CHARLES NODIER
FRAGMENT D'UN DISCOURS SUR LA LOI DU SACRILÉ PROPOSÉE EN FRANCE EN 1815.
La question qui s'élève, puisqu'on veut que ce soit encore une question, laisse bien loin derrière elle la liberté des cultes. Là où un seul culte est extérieurement autorisé , et là où plusieurs le sont également, elle est la même. 11 s'agit de savoir si, en matière de religion, les intelligences et les consciences relèvent de Dieu ou des hommes; en d'autres termes, si la loi divine fait partie de la loi humaine. Il ne tiendrait qu'à moi de dire aussi que c'est là une question athée, et cependant c'«st la vraie question. ,
Messieurs, les sociétés humaines naissent, vivent et meurent sur la terre : là s'accomplissent leurs destinées, là se termine leur justice imparfaite et fautive, qui n'est fondée que sur lo besoin et le droit qu'elles ont de se conserver. Mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Après qu'il s'est engagé à la société, il lui reste la plus noble partie de lui-même, ces haute» facultés par lesquelles il s'élève à Dieu , à une vie future, à des biens inconnus dans un monde invisible. Ce sont les croyances religieuses, grandeur de l'homme, charme de la faiblesse et du malheur, recours inviolable contre les tyrannies d'ici-bas. Reléguée à jamais aux choses de la terre, là loi humaine ne participe point aux
DISCOURS
croyances religieuses : dans sa capacité temporelle, elle ne les connaît ni ne les comprend; au delà des intérêts de cette vie, elle est frappée d'ignorance et d'impuissance. Comme la religion n'est pas de ce monde, la loi humaine n'est pas du monde invisible; ces deux mondes qui se touchent ne sauraient jamais se confondre : le tombeau est leur limite.
La croyance du chrétien est pour lui la vérité, la vérité qui vient de Dieu , que Jésus-Christ a enseignée aux hommes, et dont il a confié la prédication à ses apôtres et à leurs successeurs jusqu'à la consommation des siècles. Les gouvernements sont-ils les successeurs des apôtres, et peuvent-ils dire comme eux : II a semblé bon au Saint-Esprit et à nous! S'ils ne l'osent, et sans doute ils ne l'oseraient, ils ne sont pas les dépositaires de la foi, et ils n'ont pas reçu d'en haut la mission de déclarer ce qui est vrai en matière de religion, et ce qui ne l'est pas. Dira-t-on que* ce n'est pas là ce que fait le projet de loi? Je réponds que c'est là précisément ce qu'il fait , puisque la vérité du dogme de la présence réelle est le titre du sacrilège, et que le sacrilège est le titre du supplice. Dira-t-on que ce n'est pas de son autorité , de sa propre inspiration et par sa propre énergie , que la loi déclare le sacrilège , mais qu'elle l'a reçu de l'Église catholique, et que loin de commander en cette occasion , elle obéit ? On ne fait que déplacer l'usurpation , et la confusion des deux puissances subsiste. Si ce n'est plus la puissance civile qui dicte la loi religieuse , c'est la puissance religieuse qui dicte la loi civile : contre la parole du divin Maître, elle est de ce monde.
J'attaque la confusion , non l'alliance. Je sais bien que les gouvernements ont un grand intérêt à s'allier à la religion, parce que, rendant les hommes meilleurs, elle concourt puissamment à l'ordre , à la paix , et au bonheur des sociétés. Mais cette alliance ne saurait comprendre de la religion que ce qu'elle a d'extérieur et de visible, son culte , la condition de ses ministres dans l'État. La vérité n'y entre pas ; elle ne tombe ni au pouvoir ni sous la protection des hommes. De quelque manière donc que l'alliance soit conçue, elle est temporelle, rien de plus; et c'est pourquoi elle varie à l'infini , réglée par la prudence selon les temps et les lieux, ici trèsétroite, là très-relâchée. H y a des religionsd'État, des religions dominantes, des religions exclusives ; tout cela est du langage grossier de la politique humaine. Est-ce qu'on croit par hasard que les Étals ont une religion comme les personnes, qu'ils ont une âme et une autre vie où ils seront jugés selon leur foi et leurs œuvres? Ce serait une absurdité; toute l'immortalité de
Rome et d'Athènes est dans l'histoire. Est-ce qu'on oserait prétendre que les États ont le droit , entre les diverses religions qui se professent sur la terre, de décider laquelle est la vraie?* Ce serait un blasphème. Il ne s'agit donc, dans les religions d'État, ou dominantes, ou exclusives, que des cultes plus ou moins autorisés, plus ou moins privilégiés , et de l'établissement plus ou moins politique de leurs ministres , jamais de la vérité, qui s'échappe toujours de ces transactions. Nous savons que Jésus-Christ n'a rien changé à l'ordre public des sociétés, qu'il n'a rien retiré aux gouvernements de la terre et ne leur a rien attribué; nous lisons dans l'Évangile qu'il les a laissés et respectés tels qu'ils étaient établis , parce que son royaume n'était pas de ce monde. Ce qu'ils sont, ils l'ont toujours été; ce qu'ils n'étaient pas avant Jésus-Christ, ils ne le sont pas devenus. Si donc aujourd'hui les religions d'État sont nécessairement la vérité, il en a toujours été ainsi, et Claude mis au rang des dieux par le sénat romain a été vraiment dieu. Entre Dioclétien et les chrétiens, nul doute que l'erreur était du côté de ceux-ci, la vérité du côté de Dioclétien. Et sans sortir de la loi que nous discutons, depuis trois siècles que la religion chrétienne est malheureusement déchirée en catholique et protestante , le dogme de la présence réelle n'est vrai qu'en deçà du détroit , il est faux et idolâtre au delà. La vérité est bornée par les mers, les fleuves et les montagnes; un méridien, comme l'a dit Pascal, en décide. Il y a autant de vérités que de religions d'État; bien plus, si, dans chaque État, et sous le même méridien, la loi politique change, la vérité, compagne docile, change avec elle. Et toutes ces vérités contradictoires entre elles sont la vérité au même titre, la vérité immuable et absolue, à laquelle, selon votre loi, il doit être satisfait par des supplices, qui, toujours et partout, seront également justes. On ne saurait pousser plus loin le mépris de Dieu et des hommes, et cependant telles sont les conséquences naturelles et nécessaires du système de la vérité légale ; il est impossible de s'en relever, dès qu'on admet le principe.
ROYER-COLLARR