre jusqu'à la dernière pistole , que je ne fis pas d'abord toutes les réflexions qu'il y a à faire sur l'état où j'étais réduit.
Je n'osais remonter dans ma chambre , de peur de Rrinon , mon gouverneur. Par bonheur, s'élant ennuyé de m'attendre , il s'était couché. Ce fut quelque consolation ; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu'il y avait de funeste dans mon aventure se présenta à mon imaginalion. Je n'eus garde de m'endormir. J'envisageais toute l'horreur de mon désastre sans y trouver de remède; el j'eus beau tourner mon esprit de
NARRATIONS
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toutes façons, il ne me fournit aucun expédient.
Je ne craignais rien tant que l'aube du jour : elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il était botté jusqu'à la ceinture, et faisant claquer un mauditfouct qu'il tenait à la main: Debout, M. le chevalier, s'écria-t-il en ouvrant mes rideaux, les chevaux sont à la porte et vous dormez encore ! nous devrions avoir déjà fait deux postes. Çà , de l'argent pour payer dans la maison. Brinon , lui dis-je d'une voix humiliée , fermez le rideau ! Comment ! s'écria-l-il , fermer le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon ? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l'avez dévalisé? Non pas? M. le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille ; et c'est le pain de ses enfants qu'il a joué , et que vous avez gagné. Gela valait-il la peine de veiller toute la nuit? Que dirait madame si elle voyait ce train ? M. Brinon, lui dis-je, fermez, s'il vous plaît, le rideau. Mais, au lieu de m'obéir, on eût dit que le diable lui fourrait dans l'esprit ce qu'il y avait de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien. Et combien ? me disait-il : Les cinq cents? Que fera ce pauvre homme? Souvenez- vous que je vous l'ai dit, M. le chevalier; cet argent ne vous profitera pas. Est-ce quatre cents? trois ? deux ? Quoi! ce ne serait que cent pistoles? poursuivit-il , voyant que je branlais la tête à chaque somme qu'il avait nommée. Il n'y a pas grand mal à cela ; cent pistoles ne le ruineront pas , pourvu que vous les ayez bien gagnées. Brinon , mon ami , lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau , je suis indigne de voir le jour.
Brinon tressaillit à ces tristes paroles ; mais il pensa s'évanouir quand je lui contaimon aventure.
I1A.M1LTON. Méçioîres de Grammont.