‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 572 sur 649 · UN TABLEAU DE RAPHAËL · texte numérisé non relu

UN TABLEAU DE RAPHAËL

Le feu prît hier, pendant la nuit , dans la place de Saint-Pierre, à côté du Vatican. 11 prit à l'heure où les vieillards et les enfants dorment déjà, mais où les malheureux et les mères veillent encore.

Jamais incendie n'a été plus furieux : il a menacé de consumer Rome. Irrité par un vent impétueux , il s'enflamma tout à coup. La nuit la plus sombre semblait éclairer de ses ténèbres cet incendie.

Quels tableaux ont brillé affreusement à sa clarté ! Je vois tout , j'entends tout. Les cris des mères déchirent encore mes entrailles.

J'avais passé la soirée dans les environs du Vatican : je m'en revenais chez moi à la place d'Espagne. En entrant dans celle de Saint-Pierre, j'aperçois des flammes qui , s'élançant des toits du pauvre, qu'elles avaient déjà dévorés, montaient le long de vingt colonnes de marbre au sommet du Vatican.

J'étais seul; je l'avoue, me croyant à un magnifique spectacle , je jouissais. Mais dans le moment il passa à vingt pas de moi un jeune homme qui portait un vieillard sur ses épaules. A la manière dont ce jeune homme regardait autour de lui , sondait sous ses pas la route , prenait garde de secouer en marchant le vieillard, je vis bien qu'il portait son père. Ce vieillard , arraché inopinément au sommeil et à la flamme , ne sachant où il est , d'où il vient , où il va , ce qui se passe , s'abandonnait : cependant un jeune enfant les précède , qui , tout troublé , de temps en temps les regarde ; une femme, vieille, presque nue , l'air indifférent , emportant les vêtements du vieillard , marchait derrière.

Je les suivais d'un œil attendri , lorsque je vis, à peu de distance, un autre jeune homme qui, tout nu , pressé de la flamme qui le suivait , les mains attachées en dehors à une fenêtre embrasée, et pendant de tout son corps le long de la muraille , choisissait de l'œil , sur le pavé , l'endroit le moins périlleux pour y tomber.

Le vrai jour pour voir tout le cœur d'une mère, c'est bien la clarté d'un incendie ! Comme du haut

d'une terrasse celle femme tendait à son mari , qui était en bas , le cher gage de leur union ! elle s'avançait , elle se penchait encore : l'enfant tenait toujours dans ses bras , ou à son sein , ou à ses lèvres ; mais enfin , entre les bras étendus de celle mère et les bras étendus de ce père, l'enfant endormi dans son berceau. . . J'ai détourné les yeux, et j'ai fui.

J'avais déjà traversé la place. Je rencontre , se sauvant d'un palais embrasé , toute parée encore et en larmes, vêtue d'habits magnifiques, et tenant par la main devant elle deux enfants nus , une femme grande , d'une beauté et d'une taille majestueuses. Le plus petit de ces enfants , en regardant crier et pleurer sa mère , criait et pleurait aussi. La sœur, d'une figure charmante, transie de froid , tâchait de vêtir et même de voiler son jeune et tendre corps de ses bras et de ses mains pudiques Malheureuse mère! il lui manquait sûrement un enfant : elle en tenait deux par la main et elle pleurait!

Cependant , vieillards , enfants , soldats , prêtres, riches, pauvres, la foule incessamment s'amoncelle ; elle roulait d'un bout de la place à l'autre, comme une mer agitée par la tempête. On entre dans l'église de Saint-Pierre , on en sort, on y rentre , on se précipite , on tombe. J'ai vu passer à côté de moi , emportée par quatre soldats, sur des sabres croisés , une jeune fille évanouie. Elle était belle ! La clarté de l'incendie flottait sur son front pâle , elle brillait dans des larmes échappées de sa paupière et arrêtées sur ses joues.

Mais dans toute cette scène effroyable , ce qui me causait le plus d'horreur, c'était, dans les intervalles où le vent se taisait , le silence. Alors il en sortait de toutes parts des soupirs étouffés , des gémissements profonds , le bruissement de la flamme qui dévore ; le fracas des édifices qui , de moment en moment , croulent ; les cris des mères.

Je sortais enfin de la place. Soudain , à une fenêtre du Vatican , à côté même de la flamme , voilà une croix, voilà des prêtres , voilà , en habits pontificaux , le souverain pontife.

La foule à l'instant pousse un cri , à l'instant

est a genou» ; à l'instant le pontife est environné dans les airs de cent mille regards en larmes, et de vingt mille bras en prière. Le pontife lève les yeux au ciel , et il prie : le peuple baisse les yeux à terre, et il prie... Figurez-vous, murmurant comme de concert dans ce profond et religieux silence, l'ouragan, l'incendie et la prière.

Comment rendre un tableau qui s'est offert en ce moment à mes regards?

Sur une des marches de l'église , seule , isolée, une mère pressait de ses mains les petites moins de son enfant à genoux à côté d'elle , les joignait avec complaisance , et les mettait en prière. Derrière eux , une jeune fille , les cheveux épars , éplorée, debout, tendait vers le pontife , de toute sa douleur (et sans doutc.de tout son amour), les mains les plus pathétiques ; tandis qu'aux pieds de celte jeune lille , au contraire , assise le dos tourné au Vatican et au pontife, ne pleurant point , ne priant point , une femme , d'un air étonné , la regardait. Son enfant , en effet , jouait dans son sein.

Cependant le pontife a prié; il se lève : le peuple , dans une attente inexprimable , le regardait.

Alors, d'une voix pleine d'espérance, et le front calme , le pontife répand sur la foule prosternée les paroles religieuses qui la bénissent. Soudain, soit miracle, soit comme par miracle, les derniers mots de la bénédiction étaient encore dans les airs, les vents n'étaient plus dans les airs, la flamme retombe sur la flamme ; la fumée en noirs tourbillons s'élève, enveloppe l'incendie, l'étouffé , et rend à la nuit toutes ses ténèbres.

Ah ! que ce tableau de Raphaël , que l'on voit au Vatican , est admirable !

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